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Mexico City, 19 septembre 2017, 14h30 heure locale.

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Cecile

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C’est notre dernier jour au Mexique. Nous avons retrouvé le même petit hôtel qu’il y a quinze jours, situé en plein cœur de la mégapole. La peinture s’écaille sur les charpentes en bois qui habillent l’intérieur, et les petites chambres sont réparties sur deux étages. Au plafond, une simple ampoule diffusant une lumière éblouissante. Sur les murs décolorés, seulement une tapisserie qui représente un paysage inconnu, et une télévision qui ne fonctionne pas ; simple cube gris posé de travers sur une armature en métal vissée au mur. La salle de bain sent l’humidité, je m’y suis douchée comme d’habitude en claquettes, le sol et les carreaux exposent leurs traces jaunes et noires d’usure, ou de moisissure.

Le matin, nous avions profité de notre dernier petit déjeuner ; œufs au plat, sauce tomate verte sur galettes de maïs. L’alerte au séisme avait retenti, s’affichant sur les écrans télé, et retentissant dans les rues et les radios. C’était la troisième fois que nous l’entendions durant le voyage. Cette fois, personne n’avait réagi, comme si c’était normal, et aucun tremblement ne se fit sentir. La matinée continua tranquillement, entre balades et achats de produits du coin. En début d’après-midi, nous retournâmes à l’hôtel pour ranger nos affaires. Notre avion devait décoller à 21 heures et nous avions prévu de profiter de la ville une dernière fois l’après-midi.

Il est environ 14 heures, et nous faisons nos sacs. Nous avons laissé la porte de notre chambre ouverte, pour aérer. On entend la télévision du propriétaire cracher ses infos, et les clameurs de la rue remplissent l’atmosphère. Je suis en train de fermer mon sac : super, tout rentre pile poil. A l’instant où la fermeture éclair du sac glisse entre mes mains, je ressens une sensation étrange sous mes pieds ; légèrement, c’est comme si le sol se mettait à gondoler. Il me faut une seconde pour réaliser qu’un tremblement de terre commence, et que l’alarme, au loin, retentit de nouveau.

« Il faut qu’on sorte vite » me dit mon compagnon au moment même où je pense la même chose. En une ou deux secondes, nous abandonnons nos affaires et partons en courant. Nous sommes au 1er étage, et les secousses s’intensifient. Dévaler les escaliers devient difficile : nos corps sont secoués violement de droite à gauche, nous descendons en nous accrochant à la rambarde en essayant de ne pas tomber, mon cœur bat la chamade. Les lustres tapent le plafond, les armoires s’ouvrent et laissent tomber leur contenu. J’ai peur que le frêle escalier se brise, que le plafond s’effondre. En l’espace d’à peine une minute, peut-être moins, ce qui était un hôtel chaleureux et rassurant devient une possible menace de mort. Tout ce qui se trouve sous mes pieds et au-dessus de ma tête devient un danger.
Enfin j’aperçois la sortie de l’hôtel et fonce droit dans la rue. L’alerte sismique retentit dans toutes les rues, alors que hommes, femmes et enfants courent hors des bâtiments pour se réfugier au milieu de cette ruelle étroite. Dans la rue, un nuage de fumée s’échappe, un morceau de bâtiment vient de s’effondrer. Nous nous accrochons à une voiture avec des dizaines d’autres personnes et attendons, attendons et attendons encore que les secousses se calment. Les chiens hurlent sur les balcons alors que d’autres fuient en courant, on entend des chutes d’objets, des pleurs, des cris. Lampadaires, enseignes, objets divers oscillent de droite à gauche ou tombent. Je ne respire presque pas, mes yeux sont grands ouverts, je scrute tous les bâtiments autour de moi, comme si je pouvais les contrôler, mais je ne contrôle rien, et tout dans ma tête défile : pourvu que les secousses ne s’empirent pas encore, pourvu que rien ne s’effondre sur nous, pourvu que rien ne s’effondre sur ce tas de bouteilles de gaz entreposé juste à côté de nous...Combien de temps Mexico City fut secouée ? 30 secondes ? 1 minute ?

