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Mante et amantes

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Emsie

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FINALISTE
Sélection Public

Il faisait sombre ce matin et on n’y voyait encore moins que d’habitude dans l’antique salle de bains du manoir. Mais peu m’importait : j’aurais pu faire mon travail d’infirmière-dame de compagnie les yeux fermés. Il valait mieux pour moi, car je sentais en permanence le regard inquisiteur d’Hortense de Rosmadec qui jaugeait chacun de mes gestes, épiant la plus petite faiblesse, le plus léger tremblement, le moindre oubli dans les fioles et les pilules. Et, ces derniers temps, malgré la routine qui s’était installée, il me fallait prendre garde, car cette surveillance de chaque instant mettait mes nerfs à rude épreuve. Épuisée par cette hostilité manifeste qui ne me laissait aucun répit, je dormais de plus en plus mal et commençais à me demander si j’avais le cuir assez dur pour espérer un jour arriver à mes fins : épouser Amaury, le fils unique de la maison.

Je l’avais rencontré six mois plus tôt, à un cours d’anglais que me payait Pôle emploi, où il était professeur bénévole. Très vite, nous nous étions rapprochés. Mêmes goûts littéraires, même intérêt pour les sports de glisse et la Scandinavie, même passion pour le jazz... Du moins Amaury en était-il convaincu. En effet, comme bien des hommes, il aimait beaucoup parler de lui. Il me suffisait donc d’ouvrir des yeux ronds, alors qu’il se racontait, puis de lui confirmer à quel point moi aussi j’adorais Edgar Poe, le ski de fond, la Norvège et Charlie Parker...
Je l’avais su dès les premiers regards : cet homme-là était pour moi. Pour une fois, la chance me souriait. La quarantaine svelte, chevelure poivre et sel coiffée en arrière, petits yeux noisette, lèvres fines... il n’était pas vraiment bel homme – un vieux garçon, ça sautait aux yeux. Mais il avait cette assurance que procure une vie protégée, à l’abri de la peur des lendemains difficiles, du doute et des soucis matériels. Paradoxalement, il dégageait aussi une espèce de candeur qui m’apparut comme le terreau idéal pour une romance qui allait changer ma vie, que dis-je, mon destin.
En fait, tout alla assez vite. Dès la fin du deuxième cours, il m’invita à boire un café, puis à dîner. Suivirent deux semaines de cour discrète, au terme desquelles il m’embrassa enfin et fit de moi sa maîtresse. J’eus la surprise alors de découvrir qu’il avait bien plus d’expérience dans ce domaine que mes a priori ne l’avaient laissé supposer.

Je l’ai dit, Amaury était bavard et sans réserves à mon égard, même avant l’intimité. Très vite, j’en sus davantage sur lui et sa génitrice que sur mes plus anciens et rares amis. Sa mère, donc... Hortense de Rosmadec : maîtresse femme, mère exemplaire, veuve prématurément qui avait repris avec courage l’affaire familiale. Amaury avait alors 3 ans. Il m’avoua ne garder de son père qu’un souvenir très flou. Aujourd’hui, à 45 ans, c’était lui qui avait repris les rênes de la société. Sa mère l’avait longtemps épaulé, jusqu’à ce que deux infarctus assez rapprochés l’obligent à rendre les armes, lui faisant perdre cette autonomie et ce pouvoir qui lui était si chers. Il parlait, parlait, et je n’en perdais pas une miette, m’interrogeant au passage sur cette relation mère-fils un peu trop fusionnelle que je devinais derrière les mots et les regards de mon amant.

Tout naturellement, Amaury finit par m’inviter au manoir – jusque-là, nous avions toujours passé la nuit dans mon petit studio. J’allais enfin faire la connaissance de Madame de Rosmadec et j’avais un trac terrible.
Impressionnée par l’austère bâtisse, je n’en laissai rien paraître, mais prodiguai les compliments d’usage à la maîtresse de maison, une femme assez petite, à l’épaisse crinière blanche relevée en chignon strict et au regard dur, que je trouvais plutôt solide et dynamique pour une grande cardiaque. A la différence d’une jeune personne qui se tenait en retrait et que l’on me présenta comme Coralie, la dame de compagnie. D’une pâleur et d’une maigreur maladives, la pauvre fille faisait peine à voir et me dévisageait avec un curieux mélange de curiosité et de résignation. Très vite, la comtesse lui donna congé.
Si séduire le fils m’avait semblé un jeu d’enfant, la conquête de la mère ne fut pas chose aisée. C’était comme si cette femme avait scanné mes pensées les plus intimes, lesquelles n’étaient je l’avoue pas très claires à son égard. J’y déployai cependant toute mon énergie et quittai ce jour-là le manoir exsangue, comme vidée de toute substance.

