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Lise et moi ( suite )

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Mona Livane

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Décembre 87

Rue Violet Paris XVème. C’est ici que j’ai rendez-vous avec Mary. C’est le matin dans un petit bureau tout en longueur, pas loin du square des entrepreneurs. Elle a repris ses études à 40 ans et licence en poche, elle crée son activité de conseil juridique. Les clients sont des artisans, commerçants, sociétés. Après des années passées au service d’une patronne, elle s’installe à son compte. Elle me propose de travailler avec elle à l’essai. Il s’agit de mettre à jour les démarches administratives des clients et après, on verra. Je reste sur mes gardes, Mary étant la tante de Renan. Elle paraît s’amuser de mon air revêche. Elle dit :

- Ma sœur m’a appris votre séparation. Je vais recruter pour développer mon activité. J’ai pensé à toi, j’en ai parlé à Ginette qui m’a dressé un portrait peu flatteur de ta personne  et m’a lancé « ne t’embête pas avec ça !»

- Ah oui ? Je ne comprends pas ce que je fais ici alors...
 
Je me souvenais de moments partagés lorsque nous habitions à Lyon. Mary nous avait rendu visite. Nous avions parlé de poésie, nous échangions des vers de Rimbaud, Verlaine, Baudelaire. C’est peut être grâce à eux si je suis là aujourd’hui, prête à tous les possibles. Si c’est le cas, je leur dois une fière chandelle. Cette affinité poétique m’apparaissait un bon terrain d’entente.

J’acceptais la proposition.
 
Il me fut facile de prendre cette bouée au vol qui me sauvait de la noyade. Je savais que j’élèverai Lise seule.


Paris, je pars.

J’apprenais un métier tout en suivant les cours du soir à l’université, ce même moment où je gagnais bien ma vie.
 
En 88, Mary m’a confié les transactions de fonds de commerces et elle rédigeait les actes. Je vendais des fonds à Paris où son activité se développait, nous étions 5 salariés.

J’appréciais le contact des entreprises commerciales et artisanales, la rencontre de cultures diverses et variées, les signatures des ventes, la bonne humeur et la bienveillance constantes de Mary à l’égard de tous, et cette affinité élective avec moi.
 
Je me souviens des jeux imprévus dans les jolis bureaux tout neufs.

Un matin, Lise à proposé une battle de sauts à la corde avec Mary qui s’est empressée de relever le défi. Lise hurlait de rire et sautait de plus belle. Elle avait 8 ans.

Nous l’avons surprise un jour, installée à la place de Mary dans son bureau. Elle étalait consciencieusement des billets de banque bien à plat devant elle. Surprise par l’entrée de Mary dans son bureau, elle fit pivoter le fauteuil de cuir. Elle tenait a pleines mains des liasses de billets de la dernière transaction.

Je partageais mon bureau avec Souad qui s’occupait des transactions de fonds de commerce de restaurants et bars. Elle était plus âgée que moi. Nous fumions dans le bureau. Un jour son frère cadet, Faad entra. A sa vue, je fus surprise de voir Souad jeter sa cigarette dans la corbeille en papier. La corbeille prit feu. Elle mentit à son frère en disant que c’était ma cigarette qui se consumait. Ce comportement fautif devant son plus jeune frère m’amusa et me toucha aussi.
Je me retrouvais dans cette quête d’enfance.

Nous avons passé de belles années qui estompaient les précédentes et redonnaient du goût à la vie.

Nous préparions des plats, à tour de rôle dans la cuisine aménagée. Le marché d’Aligres était à deux pas.

Pourtant, j’ai quitté Paris et me suis rapproché de ma mère retournée vivre dans sa maison, au Pays basque. Mon père est décédé le 7 janvier 1990. Il vit désormais dans ma tête. Il me parle toujours.

- «Est-ce que tu écris au moins?»

