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Qualifié

Marcel avait décrété qu'il n'aimerait pas ses voisins, avant même de les avoir vus, le jour de leur emménagement, au 22 impasse des lilas – lilas qui d'ailleurs n'avaient jamais été plantés –, de l'autre côté de la rue, juste face à lui. Il assista toute l'après-midi, à travers les fines mailles de ses rideaux jaunis par les fritures et le tabac, aux va-et-vient de trois hommes en T-shirt vert, sortant à bout de bras grands et petits cartons de l'arrière d'un long camion vert sur lequel s'affichait en lettres majestueuses « MEUBLIKA », ou comment, en d'autres termes, se meubler à prix cassé avec du bois compressé, soi-disant issu de forêts nordiques lointaines. Marcel rigolait tout seul derrière sa fenêtre, se demandant à quoi pouvait bien ressembler un meuble en bois compressé, lui le fin bricoleur à qui tout le quartier venait demander conseil avant d'oser planter la moindre cheville ou de fixer la moindre étagère. Il y en avait de toutes les tailles de ces cartons, avec inscrit « haut » et « bas » à chaque extrémité pour ne pas les ouvrir à l'envers, des fois que cela ait de l'importance. L'un des trois hommes ayant ouvert le garage adjacent à la maison, ils entassèrent ainsi dedans tous ces morceaux d'armoires. Marcel pouffait, écartant le pan de tissu à franges juste ce qu'il faut pour ne pas être vu. Il imaginait le « couillon » d'en face, agenouillé devant la notice de montage rédigée dans toutes les langues excepté en français, se fier uniquement aux quelques dessins incompréhensibles tel un triangle rouge pour signifier ce à quoi il fallait faire attention ou une grosse croix noire pour dire ce qui n'était pas bien ou encore de grandes flèches incurvées plongeant sur la vis notée B qui, en théorie, s'insère dans le trou noté C. Marcel le savait : Il ne lui faudrait pas attendre bien longtemps avant que ce gugusse vienne frapper à sa porte.

À aucun moment il ne vit sortir du véhicule quelque chose qui ressembla à un meuble en bonne et due forme, mis à part une commode avec deux tiroirs qui allait sans aucun doute finir sa longue existence dans ce garage, transformée en placard à chiffons ou autre inutilité du genre. Assis sur une chaise de cuisine en formica jaune, comme étaient les rideaux, Marcel haussait les épaules, ce qui signifiait que cela ne lui plaisait guère et que ça sentait à plein nez le crédit étalé sur des décennies de coquillettes sans beurre et de jambon bien rose et bien brillant de l'hypermarché d'à côté. Il exécrait par dessus tout le paraître, ces petites gens qui vivotent à l'intérieur et exubèrent dès franchi le seuil de leur maison, ces « emprunteurs à perpette » qui conduisent d'énormes 4X4 aux vitres teintées jusqu'au hard-discount de la zone commerciale pleine à craquer d'inconditionnels de la ristourne et du « deux plus un gratuit ». En bref, il n'aimait pas grand monde, étranger qu'il était dans ce temple de l'hyper consommation à outrance, lui le veuf-retraité, lui le laborieux poussé vers l'usine au sortir d'une adolescence domptée par le ceinturon du père. Il n'aimerait pas ces gens, c'était décidé ; ces modestes existences qui pensaient qu'en ayant quatre murs à eux au milieu d'un carré d'herbe à eux, pouvaient comme par magie, passer de leur condition d'ouvrier à celle de petit chef en col blanc ; ces vivants à crédit qui avaient oublié ce qu'est le plaisir de pouvoir, au trentième jour, toucher dans le fond de leur poche quelques billets de banque pour seul salaire, plus alertes à manipuler la carte bleue, cet argent qu'on ne voit jamais, excepté sur les relevés de comptes de fin de mois.

Pensant à tout cela, il ne cessait d'observer le long camion vert que trois colosses aux bras d'argile vidaient avec de moins en moins d'ardeur. Ils montaient et descendaient, s'asseyaient parfois même sur le marche pied, prenant le temps de regarder alentour. Marcel soupirait de les voir ainsi et dodelinait de la tête. À ce rythme, ils seraient encore là le lendemain matin. Le garage se remplissait et bientôt il leur faudrait tasser et empiler jusqu'au plafond. Marcel voyait bien, d'où il était, qu'il n'y aurait jamais assez de place pour tout caser ; ils devraient à coup sûr en laisser dehors... encore heureux qu'il ne pleuvait pas. Comme il l'avait prévu, le grand déballage continuait à présent sur le trottoir ; il ne restait que quelques objets hétéroclites simplement recouverts de papier bulle, dont un grand miroir ovale qui pouvait tourner totalement sur lui-même. Robert avait vu le même chez sa belle-fille, Vanessa, l'autre, comme il l'appelait ; une feignasse décolorée qui passait ses journées le cul dans le canapé à s'empiffrer de saloperies entre deux blondes dont elle jetait les mégots par la fenêtre, au cinquième étage d'une cage à lapins bétonnée, scotchée sur son Iphone, à envoyer des SMS pour ne rien dire à des copines aussi connes qu'elle alors que son grand con de Michel se cassait le dos le long des routes, comme employé de première catégorie à la Direction Départementale de l'Environnement. À force de se lorgner dedans, sa bru devait l'user ce fichu miroir, matin midi et soir, avec tous ces allers-retours pour trimbaler son morveux de Kevin à la maternelle du quartier, la clope au bec et roulant des fesses, dès fois que l'instit soit à la grille... De toute façon, ils ne se parlaient plus depuis la mort de sa femme Simone, le Michel ayant accusé son père d'avoir laissé crever à petit feu sa mère au lieu de s'occuper d'elle après son opération de l'intestin et deux mois d'hôpital. En voyant ce grand miroir sur le bord de la route, tout ficelé et scotché, Marcel en concluait que celle d'en face ne valait pas mieux que son idiote de belle-fille et que tout ça promettait...

