Mélodies de nuit

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Ca chante dans ma tête. Comme tous les matins, ou presque. Surtout quand les nuits ont été houleuses. Quand je me suis levée au moins une fois, voire deux ou trois, et encore davantage quand je ne me suis rendormie qu’au petit matin. C’est là aussi que mes rêves sont les plus perturbants, ou les plus beaux, en tous les cas, les plus étranges.
Je prends ma douche, et la chanson tourne en boucle. Enfin, même pas la chanson, juste les quelques phrases que je connais. C’est rare que je me souvienne des paroles d’une chanson, je retiens uniquement quelques mots, parfois un refrain. C’est probablement parce que j’écoutais essentiellement des chansons en anglais, avant de savoir parler anglais. Du coup, je me suis habituée à écouter la mélodie, la musique, la sonorité, mais le sens des textes n’a aucune importance. N’empêche que le matin au réveil, souvent, comme aujourd’hui, ça chante dans ma tête.
« Il me parle d’amour comme il parle de voitures ». Patricia Kaas m’accompagne pendant que je rince le shampooing de mes cheveux. Je coupe le robinet, attrape la serviette. Badabam, fait le portant en tombant à grand fracas par terre sur le parquet de la salle de bains. Ca a dû le réveiller. C’est probablement raté pour un petit-déjeuner en solo ce matin. Pourvu qu’il soit de bonne humeur. Moi, je ne le suis pas trop.

- Ce matin, c’était « Il me parle d’amour comme il parle de voitures », dis-je.
- Qu’est-ce que cela évoque pour vous ?
- C’est tout lui, ça. Pas une once de romantisme. Et encore, si seulement il parlait d’amour, ce ne serait déjà pas si mal !
- Vous voudriez qu’il soit plus romantique ?
- Hm. Bonne question. J’hésite. Bien sûr, je le voudrais, mais en même temps, je ne supporte pas les hommes collants, qui font de grands yeux doux quand ils vous regardent. Rien que l’idée qu’il s’agenouille en me tendant la main, genre, le prince charmant, ça me donne des frissons, mais désagréables. Mais j’aimerais qu’il me dise je t’aime, qu’il pense à mon anniversaire, qu’il m’offre des fleurs, juste comme ça, sans raison.
- C’est la fin de la séance. Réfléchissez à cette phrase d’amour et de voitures. On en reparlera la prochaine fois.
Je rentre chez moi, en pensant à celui avec qui je vis depuis si longtemps déjà. Toutes mes pensées ne sont pas avouables, ni très indulgentes à son égard.

« Highway to Hell » d’AC/DC. La chanson du jour, qui tourne dans ma tête depuis que le réveil a sonné. Ou même peut-être déjà un peu avant. Je m’efforce de me rappeler mon rêve, mais une fois de plus, il m’échappe. Quelques bribes sont là, j’essaye de tirer dessus. J’étais en voiture, au volant cette fois. Mais je ne trouvais pas mon chemin, et je tournais dans la ville sans savoir où aller, ni où j’allais. En enfer peut-être, à en croire la chanson. Je rêve souvent que je suis en voiture. Parfois c’est moi qui conduis. Presque toujours je suis perdue, ou les chemins sont impraticables, boueux, accidentés, escarpés. Ou le véhicule est en panne et je suis bloquée. Les dictionnaires des rêves proposent des interprétations, mais en se donnant un peu de peine, on devine aisément tout seul la signification de ses aventures oniriques. Enfin, c’est mon cas. Mais il y a quelques conditions. D’abord, il est important d’être honnête. Ensuite, il faut oser y aller. Nous n’avons pas toujours le beau rôle dans nos rêves, et ce n’est pas toujours l’Autre qui est méchant, mauvais, la bête à abattre. Même si je le pense si fréquemment. Le pauvre, s’il savait, il ne mérite pas – toujours - d’être mon souffre-douleur, mais c’est plus fort que moi.