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La vie reprend son cours


 
1991. Fête scolaire à Ainhoa. Lise brille de mille feux dans sa robe de carioca. Je ne vois qu’elle, ma choupinette paraît si grande, elle roule des yeux et des hanches au rythme de la salsa.

 

1992. Nous vivons ensemble, Lise, Esteban et moi depuis quelques mois. Vacances d’été dans les Alpes, la randonnée n’est pas encore «tendance».Nous nageons dans les lacs émeraude.

 

1993. Je donne naissance à Anaïs. Lise n’est pas ravie.

1994 . Nous annonçons à Lise et Anaïs, la naissance d’une petite sœur pour la fin de l’année.

Lise : «Vous allez en faire combien comme ça?»

Elle prendra à son compte l’apprentissage de gros mots et aussi de «fucks»; nos bébés maigrichons diffuseront ainsi un courant d’air punk dans la crèche Bambinou.

 

1995. Réapparition de Renan dans la vie de Lise, au moyen d’un tatoo, l’ancêtre du sms.

Lise grandit. Les années collège, cortèges joyeux de copines, puis anorexie-éclair, endiguée par l’endocrinologue : «Si tu persistes dans cette voie, tu ne pourras pas être une maman plus tard».Message bien reçu.

Pendant les quatre années de lycée à Bordeaux, Lise passe son temps libre avec son amoureux, Angel. Renan a largement investi cette nouvelle famille, ils ont ainsi renoué.

Lise et Angel auront deux filles.

 Puis le vent à tourné. Le temps file. Je reste là, telle une abeille contre la vitre et je ne comprends pas.


1997.
 

Lise a 16 ans. Elle est très en colère. Elle n’a pas apprécié mon cadeau.

Voyage de trois semaines en séjour linguistique aux USA à Eugene en Oregon et San Francisco.
Au programme : rafting, différents sports de plein air en compagnie de jeunes de son âge.
Je gagne un demi-smig.
J’ai payé d’avance.
Elle ira quand même.



Halsou, 2004

 J’ai le grand plaisir de recevoir Mary et Pierre dans ma maison d’Ainhoa.
Nous restons en contact de loin en loin et cette fois-ci, je suis ravie de les accueillir à domicile.

Les échanges avec eux ont toujours été enrichissants, qu’il s’agisse de musique, de littérature, des arts en général. Mary et Pierre n’ont pas perdu leur sens de l’humour. Aussi, est-il facile de leur faire partager les moments de notre quotidien, leur enthousiasme est communicatif. Ils s’accommodent très bien du passage intempestif dans la maison, les allées et venues des copains comédiens et musiciens venus répéter «L’Assemblée des Femmes Aristophane d’après Robert Merle». Les dates de représentations approchent.

Je propose de rendre visite à Lise, nouvellement installée à Halsou avec son compagnon Angel.
Je l’appelle, ça tombe bien, elle est là. Le rendez-vous est pris dans un petit jardin.
Lise a certes bien grandi, nous plaisantons en nous remémorant les sorties des retours de restaurant à Paris et Lise qui s’endormait dans mes bras.
Nous l’apercevons en arrivant dans le petit parc. Il y a des jeux d’enfants à l’ancienne, une balançoire en bois axée au sol avec deux sièges se faisant face.
Elle est assise et son regard est en dessous. Je me dis aïe...elle a l’air mal luné. Mais non, je me trompe, elle à l’air occupée à parler à ses amis et continue alors que nous venons d’arriver.
Je trouve juste étonnant de la voir assise ainsi avec ses amis voisins, présents aussi dans le jardin. Il fait bon, je comprends qu’elle nous reçoive dehors, mais quand même, son accueil est des plus froids. Mary était enthousiaste et gaie mais Lise ne semblait pas disposée à la moindre des politesses. Elle gardait les yeux plissés en fente lorsqu’elle nous regardait, daignant à peine nous répondre.

La situation était tellement décalée avec le vécu commun, je n’ai pas pu demander ce qu’il se passait, ses amis étaient avec elle dans ce jardin d’enfants et la situation était cuisante.

