L'étoile de ma génération

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Belge francophone de formation scientifique , lecteur avide de littérature en général et de science-fiction et fantastique en particulier, je suis devenu auteur sur le tard. Site we  [+]

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Notre monde est vaste. En tous cas, nous le voyons ainsi. Pourtant, il semble minuscule par rapport aux planètes qui orbitent autour des étoiles que nous croisons régulièrement. Soyons précis. Quand j’écris « régulièrement », j’entends tous les quarante ans en moyenne, car nous nous déplaçons sans cesse. Notre monde consiste en une sphère creuse d’un diamètre extérieur de mille kilomètres, qui tourne en permanence sur son axe de trajet, avec en son centre un vide de deux cents kilomètres de rayon rempli d’une atmosphère respirable. La vitesse de rotation de notre bolide a été calculée de façon à générer le long de l’équateur interne une force centrifuge équivalente à la gravité de notre astre d’origine. En s’éloignant vers les pôles, la pesanteur diminue pour devenir presque nulle lorsqu’on les atteint. C’est une sensation curieuse qui se trouve à l’origine de jeux qu’apprécient les plus jeunes. Mais j’ai passé l’âge de ces amusements.
Vous vous demandez sans doute à quoi nous ressemblons. Mais cela revêt-il vraiment une importance quelconque ? Pour le moment, imaginez que notre aspect physique soit proche du vôtre, quelle que soit votre forme. Cela vous rendra peut-être ce récit plus compréhensible, et vous fera mieux ressentir le tragique de notre situation.
Nous voyageons dans l’espace depuis un peu plus de douze mille ans. Notre calendrier, basé sur la date de lancement de notre planétoïde, indique que nous vivons en l’an 12 037. Pourquoi, vous demanderez-vous à juste titre, une si longue errance ? A-t-elle un but ? Une logique ? Oui, bien entendu, les deux existent, ou plutôt, ont existé. Nos archives nous apprennent que notre vaisseau d’exploration fut envoyé par la Tétrachie d’Olgar, quoi que fut cette organisation. Le nom devait se révéler parlant à l’époque, voici douze mille ans, à tel point que personne ne se donna la peine de préciser la nature de la société qui nous donna naissance… nous voilà donc bien avancés.
Mais, me direz-vous, vous devez bien disposer d’informations ! Vous avez certainement embarqué des bibliothèques contenant tout le savoir accumulé par votre espèce sur des dizaines de millénaires, car seule une civilisation ancienne est à même de construire un vaisseau spatial de la taille d’une petite lune ! Et je vous réponds « Oui, sans doute ! Mais où se trouvent ces données, sous quelle forme, dans quel tunnel ? Et demeurent-elles encore lisibles ? ». En douze mille ans, bien des objets se détériorent. Les supports informatiques, surtout dans l’environnement stellaire de haute densité qui est le nôtre, s’altèrent en moins d’un siècle. Une machinerie automatique incluse par nos ancêtres dans la conception de notre vaisseau permet évidemment la copie régulière des fichiers, mais ce processus même a conduit à des dégradations qui se sont multipliées au fil du temps, au fur et à mesure que cette mécanique se voyait elle aussi frappée d’obsolescence. Par ailleurs, les mémoires numériques qui occupent des kilomètres cubes de tunnels et se trouvaient toutes quasiment vides au jour de notre départ, ne disposent que d’une capacité limitée. Au bout de quelques milliers d’années, la nécessité se fit sentir d’effacer des dossiers de peu d’importance pour conserver de nouvelles données plus intéressantes. Est-ce à ce moment que nous avons perdu le souvenir de notre mère-patrie ? Au point de ne plus savoir où elle se situe dans le bulbe de la galaxie où nous traçons notre chemin…
Pour pallier les limitations de l’informatique, nous disposons de cette invention extraordinaire : les livres ! Réalisés avec le papier et l’encre de qualité mis au point par nos ancêtres, ils subsistent plus d’un millier d’années. Une conservation dans des conditions optimales, à température et humidité constante, dans l’obscurité, sous atmosphère inerte, peut quintupler cette durée. Nous avons donc embarqué de quoi imprimer et relier des bouquins. Mais les livres, s’ils apportent une solution partielle au problème de la pérennité de l’information, ont aussi leurs inconvénients. Tout d’abord, ils prennent beaucoup de place et des générations d’Olgariens, comme nous nous désignons, ont creusé des kilomètres de tunnel et couvert leurs parois de rayonnages où sont alignés à la parade des millions de volumes dont les pages relatent l’essentiel de l’expérience que nous avons collectée. Cette activité occupe une grande partie de notre population. Je me renseignai un jour sur la question, par pure curiosité. Plus de dix pour cent des adultes de notre communauté sont dédiés à temps plein à la sauvegarde de notre patrimoine informationnel. Moins d’un sur mille s’y trouvait voué au début de notre odyssée, alors que notre équipage comptait près d’un million d’individus contre moitié moins maintenant.