Marcel gesticulait sur sa chaise, se levait à moitié prenant appui sur le radiateur en fonte puis se rasseyait, impatient de voir tout cet amoncellement de bric-à-brac disparaître. Comment des gens pouvaient-ils ainsi étaler leurs objets personnels sur le trottoir à la vue de tous ! Ah ! Si le camion des poubelles était passé par là... Toutes ces émotions en si peu de temps n'étaient pas bonnes pour son cœur, lui qui avait survécu à deux infarctus en cinq ans ! Et puis d'abord, tout cela ne serait pas arrivé si Paulette était restée chez elle. Oui mais voilà ; comme ses enfants avaient décidé de la mettre chez les vieux, elle ne servait plus à rien cette maison ! Ils venaient très rarement la voir depuis qu'ils travaillaient sur Paris et malgré le passage quotidien des dames de la commune, la Paulette tombait de son lit et faisait sous elle ; en plus, elle était devenue méchante avec les filles qui ne voulaient plus mettre les pieds chez elle pour essuyer sa pisse et celle de ses chats, comme elles disaient. Car elle en avait des chats, la Paulette ; ça miaulait de tous côtés et quand les femelles étaient en chaleur c'était pire : on aurait dit des nourrissons qui gueulaient dans la nuit, attendant la tétée. Sûr que les nouveaux allaient en baver pour nettoyer tout ça. Marcel l'aimait bien la Paulette. Elle et son mari avaient fait construire juste après lui alors que le lotissement n'était encore qu'une terre à vaches clôturée par des barbelés avec « TERAIN à BATIRE» inscrit en gros à la peinture blanche sur une pancarte que le paysan avait clouée bien en évidence le long de la route nationale, comme ça, tout le monde savait dans le coin qu'il n'était pas bon en orthographe et qu'il avait besoin d'argent. Marcel et Simone étaient les premiers colons à s'y être installés. Ils avaient, en conquérants qui se respectent, planté leur drapeau comme Armstrong en 69, déclarant que l'air, les fleurs et les vaches leur appartenaient ou du moins la vue des bovins paissant de l'autre côté des thuyas qu'ils avaient mis plus d'une semaine à planter. Aussi ils avaient d'abord accueilli leurs uniques voisins de l'époque avec méfiance. Puis, comme le mari de la dame était venu un jour demander à Marcel quelques outils de jardinage, ce dernier avait vite découvert en son voisin un compagnon potentiellement intéressant pour boire des coups, chose qu'il ne pouvait faire seul car, comme disait Simone : « c'est les alcooliques qui boivent seuls ». Quant aux femmes, quelques slips et chemises sur le fil à linge avaient suffi pour qu'elles trouvent tout naturellement maints sujets de discussion... les soirs d'été, ils s'invitaient chacun leur tour et ça prenait l'apéritif jusqu'à n'en plus finir. D'ailleurs Maurice, le mari de Paulette en était mort et, de ce fait, Paulette s'était encore plus rapprochée de sa voisine. La veuve avait trouvé en Simone la sœur aînée et la confidente qu'elle n'avait jamais eue. Plus les mois passaient, plus les vaches et les fleurs disparaissaient. À la place, ici et là, poussaient de petites bornes rouges, toujours par quatre, ce qui signifiait que d'autres territoires avaient été conquis. Des murs en agglos apparaissaient en quelques semaines. Marcel, Simone et Paulette se rapprochaient de plus en plus, comme pour se protéger des inconnus ; les thuyas étaient devenus, au fil des années, de véritables remparts contre l'assaut des bruits de la ville que les nouveaux venus apportaient avec eux : les mobylettes pétaradaient ; les marmots braillaient et des voitures, sortait de la musique hurlante crachée par des enceintes à deux sous ; les voisins s'étripaient à tout-va pour quelques branches qui dépassaient chez les uns ou chez les autres. Les deux couples avaient fui l'agitation urbaine mais celle-ci les avait rattrapés, déroulant inexorablement ses tentacules géantes jusque dans les campagnes endormies à grand coups de bitume, de panneaux publicitaires et de zones industrielles.