Sur le chemin du retour, je ne disais mot, affectée par le comportement de ma grande fille de 23 ans.

 Mary, peut être pour m’apaiser, a dit:

- «Ca m’a fait plaisir de revoir Lise».



Halsou 2005

 
Je nage, sans m’arrêter, l’eau est fraîche, sans doute en raison d’un problème technique, ça arrive, à la piscine Landagoyen. Je retrouve le plaisir de me retrouver au contact de l’eau. Il n’y a pas grand monde aujourd’hui, c’est sans doute la bonne heure, la fin d’après midi. Le week-end s’annonce calme, autant tirer tous les bénéfices de ce petit moment aquatique. J’entame mes rituelles quarante longueurs de bassin, crawl, brasse, dos alternés. L’effort physique fait monter la chaleur jusque dans ma tête et l’eau à 23° apaise tout cela à chaque respiration. Après la douche, je m’applique la crème hydratante sur tout le corps et me revoilà comme neuve au volant, pour rentrer tranquillement.
 
Pas de nouvelle de Lise et sa petite famille, bonne nouvelle dit-on. Je décide de faire un petit crochet de 200 mètres de la route pour faire un petit coucou à Halsou.
Pas pris le temps de me recoiffer, le rouge au joues de mon effort pas tout à fait atténué, je tape à la porte.

 - Coucou ! Je viens faire un petit bonjour en passant, je ne dérange pas ?

Lise s’efface et je vois du monde dans la chambre du fond, cette pièce a été aménagée en salon pour une occasion. Laquelle ?

Je vois Renan, les beaux-parents de Lise et leur famille. Quelle est donc cette fête ?  Sonia est née le 7 janvier. Elle a quelques mois et semble toute apprêtée pour l’occasion. Des plateaux de toast de foie gras et autre gourmandises placées à l’envi et je reste là, les cheveux encore plaqués de bon bain bienfaisant, le souffle un peu coupé.

Sans sourciller, Lise déclare :

- « Nous fêtons le baptême de Sonia. C’est un baptême Jurançonnais »

 et ajoute très vite :

 - « rien de religieux ni d’officiel, c’est une fête traditionnelle du Béarn »
 
Je découvrais son inattendu attrait pour une tradition béarnaise en me trouvant par le plus grand des hasards, au milieu du salon où ma fille avait organisé une fête familiale...sans moi : le baptême de ma petite fille, Sonia



24 juillet 2014

 
Un avion a explosé en vol au Mali avec 118 personnes à bord. Parmi les victimes, figure la maman de Charline, une amie de Lise. Lise m’appelle le soir même, effondrée par cette triste nouvelle. Il y a bien longtemps qu’elle m’a appelé, mes messages restent habituellement sans suite. Cette fois, elle raconte entre deux sanglots que la maman de Charline habitait en Afrique et prenait l’avion pour rejoindre sa fille et garder son petit-fils à domicile au Pays basque. Cette tragédie la mettait dans un profond désarroi.

A ce moment douloureux, j’ai apprécié que ma fille éprouve le besoin d’entendre ma voix, des mots de tous les jours... «la vie est précieuse et fragile, ce moment nous rappelle à notre propre disparition, inexorable...».

J’éprouvais de la compassion, de l’espoir aussi.

Cet échange me laisse croire à un futur différent, où Lise viendrait me rendre visite avec son compagnon, ses enfants, comme ça, à l’improviste, peut-être qu’elle me les confierait spontanément pour une heure ou deux, un jour. Oui, je sentais cela. Elle sera sans doute disposée à répondre à mes appels et accueillir mes visites avec chaleur et aussi transmettre à ses enfants l’envie d’être ensemble...

Lise aura trente trois ans dans quelques jours.


26 juillet 2014.

 Un million de personnes aux Fêtes de Bayonne. Je vais faire un petit tour sur les quais de la Nive avec quelques amis.