Il se passa quelques jours avant qu’Amaury ne redonne signe de vie. Il m’appela un matin et m’apprit que, outre ses obligations professionnelles, il avait dû gérer le départ précipité de Coralie, la jeune dame de compagnie. Il lui fallait trouver une remplaçante au plus vite, ce qui n’était pas simple. Aussitôt, je vis la brèche. Il n’y avait pas de temps à perdre ! Et pourquoi ne prendrais-je pas la suite ? lui suggérai-je. Visiblement pris de court, Amaury sembla soupeser ma proposition et me répondit qu’après tout, pourquoi pas ? Il allait en parler à sa mère.
Deux jours plus tard, l’affaire était conclue. Il fut entendu que j’allais démissionner de mon poste de professeur de physique au lycée voisin – pure invention de ma part – pour me consacrer cinq heures par jour à Madame de Rosmadec. Tenue du pilulier, repas pris ensemble, conversation, lecture, parties de rami, courtes promenades dans le parc allaient devenir mon quotidien. En plus, je pouvais loger au manoir. J’étais dans la place ! Chômeuse en fin de droits la veille, salariée joliment rémunérée, voire future comtesse, le lendemain. L’avenir s’annonçait radieux.

Malheureusement, je devais vite déchanter. Certes, au début, Madame Mère avait semblé m’accepter mais, au fil des semaines, elle cachait de moins en moins ses réserves à mon égard. Elle avait d’ailleurs dû s’en ouvrir à son médecin traitant, le Dr Besnehard, dont la famille soignait les Rosmadec depuis trois générations, lequel me témoignait à son tour une froideur méfiante. Qu’il aille au diable ! Ce vieux bouc n’allait pas m’empêcher d’atteindre mon but, et je redoublais de zèle, patiente et dévouée avec la mère, ardente et passionnée avec le fils.
Un mois passa, au terme duquel je me sentais de plus en plus éreintée. J’avais perdu du poids et flottais à présent dans les vêtements de marque que je m’étais achetés avec mon premier salaire. Mon employeuse faisait mine de ne rien voir et me harcelait de plus belle, avec un acharnement étonnant pour une vielle dame fragile. C’était comme si me voir dépérir lui avait rendu la vigueur de sa jeunesse. Plus je m’étiolais, plus elle rayonnait !
Amaury, de retour d’un voyage plus long que d’habitude à Londres, finit par concéder que, oui, en effet, j’étais pâlotte. Il fit venir Besnehard, qui diagnostiqua un peu d’anémie. Mais les vitamines et autres remontants qu’il me prescrivit ne me furent d’aucun secours. De plus, à la fatigue physique s’était ajoutée une immense lassitude morale et je m’interrogeais. Tout cela en valait-il vraiment la peine ? Par ailleurs, il ne m’avait pas échappé que, depuis peu, Amaury s’éloignait de plus en plus, sûrement lassé de mes excuses fatiguées à chaque fois qu’il voulait faire l’amour et de mon incapacité, finit-il par me dire, à m’occuper correctement de sa mère. Or, curieusement, celle-ci affichait une forme plus éblouissante que jamais.
Un matin, il me convoqua, comme une quelconque employée, et me signifia qu’il préférait que nous en restions là. Une confusion dans le pilulier d’Hortense, qu’il me mit sous le nez, l’avait contraint à prendre sa décision. Il en allait de la santé de sa mère ! Bien sûr, il m’accorderait une prime substantielle, mais le message était clair, il fallait faire mes valises au plus vite.

Plus de travail, plus de projets, plus d’appartement, une santé en berne, sans parler de mon amour-propre bafoué... ma situation n’était pas brillante. Alors, je n’eus d’autre choix que de retourner, à 32 ans, vivre chez ma tante Simone. Celle-ci me fit comprendre qu’elle voulait bien m’héberger gratuitement pendant un mois, mais qu’aussitôt rétablie, il allait falloir que je participe aux dépenses courantes.