Vous me demanderez probablement d’où provient toute cette connaissance que nous collectons avec une telle avidité. Je réalise alors que j’aurais sans doute dû commencer par vous expliquer qui je suis, en quoi consiste mon occupation, et à quoi rime notre activité. Mon nom et ma fonction sont « astronavigateur en chef ». J’ai pour rôle de synchroniser les observations d’un groupe de cinq spécialistes et j’ai la responsabilité, en fonction des données qu’ils me fournissent, de tracer notre route au travers de l’espace dense que nous traversons en direction de l’étoile dont le capitaine m’a communiqué les coordonnées.
Nous voyageons dans le bulbe de notre galaxie, qui est sans doute aussi la vôtre — je doute que ce message, que j’envoie telle une bouteille lancée à la mer, parvienne au-delà de ses limites. Peut-être atteindra-t-il cependant ses confins, ces bras galactiques séparés par d’immenses étendues de vide, cette région où les étoiles se trouvent en moyenne distantes de douze années-lumière. Dans le centre de la galaxie que nous traversons à 1 % de la vitesse de la lumière, soit 3 000 kilomètres par seconde, les étoiles sont bien plus proches. Elles ne se trouvent qu’à 0,4 année-lumière l’une de l’autre. Vous pouvez donc effectuer un calcul rapide et vous rendre compte que nous croisons une étoile tous les quarante ans. Comme nous vivons tout au plus un siècle, la plupart d’entre nous ne passent à proximité que d’un seul système stellaire au cours de leur existence. C’est l’étoile de leur génération. J’ai quarante-deux ans, je l’ai vue, et c’est ce qui m’a poussé à écrire ce texte alors qu’une tristesse sans bornes nous envahit tous, associée à un nouvel espoir naissant.
Mais j’anticipe trop, et pour vous amener à comprendre notre pénible situation, je dois d’abord vous inviter à partager notre mode de vie. Nous venons au monde par des processus que je ne vous décrirai pas. L’évolution nous a conduits à une méthode de reproduction qui révulse la plupart des autres espèces intelligentes que nous avons rencontrées et auxquelles nous avons communiqué cette information. Sachez simplement que pour nous, donner la vie implique d’accepter en même temps la mort d’un être cher, systématiquement. C’est un des drames propres à notre espèce, et de nombreux philosophes se sont acharnés à trouver une explication à cette contrainte morbide, sans arriver à des résultats probants, je dois bien l’avouer. Quoiqu’il en soit, nous naissons, et nous nous développons. Alors que nous ne sommes que des enfants débute notre processus d’apprentissage. Nous étudions ensemble, entre membres d’une même génération, à parler, à lire, à écrire, à déchiffrer les images, à comprendre notre monde et à mémoriser nos chroniques.
L’histoire constituait mon sujet favori pendant cette période scolaire. J’ai dévoré les 302 livres de plus de cinq cents pages consacrés chacun à l’une des étoiles que nous avons rencontrées. Ces livres ne contenaient bien entendu que des résumés qui commençaient tous par une description de la procédure d’approche vécue par l’équipage. Nous voyageons, comme je vous l’ai indiqué, au centième de la vitesse de la lumière, et nous ne ralentissons ni ne nous arrêtons jamais. Nous ne disposons pas de l’énergie requise pour réduire ou augmenter la vélocité de la masse incroyable de la petite lune qui nous sert d’habitat. Nous en avons à peine assez pour légèrement infléchir notre trajet et éviter ainsi les obstacles que le groupe d’astronavigation est censé détecter en temps utile. Nous traversons donc chaque système stellaire comme un bolide, prenant soin d’affecter au minimum les orbites des corps célestes qui gravitent autour de l’étoile que nous frôlons.