Au milieu de la foule, j’aperçois Lise et son amie Juliette en pleine euphorie blanche et rouge. Quel heureux hasard ! Je les rejoins et quelques minutes après, Juliette me glisse à l’oreille :

  - « Lise voudrait que vous la preniez dans vos bras »

 Ce que je fis. Et Lise, de s’extasier avec force et ostentation :
 
- «C’est ma maman ! Je la serre dans mes bras, ce n’est jamais arrivé !» Elle brandissait son verre en resserrant son étreinte. Juliette me fixa d’un regard appuyé.
 
Mes amis se sont écartés et observaient la scène sans mot dire.


Le 25 décembre 2014, à Urcuray

 
Ce jour de Noël, je suis passée à Urcuray, au domicile de Lise et Toni, pour apporter mes cadeaux de Noël.

Chaque année, j’invite la petite famille pour Noël, chaque fois mon invitation est refusée pour cause de « déjà prévu ailleurs ». Je n’ai pas de photo de Noël avec mes petits-enfants, qui vivent là, tout près. Lise ne vient jamais me rendre visite avec ses enfants, je maintiens mes invitations, appels, passages à domicile pour les anniversaires et les fêtes.

Je me suis trouvée là, avec mes petits cadeaux, devant les invités de Lise pour Noël. Par hasard, Renan arrivait à cet instant en voiture, conduit par un couple originaire de Donosti.
 
J’ai échangé quelques mots en basque avec eux. Ils étaient très volubiles, ils étaient à la fête et ne savaient manifestement pas que je ne faisais pas partie des convives.

Je me suis éclipsée après avoir déposé mes petits présents. Ils commençaient les festivités.


2015.

 

Nous gardons pour la première fois Sonia, Léa et Téo un week-end entier à la maison !

Lise et Toni déménagent d’ Urcuray à Espelette ce week-end.

Nous profitons à fond de ce moment partagé avant de ramener les enfants dans leur nouvelle maison, le dimanche soir.

En arrivant à destination, nous voyons Gracie, la maman de Toni aux fourneaux, et une grande table de joyeux convives installés. Toni remercie tout le monde pour l’aide au déménagement.

Nous étions debout, devant la tablée, un peu plantés là.

Nous souhaitons à l’assemblée de passer une bonne soirée et nous sommes rentrés.

 

Le mariage

 

Le samedi 10 septembre 2016 sera célébré le mariage de Lise et Toni. Je suis invitée par Lise en ces termes :

  - «Si je t’invite à mon mariage, c’est parce que tu es ma mèrrre ! » Le R est appuyé, comme avant un crachat.

Je suis, je crois, la dernière personne invitée.

Malgré la forme assez rugueuse, je me console sur ce point : c’est la première fois que ma fille m’invite chez elle. Je m’empresse d’appeler mon frère. Ce même jour 10 septembre, son beau-fils se marie à Marseille, la date est prévue depuis deux ans. Il ne viendra pas. Ma sœur est professeur d’éducation physique en Corse et le 10 septembre, la rentrée des classes aura déjà sonné.

La famille d’Esteban, mon compagnon depuis 25 ans, n’est pas invitée, pas même les nièces à peine plus jeunes que Lise.

Je me projette ainsi délicatement dans cette belle journée dont je n’ai pris part à aucun préparatif, mes propositions d’aide étant déclinées.

Pour la robe de mariée, Lise m’a lancé avec malice :
 
 - « c’est une surprise, c’est un secret, personne ne doit la voir ».

Devant mon désarroi palpable, ma sœur me promet de faire son possible pour m’accompagner au mariage de ma fille. Elle se débrouillera pour louper la rentrée, mais pas son mari et ses enfants et on les comprend, c’est la rentrée pour tous.

Elle viendra seule, mais elle sera là ! Ouf.