Trois semaines suffirent à me remettre sur pieds. Libérée des persécutions de la douairière et de l’environnement délétère du manoir, je récupérai assez de forces pour rechercher du travail. Caissière, aide-ménagère, serveuse... tout ferait l’affaire. Pourtant, malgré ma bonne volonté et mon énergie retrouvée, aucune démarche n’aboutissait. Je finis par accepter quelques heures de ménage hebdomadaires à la maison de retraite. C’est là que je rencontrai Marie, la domestique des Rosmadec, venue rendre visite à son vieux père. Elle eut la délicatesse de cacher sa surprise en me découvrant là, la serpillière à la main, après m’avoir servi le thé au manoir. Nous échangeâmes quelques banalités, mais je sentais bien que d’autres pensées la tourmentaient.
« Myriam, vous devez savoir quelque chose, finit-elle par lâcher. Retrouvons-nous au parc, vers 18 heures. Je vous expliquerai... »

A l’heure dite, j’étais là, curieuse et inquiète à la fois. A 18 h 15, j’aperçus Marie qui arrivait enfin, jetant des regards furtifs à droite et à gauche, comme si elle avait eu une horde d’espions à ses trousses. Qu’allait-elle bien pouvoir me raconter ? Des brimades ? Un secret de famille ? Des potins sans intérêts ? J’avoue que, même avec l’imagination la plus débridée, je n’aurais jamais imaginé ce qui allait suivre.

En réalité, me confia-t-elle, elle était témoin, depuis trois ans, du drôle de manège mis en place par les Rosmadec. Comme personne ne faisait attention à elle, elle observait et entendait bien plus qu’elle ne l’aurait souhaité. Tout avait commencé quand Hortense s’était retrouvée inactive. Elle n’avait pas supporté cette nouvelle vie et dépérissait de jour en jour, ce qui inquiétait son fils au plus haut point. Lequel des deux avait eu l’idée ? Marie aurait été incapable de le dire. Toujours est-il qu’Amaury commença à ramener au manoir de jeunes et jolies femmes souvent en situation précaire, pour ce qu’avait pu comprendre Marie, qui se retrouvaient rapidement chargées de tenir compagnie à la comtesse. Le processus était réglé comme une horloge. Tout débutait sous les meilleurs auspices, puis la Rosmadec commençait son travail de sape, harcelant sans relâche. A ce stade, sa métamorphose était palpable : son teint rosissait, son appétit revenait, ses douleurs s’apaisaient. Telle une mante religieuse, elle puisait ses forces vives chez ces jeunesses qui, par un étrange phénomène, se mettaient, elles, à décliner, d’abord physiquement, puis psychologiquement. Amaury intervenait en général à ce moment-là et donnait le coup de grâce, avant de congédier la pauvresse, devenue inutile. Puis c’était une autre qui arrivait, et tout recommençait...
Je remerciai Marie de ses confidences. Qu’allais-je en faire. Pas grand-chose, c’était certain. Je n’avais aucun pouvoir contre ces gens-là, ils n’agissaient pas contre la loi et je ne voulais pas passer pour une amante éconduite, désireuse de se venger par la calomnie. Alors je me tus et repris ma petite vie, en essayant de chasser de mon esprit ce triste épisode, où je m’étais crue manipulatrice, alors que je n’étais que la victime naïve de deux pervers dégénérés.

Un an passa. Un matin, j’appris, en feuilletant la presse locale, qu’Hortense de Rosmadec n’était plus. La mante religieuse, morte ? Il fallait que je voie ça de mes yeux ! Ça tombait bien, les obsèques avaient lieu le lendemain.

