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L'Impensable

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Le K-Yann

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Toute histoire commence un jour, quelque part. Celle-ci est celle d’Ariska et moi, colocataires à la chambre 13, au Home 80, étudiantes en deuxième année de licence Lettres et civilisation françaises, à l’Université Nationale de la Colline. Cinq heures trente. Des ténèbres battent en retraite devant une lumière naissant dans l’horizon. Une bougie finit sa course sur un cadenas posé sur la table de chambre. Des reliefs de chikwangues trainent encore là, à même le sol, attendant d’être jetés dans la poubelle. Ariska me réveille. Avec des cris. Affolée, le cœur battant la chamade, cheveux en bataille, elle met la chambre sens dessus dessous, comme une femme qui a perdu son bébé à l’hôpital. Pêchée de mes rêves les plus romantiques, convoquée par sa rage, elle me lance cette question à la figure, que je reçois comme une claque : - Je ne vois pas mes deux-cent-cinquante dollars que j’avais mis dans la valise ! Où sont-ils ? Sous la moustiquaire, le sommeil plein les yeux,  je scrute les quatre coins de la pièce pour me rassurer que je suis bel et bien revenue du voyage onirique. Je ne sais que lui répondre. Devant mon silence, la colère d’Ariska atteint son point culminant. Elle me secoue pour que je retrouve mes esprits. Avec cette fois une voix de stentor, me réclame son argent, l’air pressé. 
- Sarrive, je cherche l’argent ! Deux-cent-cinquante dollars ! 
- Pour quand as-tu besoin de cette somme ? 
- Pour hier, bon sang ! 
- Au Home 40, chambre 26, un étudiant en Economie prête de l’argent. Avec un taux d’intérêt de cinquante pourcent. Tu peux aller le voir, si tu es d’accord !
 - Je parle de MON argent ! Je l’avais sur moi il y a deux jours. Je ne le trouve pas, où est-ce?! J’ai envie de répliquer comme Caïn : Suis-je la gardienne de ton argent ? D’abord, suis-je au courant que tu as sur toi des billets verts ? Depuis quand me confies-tu de l’argent ? Ensuite, tu oublies comment nous avons fui la répression de la soldatesque, envoyée pour contenir la manifestation réclamant la levée de la grève, abandonnant nos chambres ? N’as-tu pas entendu des plaintes ? Des camarades violées, des chambres fouillées, des étudiants rançonnés ? Comment ne peux-tu pas commencer par penser à tout ça ?
 En effet, Ariska me confie souvent ses soucis pécuniaires, mais pas les espèces sonnantes et trébuchantes. Elle donne sa contribution au budget mensuel en nature : huile de palme, farine de maïs, savons, bougies et papiers duplicateurs. Et là, déranger mon sommeil de rêves pour une histoire dont je ne maitrise ni les tenants ni les aboutissants, me parait saugrenu. Je maîtrise la rage de lui cracher tout haut ce que je rumine tout bas. Assise sur le lit, je passe une main sur le visage pour éliminer les dernières traces de sommeil. Elle est debout, attendant des explications, illico presto, du genre : « Tiens, c’est sous la table ! » Mais là, elle déchante.
Six heures. Elle continue de fouiller la chambre, sans succès. La trousse n’étant pas une culture chez elle, elle conserve souvent les billets verts dans son soutien-gorge. Cette fois, même à cet endroit clé, il n’y a rien. Elle sarcle sa mémoire pour éplucher ses moindres faits et gestes d’il y a deux jours, à la réception de la somme. Rien ne filtre. Les souvenirs s’estompent net au Home. Une grosse boule lui noue la gorge. Je décèle la peine qui la ronge, ressens la rage qui en elle remonte, lis le désespoir de l’infortunée qui entame son visage lentement mais sûrement. Elle est au bord de l’explosion, secouée par un mal-être qu’elle ne sait dompter. 
Pour préciser ses craintes, elle se tourne encore vers moi, optimiste. Elle m’affiche une mine déconfite comme pour me faire comprendre qu’elle ne badine pas avec l’argent. 
- Es-tu sûre que tu n’as pas...PRIS, je veux dire, VU ÇA par hasard ?
 Cette question qui frise une accusation gratuite m’inconforte. Elle est là en train d’insulter mon honnêteté, d'exciter ma susceptibilité. Non. Ma compatriote, ma sœur, de deux ans ma cadette, mon amie fidèle, oublie toutes ces années passées ensemble, à partager le même lit, les mêmes draps, la même moustiquaire, à fêter les réussites, à panser les blessures de nos échecs, dans cette Université à Kin', pour deux-cents-cinquante dollars.  Chez nous, il n’y a pas de mort naturelle, de maladie naturelle, d’accident naturel, de succès naturel, et en cet instant précis, de perte naturelle. Et d’argent, de surcroit. On cherche toujours une explication surréaliste à tout ce qui sidère la raison. Puisqu'il n'y a pas de vol sans voleur, de fumée sans feu, je deviens coupable présumée, voleuse camouflée. Difficile de garder mon sang-froid. 
 - Mama, depuis six ans que je vis avec toi, rien de tel ne s’est produit. Dans les rares cas, c’est moi qui te sors de l'impasse. Tala sima, zonga moto, souviens-toi ! 
- Je vais fouiller ta valise !
- Pas question ! 
- Et pourquoi donc ?
- C’est mon droit le plus légitime !
- Si tu ne te reproches de rien, laisse-moi jeter un coup d’œil ! 