Nous sommes attablés, Isabel, Anaïs, Esteban et moi, trente minutes avant la cérémonie, en terrasse devant la Mairie d’Espelette. Nous voyons le cortège de voitures arriver. La famille paternelle de Lise descend de plusieurs voitures, je vois mes petits enfants au milieu du petit groupe. Nous nous dirigeons vers les convives pour les saluer. Drôle de retrouvailles...trente ans après. Le regard de Ginette est toujours écarquillé, pour autant, son visage est complètement fermé. Elle ne recule pas lorsque je lui fais deux bises, mais elle reste raide et ne répond pas à mon " comment ça va ? »

Lorsqu’ Esteban se présentera comme mon compagnon, elle lui lancera un glacial :

-  je m’en doute !

Je vais saluer le père de Renan qui m’indique très maladroitement :

 - voilà, je suis avec M. le Maire.

 - Oui Roger, je connais M. le Maire. « Egun on, eskondaren ama naiz* »*En basque : Bonjour je suis la mère de la mariée.

Je souris en retrouvant cette posture de mon ex-beau-père. Toujours ce besoin de se sentir maître des lieux ou pour le moins au plus près du premier magistrat.

Dans leur voisinage à quelques maisons de leur lotissement habitait un juge d’instruction.

Je me souviens qu’ils avaient dit dès son installation dans la banlieue de Laon : nous avons un voisin juge, on ne sait jamais, ça peut toujours servir...

 La petite assemblée se tenait a proximité de la porte d’entrée. Je vis Maina et Oian arriver. Je sentis un réel baume au coeur de voir mes trois filles en même temps.

A la Mairie, je m’installe entre Lise et Renan. J’échange quelques propos avec lui, Lise feint l’étonnement devant ses témoins :
 
- «Quoi ? Vous vous parlez ?» Lance-t-elle d’une voie aigüe.

Je murmure :

- « Oui tu sais bien que nous nous sommes revus au hasard de ces vingt dernières années ».

Et Renan d’acquiescer. Il était réapparu dans la vie de Lise lorsque qu’elle s’est installée avec son premier compagnon et Renan a très rapidement investi son cercle d’amis et sa nouvelle famille.
 
A l’issue de la cérémonie, les convives se retrouvent sur la place d’Espelette.

Je suis avec ma sœur, Esteban, mes deux filles Anaïs et Maina et son compagnon Oian.
Lise nous ignore superbement dans sa robe de mariée noire et bleue. Je parviens à lui demander une minute, le temps d’une pose photo avec sa famille maternelle réduite comme un ticket de métro.

Bon, une minute pas plus, car il est temps de gagner le domicile des mariés pour la suite des festivités. Je remarque le geste d’invitation de Lise à l’attention d’une de ces amies. Elle s’appelle Clara. Du coup, elle se joint à la photo. Pas grave. Les photos sont dans la tablette de ma sœur. C’est déjà ça.

Nous arrivons par le jardin aménagé pour l’occasion avec des barnums, des tables installées à l’abri du soleil.

J’espère pouvoir embrasser mes petit enfants, je n’ai pas pu les approcher encore, ils sont accaparés par la famille paternelle de Lise qui ne semble pas disposée à prolonger plus avant les retrouvailles.

Et mon coeur de se serrer à la vue de mes petits enfants qui passent au loin sans me voir.
Pas grave, je les verrai sans doute tout à l’heure.

Nous nous installons à la table du milieu. Nous sommes seuls, assis un long moment, attendant de nous servir les plats d’entrées. Puis les amis de collège de Lise se sont installés à notre table. Les souvenirs des années collèges revenaient par éclats de rires, Nous avons tenté de pousser la chansonnette, les chants basques répétés pour l’occasion avec Anaïs. Nous avons entonné quatre chants, aucun d’eux n’altéra l’indifférence de Lise à notre encontre. Je sentais le vague à l’âme me gagner et aussi l'envie de rentrer chez moi,  je sentais venir mes larmes.
Cela n’a pas échappé à Isabel, qui m’a glissé :

-«  Je ne suis pas venue de Corse en ayant séché ma réunion de rentrée pour partir de ce mariage à 16h00 ! On va rester...et s’amuser ! »

 Ce que nous avons fait. Sans avoir bu une goutte d’alcool, nous avons dansé tant et plus. J’entendais des commentaires bienveillants de convives inconnus :

- Ben elle est sympa sa mère !