C’est bien avant de parvenir à proximité de l’astre que nous allons visiter que débute le travail de l’équipe de contact. À un mois-lumière de notre cible, soit un peu plus de six ans avant notre arrivée, elle commence à émettre des messages, dans l’espoir qu’une civilisation techniquement avancée les captera et nous répondra. C’est parfois le cas, et cela faillit nous mener à notre perte alors que nous traversions le système stellaire 137. Mais environ une fois sur dix, cela nous permet de nouer des relations amicales, et d’entamer des échanges d’information tandis que nous approchons de notre destination.
À défaut de réponse, nous devions nous en remettre à l’observation directe. À une distance d’un jour de lumière, soit un peu plus de deux mois avant de toucher au but, nos télescopes nous donnaient des images suffisamment nettes des mondes qui orbitaient autour de l’étoile visée pour en choisir un plus prometteur que les autres en termes de prospection.
Alors que nous pénétrions dans le système stellaire, et si nous n’avions pu entrer en contact avec une espèce évoluée, nous lancions le module d’exploration. Celui-ci se composait essentiellement une énorme rétrofusée, conçue pour ralentir un mobile qui se déplaçait à un pour cent de la vitesse de la lumière, et lui permettre de déposer une charge utile à une célérité raisonnable sur la planète ciblée.
La fusée se posait et libérait sa cargaison de drones de toutes sortes, de petits robots capables de se mouvoir au sol, sous l’eau et dans les airs, pilotés par l’intelligence artificielle logée dans le module. Ils commençaient leur exploration et envoyaient des informations à l’ordinateur de la fusée, lequel leur transmettait en retour des instructions, et nous faisait parvenir des données brutes et des rapports par l’intermédiaire d’ondes qui se propageaient à la vitesse de la lumière, alors que nous nous éloignions de lui à trois mille kilomètres par seconde. Nous gardions en général le contact avec le module d’exploration pendant un peu plus de deux ans, puis la distance commençait à affaiblir ses messages au point de les rendre incompréhensibles. Une nouvelle traversée du vide sidéral débutait.
Nous larguions alors une balise de retransmission, et nous entamions l’émission des résultats de notre collecte en direction des balises larguées précédemment, lesquelles formaient un long collier sidéral qui nous reliait à notre monde d’origine auquel nous communiquions le détail de nos trouvailles. Cette diffusion était conçue à sens unique, et jamais la Tétrachie d’Olgar ne nous avait contactés depuis notre départ.
L’essentiel des informations amassées lors de la traversée d’un système stellaire était conservé dans des livres dénommés les Memorabilia qui comptaient entre cinq cents et sept cents pages. Chacun contenait une dédicace au capitaine et aux officiers d’équipage de l’époque, un historique de l’approche, puis divers chapitres d’épaisseur variable. Le premier, consacré à une description du système stellaire, commençait par une caractérisation de son étoile, et continuait avec une analyse des divers corps célestes qui gravitaient autour. Le second était dédié à la planète que le commandant d’alors avait décidé d’explorer en priorité. D’autres chapitres s’ajoutaient si cette planète abritait la vie, et d’autres encore si par chance cette écosphère avait donné naissance à une espèce intelligente.
Certains Memorabilia contenaient des informations sur des soleils entourés d’un cortège de mondes sans vie, soit que celle-ci ne soit pas apparue, soit qu’elle ait prématurément disparu. L’étoile de la trente-deuxième génération s’avéra de ce point de vue effrayante. Sa troisième planète avait vu se développer une vie complexe et pour couronner le tout l’émergence d’êtres doués de raison capables d’émigrer sur d’autres astres de ce système stellaire et d’y fonder des colonies. Mais toute trace de vie, même microbienne avait disparu de ces astres, comme si un phénomène cosmique gigantesque les avait stérilisés.