Elle se met à farfouiller sans mon consentement, jette sur le lit mes habits, répand çà et là mes documents. Elle tombe sur une de mes trousses, y trouve un bordereau. Il y est inscrit : Tshimbakala Bakanga Sarrive-Lucide. 100 $ US. (Cent dollars américains). Frais de mémoire.   Ariska explose comme un grain de pop-corn.
 - Pourquoi, pourquoi ma sœur ? 
Elle m’a volé les mots. Je la regarde hébétée, pétrifiée, tétanisée.
- Pour l’amour du Ciel, rends-moi-même le reste ! Elle se met à sangloter. 
Je continue à clamer mon innocence dans le tribunal du cœur d'Ariska qui me culpabilise. Mais, attendez ! Et si elle était victime d’un vol dans le transport ? Et si l’argent était tombé de son sac par hasard ? Je la vois, un peu gênée de m’accuser aussi gratuitement, mais les circonstances ne lui permettent pas de me faire confiance. Dans son dilemme cornélien, elle est obligée de pencher du côté de la logique crue: les pièces à conviction qui m'accusent. Elle essaie de contenir ses larmes. Peine perdue. Son nez aussi coule. Je me mets à pleurer avec elle. Elle ne souhaite pas passer encore une année de plus à l’Université ici, où les années durent dix-huit mois. Et cette perte vient encore compliquer les choses. Elle qui caresse l’espoir de retourner, de l’autre côté du fleuve dans son Brazza natal, où un poste l’ attend. Dans les plafonds moisis et jaunis, on entend des souris chicoter, probablement en train de se disputer un butin, ou détalant sûrement à la vue d’un matou affamé. On en a marre, de ces rats d’égouts dans nos locaux. Ils ne manquent pas, éhontés, de venir chercher leur repas sur nos assiettes. Pourtant, les seuls endroits où on adore les voir, c’est sur France 3 le matin, dans Tom and Jerry ou, mieux, dans un seau plein d’eau, comme des migrants au bord de la noyade, cherchant désespérément un gilet de sauvetage. Ariska, se souvient qu’à son réveil, la porte de la chambre était entrouverte. Un voleur avait-il investi le domaine pendant que nous étions bercés dans le bras de Morphée ? Elle se met à culpabiliser elle-même. Avait-elle confondu, dans la lueur de cette bougie qui éclairait mal la pièce, ses billets à du papier hygiénique quand elle était sortie se soulager ? Elle va renverser le seau placé aux sanitaires pour s’en convaincre. Sans traces. N’était-il pas tombé par terre et ne l’avait-on par hasard balayé et jeté à la poubelle ? Elle va vérifier la poubelle. Vidée la nuit. Y chercher trois billets de Banque perdus, c’est comme chercher ses objets de valeur après être passé par un contrôle des policiers. Elle fouille un de ses pantalons. Elle trouve quelque chose. C’est un billet de cinquante francs qui traîne là. Pas de dollars. Six heures quinze. Il commence à pleuvoir. Soudain, le vent siffle, le ciel fulmine de rage, gronde. Un éclair déchire les nuages, puis s’ensuit un tonnerre assourdissant. Je crains que ce ne soit un coup qui m’est destiné. Les parents d'Ariska sont de Sibiti, une contrée où prolifèrent chamans et gris-gris de toutes sortes. Mon cœur se glace. J'y pose la main, pour me rassurer qu’il bat encore. 
Ariska s’assied et m’explique l’affaire d’argent perdu. C’est son oncle Matthieu depuis Bruxelles qui les lui a envoyés. Trois billets neufs. Deux, de cent dollars et un, de cinquante. Récupérés à quinze heures, elle avait pris soin de noter le numéro de série de chaque billet sur un papier blanc. Elle avait ensuite plié les billets dans le même papier, au cas où. Toutes les activités étant suspendues à cause de la grève de professeurs, elle est rentrée avec à la maison. Puis la manifestation, ensuite la riposte. Un étudiant en a payé même de son âme. Une balle en caoutchouc dans l’abdomen, d’après la chaîne nationale ; une balle réelle, d’après notre version, interviewés par les reporters de TV5 Monde. Je reste de marbre. Dans mon "je-ne-sais- pas-où-est-cet-argent!" Ariska revient à la charge. Elle me demande de me dénoncer pendant qu’il est encore temps, avant qu’elle ne recourt aux grands moyens. Je risque fort d’être expulsée du Home, et de me retrouver SDF.
Six heures quarante-cinq. Un soleil nu sort entièrement de sa couchette, après cette pluie éclaire. Ses rayons s’infiltrent subrepticement à travers les claustras et la fenêtre. Je me lève, décide de remettre de l’ordre dans la pièce. Tour à tour, je range au peigne fin, valises, lit, documents éparpillés. Je passe le balai sous le lit, jusqu'au fond. Mille morceaux de papier, accompagnés de poussière en sortent au premier coup. Au second, une boite de sardine et quelque chose comme du papier blanc, drôlement chiffonné. Il roule jusqu’aux pieds d’Ariska qui s’habille pour sortir. Il est en partie déchiqueté, le papier. Ariska essaie de se soustraire à l’évidence qui se présente devant elle. Le papier dégage, par endroits, la saveur d’huile de sardine. Elle reconnait à peine, l’amer plein le cœur, ce qui reste des numéros de la série de chaque billet vert qu’elle avait pris soin de noter : EL34331... La calvitie de Benjamin Franklin, le buste d’Ulysses Grant, le sommet du Capitole qui gratte un ciel nuageux, certains mots de la célèbre devise : In God we trust, une partie du ruban bleu de sécurité, ont été méticuleusement rongés par les rats. Festin à l’américaine. Les dollarbivores !