En fin de journée, nous étions toujours en piste, lorsqu’une femme s’approche de moi. Age mûr, traits marqués, je l’ai rencontrée une fois chez Lise. Je me souviens qu’elle ne m’avait pas adressé la parole et me scrutait de façon presque gênante, Son surnom est Bibi. Je crois qu’elle se prénomme Bertille.

Elle semble alcoolisée à ce moment de la fête, entre chien et loup, et s’adresse à moi en ces termes :

-«  Tu te rends pas compte que Lise n’a jamais eu ton amour ?»

-«  Pardon ? »

Elle rétorque :

- « tu es d’une génération qui n’embrassait pas les enfants et tu vois maintenant Lise souffre ! »

- «Mais qui êtes vous ?»

- «Je suis Bibi, son amie et il serait p’tet temps de commencer à l’aimer, c’est dingue elle n’a jamais eu un bisou de sa mère !» Elle se montrait de plus en plus pressante, ses yeux alcoolisés me fixaient. Je regardais son visage très marqué sans pouvoir lui donner d’âge...je dirai la cinquantaine. Interloquée, je m’arrête de danser pour lui demander :

  -«Avez-vous des enfants ?»

- «Oui et alors, ça n’a rien à voir et...»

N’y tenant plus, je lui lance :

 - «Je n’ai que faire de vos conseils éducatifs ! »
 
Après quoi, je me sers une première coupe de champagne et me trouve à côté de Clara.
Nous échangeons quelques banalités puis elle me dit :

 - «Lise souhaite m’appeler maman. Je ne suis pas trop d’accord ».

A cet instant je me demande si ce mariage n’est pas le décor d’un mauvais film.
Je réponds, dépitée :

- «Ah ? C’est étrange. Il n’y a aucun doute, n’ayez crainte, sa maman...c’est moi !»

 Je me rends compte à cet instant que Lise s’invente une vie, sans doute sans moi. En effet, parmi ses nombreuses photos affichées dans sa maison, aucune photo de moi ni des miens. Elle m’a, de fait, éliminée de son quotidien depuis longtemps et je suis là malgré tout, comme elle me l’a dit : «invitée parce que tu es ma «mèèrre».

Je comprends maintenant qu’elle ait mis tout ce temps, ce malaise pour m’informer de son mariage. La situation est cuisante : je me trouve en pâture au mariage de ma propre fille, faisant les frais d’une fiction par elle-même inventée...depuis quand ? Comment est-ce possible ?

Il fait nuit maintenant, les grands parents de Lise sont partis se coucher sans daigner dire au revoir... Voici les cousins, oncles tantes, qui, comme délivrés d’un carcan, nous adressent la parole à ma sœur et moi et nous échangeons quelques souvenirs.

La compagne de Renan prend place à mes côtés et entame la conversation. Elle est sympathique, nous plaisantons et sur le ton de la confidence, elle me dit : «  je sens que Lise a des problèmes dans sa relation avec toi ».

 - En effet, elle a certainement un gros problème car tu es la troisième personne qui vient me voir pour plaider sa cause. Elle semble avoir un grand pouvoir de persuasion : la première me donne des leçons d’éducation, la seconde m’apprend qu’elle l’appelle « maman » et toi tu va faire quoi ?

  • « et bien je vais lui parler !» Elle s’est levée en direction de Lise, qui ne lui a pas laissé le temps de parler et lui a hurlé :

 «  Laisse moi je suis avec mon pèèrre ! » avant de reprendre la bouteille de champagne pour la boire à même le goulot. Bertille saute autour d’elle et attend son tour. Un regard échangé avec ma sœur et...

 • «Il est temps d’y aller non ?»
 