Mon psy m’attend. Je suis légèrement en retard, ce qui n’est pas dans mes habitudes. J’ai horreur de ça, d’être en retard, de faire attendre les autres. Je me confonds en excuses.
- Détendez-vous. Pourquoi vous mettez-vous dans cet état ?
- J’ai failli. C’est sorti comme ça, d’un coup.
- Je vois. Vous pensez que « faillir » est le mot qui convient, pour quelques minutes de retard ?
-....
- Dans quelles autres circonstances avez-vous déjà été en retard ?
Un souvenir jaillit. J’avais une quinzaine d’années. L’heure était l’heure, à la maison. Et j’avais cinq minutes de retard ce soir-là à cause d’un pneu de vélo crevé. Mon père ne m’a pas crue. Il soutenait que j’avais moi-même percé le pneu, que j’avais fabriqué une excuse de toutes pièces. J’ai été privée de sortie pendant des semaines. C’était tellement injuste.
La chanson du jour me revient à l’esprit.
- Ce matin, c’était « Highway to Hell ». J’avais couru comme une dératée avec mon vélo à la main ce soir-là, et je me suis fait punir quand-même. Cette nuit, j’ai tourné en voiture, perdue, angoissée. Je ne sais pas si j’étais attendue quelque part, mais en tous les cas, je n’aurais pas été à l’heure.
Au fond de moi, j’avais déjà donné une autre explication à mon rêve et à la chanson. Peut-être que le chemin que j’étais en train de prendre dans la vie, n’était tout simplement pas le bon. Je décide de le dire à mon thérapeute. Sinon à quoi bon consulter, non ?
- Réfléchissez à ça. On se voit la semaine prochaine.
Pfff, super...

« La ballade des gens heureux ». Je chante sous la douche ce matin, avec cette chanson joyeuse de Gérard Lenorman. Pour une fois, je connais plusieurs phrases de ma chanson du jour, et le reste, je fredonne. D’ailleurs, même si ça ne s’entend pas, je chante « La balade des gens heureux ». Je préfère ma version. Mes rêves ont été joyeux aussi, cette nuit. J’ai pris le train. Et contrairement à mes songes de train habituels, je n’ai pas raté mon changement, il n’a pas déraillé, et je n’ai pas eu à sauter de mon wagon dans le train d’en face. Non, je suis arrivée sans encombre à ma destination, où mon compagnon m’attendait. Sacs aux dos, nous sommes partis randonner, tous les deux, le cœur léger.
J’attrape ma serviette. Le portant vacille, mais ne tombe pas. Je me maquille, m’habille et descends dans la cuisine. Il est déjà là.
- Oh, quelle surprise, je ne savais pas que tu étais réveillé.
- Bonjour toi, tu veux un café ? Il est tout frais.
Il m’embrasse tendrement. Je m’assois, et prends la tasse qu’il me tend, un peu abasourdie par toute cette gentillesse inattendue.
- Ecoute, j’ai eu une idée cette nuit.
- Tu rejoins le monde de ceux qui ne dorment pas maintenant ? Je souris, pour adoucir ma remarque, car je me rends compte que mon ton est un peu moqueur.
– Peut-être. Il sourit à son tour. Tout va bien, il est de bonne humeur. J’ai pensé qu’on pourrait aller marcher tous les deux ce week-end.
Il sait que j’adore ça, et je suis touchée par sa proposition.
– Oui, lui dis-je. Ca me ferait très plaisir. C’est une très bonne idée. Et je me lève pour l’embrasser à mon tour.


- Je me suis rendu compte que je lui mettais tout mon mal-être sur le dos.
Mon psy m’encourage à continuer d’un signe de la tête.
- En changeant mon attitude à son égard, la tension entre nous a disparu. Il est redevenu celui dont je suis tombée amoureuse. Un aventurier au grand cœur, mais avec beaucoup de retenu et de réserve quand il s’agit de ses sentiments.
- Et votre mal-être, il a disparu aussi ?
- Non, mais je sais d’où il vient maintenant. Et il ne vient pas de lui.
Il sourit.
– Et votre chanson du jour ?
- « La ballade des gens heureux ». Je lui raconte l’épisode du matin.
- C’est très encourageant, en effet. Marchez bien, videz-vous la tête et on se voit la semaine prochaine.
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