Notre plus grande surprise en tant qu’explorateurs du centre de notre galaxie fut de découvrir à quel point la vie y foisonnait. Nous savions, avant même de partir pour notre périple, que presque chaque étoile disposait d’un cortège de planètes. Les chroniques nous l’indiquent assez clairement. Mais quelle ne fut pas notre joie de constater que dans les trois quarts des systèmes stellaires visités, au moins un monde recelait des structures biologiques à divers stades de leur développement. Nous découvrîmes même trois systèmes où un biotope complet avait évolué indépendamment sur deux astres distincts. Les générations qui explorèrent ces étoiles demeurent célèbres dans la mémoire de l’équipage.
Comme je l’ai déjà mentionné, chaque individu lors de son existence passe au moins auprès d’une étoile. C’est l’étoile de sa génération. Certains, grâce à une longévité exceptionnelle ou aux heureux hasards de la course du vaisseau, en ont rencontré deux. Personne n’en a jamais vu trois. L’espace est trop vaste et notre vie trop courte, guère plus d’un siècle. Nous approchions du grand évènement de notre existence, et nous avions commencé à émettre des signaux radio et laser en direction du système stellaire vers lequel nous nous dirigions, sachant, ainsi que nous l’avait appris l’histoire, que ce processus n’était pas sans danger. La culture de l’étoile 137 s’était avérée excessivement dissimulatrice, paranoïaque et xénophobe. Elle n’avait pas répondu à nos appels, mais nous avait attaqués alors que nous passions à proximité de son monde. Notre module d’exploration, sans doute considéré comme une menace, avait été désintégré dans l’espace par une explosion nucléaire, et la surface de notre planétoïde est encore aujourd’hui marquée par les impacts d’un furieux bombardement qui, grâce à notre vélocité, n’avait pas duré très longtemps.
De par ma fonction, alors que nous approchions de notre prochaine destination, je voyais à présent plus souvent le capitaine qui était du sexe A tandis que j’appartenais au sexe B, ce qui nous faisait envisager divers aspects de la réalité de manière légèrement différente, et nous discutions des possibilités que nous offrait l’étoile de notre génération, et des risques qu’elle pouvait présenter. Au cours d’une de ces conversations, nous abordâmes la nature de notre vaisseau.
— Pourquoi, demandai-je, nos ancêtres ne l’ont-ils pas conçu de forme cylindrique ? Cela nous aurait procuré de bien plus grandes surfaces habitables avec une pseudo gravité adaptée à nos besoins !
— Je crois, répondit le capitaine, qu’ils n’avaient pas les moyens de construire une telle structure. Évider une petite lune constitue un travail relativement aisé. Façonner un cylindre creux à partir de planétoïdes éparpillés dans l’espace consiste, par comparaison, en une tâche de titan. Je te dis « je crois », mais en fait, je sais. C’est inscrit par le premier commandant dans le premier des livres de bord.
C’était la première fois qu’il me parlait des livres de bord. J’appris ce jour-là que le capitaine en personne en rédigeait un chaque année. Douze mille et trente-sept volumes ! Toute une bibliothèque accessible par le pacha et lui seul ! Maintenue uniquement par lui ! Celui qui me faisait face était sans nul doute dépositaire de milliers de secrets et les centaines de capitaines qui se succédaient depuis le départ formaient une chaîne dans le temps, gardienne d’informations vitales et confidentielles. Je tombais des nues et j’osai à peine formuler la question qui me brûlait les lèvres.
— Pourrai-je les consulter ?
— Non, à mon grand regret. Mais nous pouvons parler, et je peux te fournir des réponses. Cela ne m’est pas interdit. Et je te demande de maintenir le secret sur ce que je viens de te révéler.
Je le promis, et je tins ma parole. Rompre une promesse, pour ceux de notre espèce, s’avère très difficile. Celui qui s’y risque, quels que soient ses motifs et l’issue de son acte, sera toujours victime d’une exclusion totale de la communauté des êtres intelligents et traité avec mépris. Nombre de nos drames ont ce sujet pour thème : un individu dévoile le secret dont il était investi afin de sauver son groupe, et se retrouve seul et misérable, abandonné par cette communauté qu’il vient de sauvegarder. Ces héros maudits finissent d’ailleurs par se suicider la plupart du temps. Je réfléchissais à cela en rentrant à mon domicile, rejoindre mes compagnons de sexe A et C. Ce dernier se montra, comme à l’accoutumée, particulièrement affectueux, mais sans intelligence.