 • «Oui !»



1er avril 2018


 Ceci n’est pas un poisson d’avril. C’est le jour de Pâques cette année. Je n’ai pas de nouvelle de Lise depuis novembre dernier. J’ai appelé chez Lise hier pour les œufs...de Pâques bien sûr. J’ai enveloppé une poule en chocolat et des œufs dans un emballage « maison » papier kraft rouge et rafia.

C’est Toni qui répond au téléphone. Il m’indique que Lise est partie en voyage.

 - «tu le sais peut-être par facebook?»

- non, je l’ai appris par ma mère, Lise lui a dit la veille de son départ. J’ai des chocolats pour les enfants. Quand puis-je les apporter ?

 - «demain je suis là avec Téo, que je récupère à midi chez Angel.»

 - d’accord, puis-je passer sans te déranger demain ?

 - «Pas de problème»

 - Parfait.

J’envoie un sms quand je démarre d’Ainhoa. A demain ! Comme convenu, j’écrie un message à 13h30 le lendemain : ---on démarre d’Ainhoa, on arrive pour le kfé ?---


20 mn de route séparent nos deux maisons. Je suis avec Anaïs, nous garons la voiture. Nous trouvons la maison vide. Je sors la poule et les œufs en chocolat. Je ne verrai pas les yeux gourmands de Téo. Il n’y a personne. Nous attendons une demi-heure. Je dépose mon paquet en kraft rouge sur une table en hauteur, dehors, puis nous repartons.

 Mon coeur se serre.

Le lendemain à midi, un peu inquiète, j’écrie un nouvel sms à Toni :

---Bjr avez-vous trouvé la poule et les œufs sur la table haute de la terrasse ?---
 
Réponse : ---Oui, je les ai trouvés ce matin, merci bocoup. On était pas là, à bientôt.---
 

Je me secoue un peu. Allez,  pleure pas...Essaye encore une fois.



Les jours heureux

 
Ce week-end prolongé du mois de mai 2018 s’annonce sous le signe du théâtre. Festival des jours heureux à Anglet. J’ai invité mes petits enfants quelques mois auparavant afin de bloquer les dates bien à l’avance et partager ces rares moments ensemble. J’ai pris le programme. Nous sélectionnerons les spectacles le jour même.

 Le samedi matin, je passe chez ma fille, Lise. L’accueil est froid, comme d’habitude. Les filles sont prêtes et Téo, 4 ans râle un peu de les savoir en partance. Je le câline en disant que lundi, nous pourrons passer la journée ensemble sur la plage des Cavaliers, les jours heureux se terminant en extérieur avec des spectacles tout public. Je reçois son beau sourire en signe d’acquiescement. Lise fait grise mine. Elle me dit que Maina, vient garder les enfants dimanche soir. Je lui rappelle que le Festival dure jusqu’à lundi et que Téo peut nous rejoindre avec Maina pour finir le week-end ensemble. Elle me répond de me débrouiller avec Maina pour nous organiser.
 
On se dit au revoir et je vois à ses yeux plissés en fente qu’une manigance se trame à toute vitesse dans ses pensées.

Nous voilà partis en direction d’Irun, pour une séance de shopping printanier.

Les filles, ravies, virevoltent dans les magasins et de retour à Bayonne, commence le défilé joyeux d’essayage de nos achats. La pause déjeûner sera propice au choix des spectacles du lendemain.

Ma relation avec mes petits enfants tient autour du spectacle vivant. Lise ne vient pas me rendre visite avec ses enfants, spontanément, à la maison. Aussi, soucieuse de partager des moments avec ses enfants malgré cette distance affichée, j’ai organisé ces rencontres de loin en loin. Le théâtre nous a permis de filer un lien solide, je crois. Elles ont découvert dans leur prime enfance, l’Opéra de Mozart «La Flûte Enchantée » mis en scène au théâtre par Jean-Philippe Daguerre à St Jean Pied de Port. Puis deux autres fois, lors de ce festival adapté au jeune public. A ma grande joie, nous partageons cet intérêt. Elles sont maintenant en capacité de choisir les spectacles.
 