Marcel était le seul survivant des quatre et, retranché dans sa cuisine, il observait impuissant cette nouvelle invasion juste devant chez lui. Ses thuyas avaient subi les plaintes répétées de ses voisins de côté et n'avaient pas résisté à la décision communale sous pli recommandé et accusé de réception. Lui ! le premier habitant du lotissement ! on lui avait ordonné de réduire sa forteresse de moitié sous peine d'une amende. Contraint et forcé, il avait capitulé. À présent, il était vulnérable...

Il les connaissait déjà, ces troubles-fêtes, ces briseurs de silence qui allaient vivre devant chez lui. Qu'avaient-ils besoin d'emménager de la sorte, leurs meubles en kit les précédant ! Quelle drôle de façon de faire ! Il n'en pouvait plus d'attendre ainsi. Son cœur s'emballait à nouveau. Le médecin lui avait pourtant dit d'éviter tout effort ou toute inquiétude. Il ne tenait plus en place ; mais de quoi avait-il peur ainsi ? Il décida alors de quitter son poste d'observation et alluma la télévision. Mais rien n'y faisait ; il jetait sans cesse un regard vers la fenêtre, attentif au moindre bruit. Son cœur battait la chamade à présent et puis la douleur, cette douleur qu'il connaissait bien, soudaine et incontrôlable, le paralysa. Il n'eut pas la force d'atteindre le téléphone et s'écroula dans le vestibule. Martine, une des dames de la commune, le trouva inanimé en travers du couloir. Elle appela les urgences qui arrivèrent toutes sirènes dehors. Et tous les gens du quartier qu'il détestait sans jamais avoir vraiment su pourquoi firent silence au passage des infirmiers et du brancard le transportant vers l'ambulance. Au bout de la rue, Marcel croisa un couple et deux enfants qui, dans une grosse voiture noire aux vitres teintées, venaient enfin de pénétrer dans l'impasse des lilas. Ils apprirent la nouvelle et eurent une pensée émue pour ce vieil homme qu'ils ne connaissaient pas. Marcel, lui, semblait sourire à l'arrière du véhicule, enfin apaisé, parce qu'il avait enfin rencontré ses nouveaux voisins qu'il connaissait par cœur et aussi peut être parce que mourir dans une impasse était pour lui la chose la plus logique qui soit ; il était arrivé au bout de sa vie comme il avait vécu tout au bout d'une route sans rien après.

Un mois plus tard, son grand con de Michel et sa feignasse de belle-fille emménagèrent à leur tour dans l'impasse des lilas, sous l’œil méfiant des voisins...

PRIX

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François Duvernois · il y a
Dommage, je découvre votre texte après le prix. Les joies et les peines dans les lotissements. Votre texte ne manque pas d'humour.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci. avez vous lu "Martine..." en libre ?
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François Duvernois · il y a
J'irai lire "Martine" avec plaisir. De mon côté, je propose, en ce moment, "Maréchal, nous voilà". Si cela vous dit de découvrir ce texte.
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James Wouaal · il y a
J'ai retrouvé votre quéquette. Enfin, je veux dire le style de votre quéquette... Enfin, je me comprends... Du coup je ne sais pas trop comment tourner ça, mais, si j'ai beaucoup aimé cette histoire, je garde un petit faible pour votre... Non... ça va pas être possible...
☺☺☺

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Fabrice Bessard Duparc · il y a
ma quéquette, quoi !
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JACB · il y a
Savoureux et incisif ce TTC comme toujours. Des vérités bien senties, un point de vue aiguisé et des personnages haut en couleur qui peuvent choquer autant que susciter l'empathie, et des métaphores de haut-vol.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci beaucoup pour cette critique.
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Fabienne Pigionanti · il y a
A voté pour cette nouvelle croustillante.Je vous invite sur: et disparaître au printemps.
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Louise Lepert · il y a
Merci pour cette lecture!
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci de la vôtre!
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Newone · il y a
Merci pour cette touchante histoire!
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
thanks niou oineux !
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Chantal Sourire · il y a
La peur de l'autre alors que tout est déjà écrit...Mon vote !
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci !
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Raginel · il y a
Un bon voisin est un voisin mort ... cette citation souvent attribuée à Desproges (qui l'a reprise effectivement dans un de ses textes) est de Diogène ... et j'avoue qu'il m'arrive d'y adhérer. Mon vote pour vous. Texte qui se lit un sourire en coin fixé aux lèvres. Bravo !
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Gladys · il y a
Celui du tonneau, ça ne nous rajeunit pas !
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Gladys · il y a
Elle est où cette fameuse quéquette, elle m'intrigue sans compter sur le fils qui , je crois bien emménage près de chez moi!
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
un grand merci à vous !
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Zouzou · il y a
oui , il n'est pas facile de changer les habitudes ! mes voix
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Guy Richart · il y a
Un goût réaliste et un regard clair sur la société. Mes voix. si vous voulez venir lire mes nouvelles. http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/les-vacances-de-monsieur-labrot ou bien http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-dernier-voyage-de-l-ankou et encore http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-peine-du-roi-gradlon merci d'avance
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