Pendant des mois nous avons approché de notre cible, émettant sur plusieurs fréquences des messages radio dans un code aisément déchiffrable par toute civilisation scientifiquement évoluée. Nous n’obtînmes aucune réaction, et une certaine désillusion commença à se manifester dans la population. Tous souhaitaient entrer en contact avec une espèce raisonnable qui aurait développé une culture brillante tant dans les techniques que dans les arts, et cet espoir semblait cette fois déçu. Nous ignorions encore à quel point.
À défaut de réponse à nos appels, nous appliquâmes la procédure standard et envoyâmes un vaisseau d’exploration vers la planète la plus prometteuse, la seconde à partir de l’étoile. Elle abritait à coup sûr une forme de vie. Cette fusée se posa et elle avait déjà déployé sa balise émettrice quand notre bolide dépassa le soleil de ce système stellaire, et aborda à nouveau le vide spatial dans sa course folle sans escale.
Au cours des semaines qui suivirent, les drones lancés par la sonde nous révélèrent le monde de ma génération, rempli d’une vie luxuriante, principalement végétale, bien que quelques petits animaux, à la fois étranges et familiers, apparussent de temps à autre sur nos écrans.
Ce n’est qu’au bout d’un mois qu’un robot chenille découvrit un artefact en partie enfoui dans la jungle, un panneau de pierre à moitié détruit couvert d’écriture, et un grand froid intérieur nous saisit tous, car les caractères qui s’étalaient sur l’image retransmise étaient ceux dont nous nous servions tous les jours. La plupart d’entre nous en tirèrent immédiatement les conséquences logiques, mais beaucoup s’y refusèrent. Pour certains, nous avions repéré un exemple remarquable d’évolution graphique parallèle, une espèce étrangère qui avait par un prodigieux hasard inventé une écriture identique à la nôtre. Pour d’autres, nous nous trouvions en présence des restes d’une de nos colonies qui avait échoué.
Mais pour la plupart d’entre nous, la réalité s’imposa d’emblée : ce monde sans vie intelligente, retourné à une existence primitive, c’était celui de nos ancêtres, celui dont ils étaient partis douze mille ans plus tôt… la Tétrachie dOlgar ! Des découvertes ultérieures le confirmèrent d’ailleurs.
Un mois plus tard, des faits étranges se produisirent. Les équipes de surveillance de l’énergie remarquèrent la montée automatique en régime d’un générateur, sans comprendre à quoi servait cette électricité.
Puis, les techniciens en charge du traitement de données virent apparaître sur tous leurs écrans un message jamais aperçu auparavant « OUVERTURE DES ARCHIVES SECRÈTES DANS 100 MINUTES – PRÉVENIR LE CAPITAINE ». Un compte à rebours l’accompagnait. Ils avertirent le commandant qui se connecta dans sa cabine et entra le mot de passe lié à sa fonction.
Il demeura les jours suivants dans son bureau, et y prit ses repas, refusant toute visite. Au bout de trois semaines, il convia les responsables de tous les services à une réunion. Je me trouvais dans la salle lorsqu’il s’adressa à nous, à la fois accablé et comme soulagé.