La cérémonie fut interminable et sans chaleur. Je me tenais au fond de l’église, à l’instar de sept femmes de mon âge, qui avaient toutes dans le regard cette lueur mauvaise de celles qui n’oublient jamais. Parmi elles, je reconnus Coralie. Sans qu’un seul mot soit prononcé, nous sûmes que nous avions toutes été abusées par le duo infernal et, d’instinct, nous fîmes corps. Au cimetière, nous défilâmes, l’une après l’autre, devant la tombe, où chacune jeta la fleur d’usage sur le cercueil. Puis, chacune à notre tour, nous étreignîmes Amaury. Décomposé par la douleur, celui-ci comprit alors ce qui était en train de se passer. Désormais, il était seul, face à nous, les amantes. Après la stupeur et l’incompréhension, nous vîmes la peur passer sur son visage ravagé. C’était fini. Les prédateurs avaient changé de camp. D’une manière ou d’une autre, il allait devoir rendre des comptes. Il fallait qu’il paie.

Et il paya, au sens propre. Devant la menace d’une dénonciation collective pour harcèlement et abus de faiblesse – et par peur du scandale –, Amaury fut contraint de se défaire d’une partie de son patrimoine pour nous transmettre discrètement, à chacune, une somme rondelette qui devait nous assurer non pas un train de vie princier, mais un standing plus que confortable. Pour le dernier des Rosmadec, la fête était finie. Désormais, les promenades quotidiennes sur la tombe de sa mère allaient devenir son unique loisir. Nous étions huit à y veiller.

PRIX

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Gali Nette · il y a
Bien ficelé ce texte, quant à la moralité de l'histoire, il y aurait beaucoup à dire ;-))
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Emsie · il y a
J'ai mis "mes" amantes à l'abri, plutôt qu'à l'ombre ! :-)))
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Gali Nette · il y a
Excellent !!!
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MCV · il y a
Toujours ton écriture à la fois simple, alerte, qui nous prend par la main et ne nous lâche pas. Et puis un scénario aux petits oignons! Bravo Emsie.
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Emsie · il y a
Merci, MCV. Oui, je travaille à épurer au maximum l'écriture, pas facile ! Quant au scénario, il s'est dessiné (presque) tout seul, dans un certain atelier… ;-)
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MCV · il y a
Je n'avais pas souvenir de cette trame. Pourtant, ça ne s'oublie pas!
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Emsie · il y a
J'avais lu juste le début, mais j'ai beaucoup retricoté tout ça à la maison !!!
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MCV · il y a
Beau retricotage, dans ce cas!
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Aspho d'Hell · il y a
Au début, j'ai cru que c'était une famille de vampires, mais en fait, je ne me suis pas véritablement trompée. Pas de ceux qui sucent le sang, mais de ceux qui vous vampirisent psychologiquement !
Très sympa en tout cas, j'ai vraiment beaucoup apprécié !
Merci Emsie !

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Emsie · il y a
Merci, Aspho d'Hell, pour vos commentaires d'autant plus précieux qu'ils sont désintéressés ! Je me suis beaucoup amusée à écrire ce texte, né en atelier d'écriture (comme la plupart de ceux que je publie ici) à partir d'une photo d'infirmière "à l'ancienne". Il me tarde de retrouver à l'automne cette ambiance très inspirante. A bientôt !
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Mijo · il y a
et l'écriture est fluide et agréable
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Mijo · il y a
j'ai beaucoup aimé le récit et fluide et super agréable
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Emsie · il y a
Merci Mijo !!!!
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Hellogoodbye · il y a
j'aime ce récit qui se déploie avec ses hauts et ses bas ; dont le titre m'a accrochée, puis l'écriture... mes 5 voix
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Emsie · il y a
Votre "soutien", bien sûr !!! Désolée.
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Emsie · il y a
Mille mercis, Hellogoodbye, pour votre soudand cette dernière ligne droite ! Et pour ce commentaire qui me va droit au cœur...
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Didier Lemoine · il y a
C'est très agréable à lire. Mon soutien et mes voix qui vont avec.
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Emsie · il y a
Merci Didier, pour le commentaire, le soutien et les voix !
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Marie · il y a
j'aime beaucoup votre histoire. Je vote.
Si vous souhaitez découvrir l'un de mes textes https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/loin-des-yeux-loin-du-coeur

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Emsie · il y a
Merci Marie, pour vos votes. Je vais vous lire très vite.
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Fred Panassac · il y a
Bonjour Emsie, je renouvelle mes voix pour Mantes et Amantes.
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Emsie · il y a
Bonjour Fred, et un grand merci pour votre soutien régulier !
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Maryse · il y a
Bonne finale Emsie !
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Emsie · il y a
Merci beaucoup, Maryse !
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