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Miraje · il y a
Une partie de cache-cache qui vaut son pesant ... d'or !
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AKM · il y a
Mes encouragements avec 3 voix
Je vous invite à lire ma nouvelle LES MOTS DU CŒUR
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/les-mots-du-coeur-1

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Borodine Thomas · il y a
Suspens insoutenable! Merci pour le plaisir offert!
Je vous donne 3 voix et merci de voter pour mon texte en concours
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/un-pere-noel-etranger

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Odile Duchamp Labbé · il y a
le suspense est à son comble jusqu'à la fin. J'ai adoré l'expression " sarcler sa mémoire" Bravo
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Le K-Yann · il y a
Je vous remercie, Odile! Together!
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Merina Biwoni · il y a
Mes félicitations pour ce texte riche en enseignement, je vote pour vous.
N'hésitez pas à faire un tour sur mon histoire https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-combat-darmani-1

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Le K-Yann · il y a
Grâces à toi, Merina! Touchant, vos propos!
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Marie · il y a
Bravo pour votre texte. Lorsque l'argent s'immisce dans l'amitié cette dernière elle malheureusement mise à mal. Vous avez une jolie plume, alors continuez vous avez mon soutien.
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Le K-Yann · il y a
Merci Marie! Cela me va droit au coeur!
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Chantal Sourire · il y a
La relation va être mise à mal...et l'histoire ne dit pas si les billets vont être réutilisables, une belle histoire d'amitié mise à mal par le doute, je vote avec enthousiasme !
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Ben-Héros Cazhadi · il y a
Tu as puisé dans la réalité de la vie estudiantine congolaise.
Ariska est partagée entre la confiance qu'elle a de sa meilleure amie et le soucis ou le besoin d'argent qu'elle ne rétrouve pas.
Beaucoup d'amitiés ont perdu leurs raisons d'être à cause de ce genre de situation.
Heureusement pour elles (malheureusement pour Ariska), le reste de billets dévorés par les rats kinois a été rétrouvé.

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Le K-Yann · il y a
Tu m'as volé les mots, Ben-Héros! Il faut avouer que je n'ai pas vu les choses sous cet angle! Il faut toujours se faire lire hein!? Je ne souhaite pas à notre amitié ce dilemme cornélien! Haro, Ratatouilles!!!
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Ben-Héros Cazhadi · il y a
Mes sincères félicitations mon cher !
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Le K-Yann · il y a
Mille mercis!
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