— Vous avez sans doute tous appris l’ouverture des archives secrètes. Je sais que les équipes de traitement de données en ont parlé et que la nouvelle s’est répandue dans l’équipage. J’ai parcouru ces textes, photos et vidéos au cours des vingt derniers jours, et je vais vous y donner accès, mais je désire avant cela vous exposer un résumé de la situation. Ces archives nous expliquent la vraie nature de nos ancêtres, et permettent accessoirement de comprendre pourquoi nous disposons de si peu d’informations sur notre monde d’origine. C’était tout simplement voulu. Ceux qui organisèrent notre expédition souhaitaient que nous ne soyons pas tentés de regarder en arrière, que la nostalgie de notre patrie perdue ne nous détourne pas de notre tâche. Le vaisseau devait devenir notre seul univers, notre mission, notre unique but. On peut dire qu’ils ont réussi. La Tétrarchie d’Olgar était un régime totalitaire avec droit de vie et de mort sur chacun de ses citoyens, lesquels semblent y avoir expérimenté une existence plus douloureuse et difficile que celle que nous menons dans ce vaisseau où nous résidons depuis plus de douze mille ans. Comme la plupart d’entre vous l’ont deviné, notre rôle à bord consistait à épauler des dispositifs essentiellement automatiques, à nous assurer qu’ils continueraient à fonctionner. Je dois d’ailleurs vous avouer que le capitaine, contrairement à la rumeur, ne choisissait pas la prochaine étoile à explorer. Je me bornais à communiquer les coordonnées de la cible que m’indiquait le programme informatique qui constituait le véritable pilote de ce vaisseau. Je dis « constituait » car ce mécanisme se trouve à présent désengagé. Après douze mille ans de course planifiée, nous devenons enfin libres d’aller en conscience là où nous le désirons.
Le capitaine s’interrompit. Un moment de silence régna parmi les cadres réunis, puis un brouhaha de conversations s’éleva et quelques questions fusèrent. Le premier officier exigea le calme et reprit :
— Je refuse de me prononcer seul sur notre prochaine destination, et je compte demander à l’équipage de voter sur ce point. Nous avons la possibilité de nous lancer dans une nouvelle exploration des mondes innombrables qui passent à notre portée, mais nous pouvons aussi décider de rentrer chez nous. Oh, pas tout de suite ! Mais nous pouvons infléchir lentement la course de notre vaisseau pour revenir sur Olgar dans deux mille ans, après avoir visité une cinquantaine d’étoiles supplémentaires. Ceci nous donnera deux millénaires pour préparer notre retour sur cet astre d’où notre espèce a disparu. Nous disposerons encore, lorsque nous passerons à nouveau à proximité de notre planète mère, de cent vingt modules d’exploration, chacun pouvant embarquer une centaine d’individus. Cela signifie que douze mille d’entre nous se poseront sur ce qui fut et redeviendra notre monde ! Ceci est un objectif minimaliste, car j’estime qu’en deux mille ans nous pourrons mettre au point des solutions qui nous permettront de transférer bien plus de personnes sur la planète où notre espèce a évolué. Voilà. C’est ce que je voulais vous apprendre aujourd’hui. J’attends vos questions.
Peu en posèrent. Nous étions tous trop occupés à digérer l’information que venait de nous communiquer le capitaine. Tandis que notre vaisseau s’éloignait du monde qui avait été le nôtre, nous réalisions la vraie nature de notre sort. Nous connaissions maintenant la vérité sur notre périple. Nous nous étions pris pour des explorateurs, alors que nous ne constituions qu’une redondance, un système d’appoint, une sécurité. Notre présence, pendant des générations, ne s’était justifiée que par les réparations que nous apportions régulièrement aux mécanismes automatiques dissimulés dans le bolide qui nous emmenait vers de nouveaux astres. Nous avions accompli la volonté de nos ancêtres décédés depuis douze mille ans. Le vide intersidéral s’étendait devant nous, nos enfants, et les enfants de nos enfants qui collecteraient des informations que personne ne lirait à part eux et leurs descendants.
Dans l’attente du vote, je rédigeai ce court mémoire sur notre histoire et le dupliquai à une centaine d’exemplaires que je scellai dans des sphères dont nous avions appris la technique de fabrication grâce à la civilisation de l’étoile 52. Elles résisteraient au voyage spatial et à la rentrée dans une atmosphère, et sont conçues pour qu’une espèce intelligente les ouvre aisément. Je m’arrangerai pour éjecter ces capsules du vaisseau quelques jours après le vote. Ce comportement manque d’orthodoxie, mais beaucoup d’entre nous développent de curieuses manies, et mon geste passera inaperçu.
PS: Nous avons voté et tous décidé, sans exception, de revenir chez nous. Une longue attente de deux mille ans commence. Nous gardons l’espoir.

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