Une fois notre programme élaboré, nous avons confectionné des cornes de gazelles pour le goûter. Les mains dans la poudre d’amande, les yeux brillants de gourmandise, nous profitons de ce moment complice.

Le lendemain, au Domaine de Baroja, les spectacles ont ponctué la journée ensoleillée.
Nous faisions de petites pauses sur la pelouse devant le Château, en prenant des photos, les jours heureux...

En fin d’après midi, Maina me laisse un message et demande comment on s’organise pour Téo.

Ce serait parfait d’amener Téo en fin d’après-midi pour le spectacle suivant qui est adapté à son jeune âge, je laisse le message.

A 19H00, Toni m’appelle sur le portable. Il est très agressif et me demande de ramener les filles immédiatement. Je suis étonnée de cet appel, Toni semble hors de lui. Je ne comprends pas.

Où est Lise ?

Je me demande ce que me vaut ces appels incessants, Maina d’abord, Toni maintenant.

De retour à Bayonne, nous finissons de dîner. Toni arrive accompagné de Maina. Il ne semble pas dans son état normal. Il lève le ton jusqu’à hurler « Je viens chercher les filles un point c’est tout ! »

Je ne le reconnais pas, il est sorti de ses gonds. Il se permet d' hausser le ton dans ma maison

Où est Lise ?

Il emmène Sonia et Léa. Maina a le regard perdu. Elle part avec eux.

Où est Lise ? Dans les mots de Toni, lâchés par la colère. Il va chercher mes petites filles apeurées, en continuant d’hurler.

Où est Lise ? Dans les plaintes infondées qui bercent ses soirées, dans l’incrédulité des yeux de Maina avec qui j’ai dîné ici même, trois jours auparavant, je me faisais une joie de ce week-end et je lui avais dit. Maina ne se doutait pas alors, de son rôle à venir.

Où est Lise ? Elle s’est glissée dans l’interstice.

Je ressens comme un coup de grâce.

Dix jours après, un courrier de Lise m’annonce sa volonté de briser le lien avec moi.

Total KO...

 
- «Est-ce que tu écris, au moins ?»
 - «Oui papa, j’écris...te souviens-tu que Lise voulait être majorette ?... J'aurai dû accepter.»


               *********NOIR*********
 

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Jean Weber · il y a
Lourde est la famille où les non dits abondent. Il faut échanger, écrire, parler et vous le faites très bien
·
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Samia.mbodong · il y a
Bravo Mona,
et merci pour ce texte magnifique et bien écrit. Je te soutiens et j'espère que tu iras loin.
Je t’invite également à lire un texte que j’ai écris et à le soutenir si tu le trouves à ton goût.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/zohra-ma-cherie
Samia

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Mona Livane · il y a
Merci à toi Samia je suis passée te lire...
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Samia.mbodong · il y a
Merci à toi
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JACB · il y a
Mona je ne suis pas sûre que cette jeune femme soit un personnage de fiction ? En tout cas j'éprouve beaucoup d'empathie pour elle. Il y a malheureusement beaucoup d'histoires comme celle-là dans la vraie vie.
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Mona Livane · il y a
Je vous remercie sincèrement pour vos retours précieux pour écrire encore, je suis debout et aussi impatiente de vous lire! Amitiés
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01tinkpon · il y a
Très fluide dans le crane
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Utilisateur désactivé · il y a
J’ai beaucoup aimé, adoré te lire. Continue.
L’attitude de Louise me révolte

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titus · il y a
très agréable au niveau du style littéraire.Cela se lit très facilement
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Mona Livane · il y a
Esker mila,merci beaucoup
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Arnaud · il y a
L'écriture est douce. J'ai beaucoup aimé
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Mona Livane · il y a
J'en suis ravie, merci Arnaud,
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