Enfin, les lampadaires calmèrent leurs oscillations. Enfin, nos corps arrêtèrent, peu à peu, d’être projetés par cette force incontrôlable venant du sol. Quand le sol s’arrêta de trembler, la rue fut silencieuse, un instant. Tout le monde resta au milieu de la ruelle. L’information parcourut très rapidement les radios, les télévisions et se passa de bouche à oreille : l’épicentre du séisme se situait à Puebla, à environ 200 km de la capitale. Magnitude : 7,1.

Et une heure, deux heures plus tard, la capitale changea de visage : des kilomètres de voitures et de personnes encombrèrent les rues, les avenues, cherchant à sortir du centre-ville. Métro et bus cessèrent de fonctionner, et tous les taxis furent pleins. Une partie de la ville fut privée d’électricité et une cinquantaine d’infrastructures - bâtiments, murs, ponts - s’étaient effondrés. Rapidement, les secours et les gens s’organisèrent pour dégager les débris à la recherche de survivants.

Confus, perdus et mis face à la difficulté de s’extraire du cœur de la ville, nous décidâmes, enfin, de prendre nos sacs et tenter de quitter le centre pour rejoindre l’aéroport, en supposant évidemment que plus aucun avion ne décollerait. Il était 15h30. Il nous fallut presque 4 heures pour parvenir à l’aéroport, où quasiment tous les vols étaient annulés. La foule fourmillait dans tous les sens, et les informations tournaient en direct sur tous les écrans. Par chance, notre avion du soir allait décoller, avec deux heures de retard, mais quelle importance ?

Quand dans la nuit notre avion se propulsa dans les airs, je soufflais. Pour la première fois, je me sentais soulagée de quitter le sol. Quel paradoxe, moi qui d’habitude affronte mes angoisses de voler dans les airs, jamais je n’aurais pensé un jour me sentir en insécurité sur le sol terrien. Dans la nuit, l’avion survola la ville. Parmi toutes ces lumières, on apercevait par le hublot certains quartiers, totalement plongés dans le noir. Les lumières bleues des gyrophares slalomaient entre les ruelles. A la vue de ce spectacle, mon cœur se gonfla d’émotions, et je quittais le sol mexicain en pensant que j’avais de la chance. Chance de ne pas avoir été au mauvais endroit, chance qu’aucun de mes proches n’ait été au mauvais endroit, et chance de retourner chez moi, où le sol ne menace pas régulièrement de gronder. Ce tremblement de terre prit la vie de plus de 300 personnes. Le 19 septembre 1985, soit 32 plus tôt, un séisme de magnitude 8 dévasta Mexico City, tuant plus de 10 000 personnes. C’est la raison pour laquelle l’alarme avait retentit ce matin-là sans que personne ne réagisse : pour se souvenir, pour commémorer.

Parfois, en fermant les yeux, je peux entendre encore cette alarme. Aujourd’hui, 19 septembre 2018, mes pensées rejoignent les habitants de Mexico et des villes proches, dans le souvenir de ce jour bouleversant. A ceux qui ont perdu la vie, à ceux qui ont perdu leurs proches, à ceux qui ont perdu leurs maisons. Je pense aussi à toutes ces personnes qui ont vécu et doivent vivre encore avec les déchaînements de la nature. Une minute peut suffire à paralyser des millions d’habitants et à stopper une société toute entière. On se rappelle encore et toujours combien la vie ne tient qu’à un fil, mais aussi que nous ne maitrisons rien. Nous ne pouvons que respecter, accepter et vivre avec le rythme d’une nature à la fois tranquille et puissante, nous rappelant régulièrement que nous faisons partie d’elle, quoiqu’il arrive.
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Louisa · il y a
Texte évocateur. Le ressenti de l'angoisse que tout s'écroule. Quitter la terre en laissant derrière soi le désespoir et la désolation. Tout cela en quelques heures. La vie ne tient qu'à un fil ou au décollage d'un avion.