Les glaïeuls de Da lat

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Je suis passionnée de littérature, je me souviens d'avoir toujours écrit, textes et poèmes. J'aimais en jouer comme d 'une lyre . Depuis peu retraitée de la fonction publique , j'ai succombé  [+]

Image de Automne 2020

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« C’est une souffrance qui prend des allures violentes. J’aurais dû le mettre en pièces, ce cœur affolé, larder ses ventricules, le rendre inerte, le tailler à coup de faucille. C’est ainsi qu’on fauche les fleurs pour les voir déglutir leurs pétales. La terrible douleur rampe dans mon corps ridé. Elle revient me hanter. Et pourtant je croyais le temps assez clément pour m’en épargner les relents, mais le temps est avide de m’abreuver de ses résurgences. Plus de cinquante ans ont passé. J’ai plus de soixante-dix ans ! Mais il semble qu’une fois le glaive planté, le cœur saigne sans cesse. »

Penchée sur la table, sœur Lucile écrivait sur un petit calepin. Elle n’aurait pu survivre sans l’aide de l’écriture. Elle griffonnait, elle relisait puis elle froissait la feuille, la déchirait et toujours faisait consciencieusement attention à ce que les pages ne laissent aucune trace.
Dans ce couvent « Le domaine de Marie », elle était l’une des dernières religieuses à vouloir continuer à résider, trouvant auprès des enfants orphelins un sens à donner à sa vie, sa joie ultime. Elle n’avait jamais su où aller. Le couvent lui avait ouvert un jour ses portes. Elle y était restée.
La cellule monacale frappait par sa sobriété. Un lit, une armoire, un prie-Dieu, une table et une chaise. Des objets votifs comme une croix en bois ajoutaient à la solitude du lieu. Sœur Lucile ne répondait que par un air buté quand le diocèse lui demandait d’éviter de poser sur la table le vase insolite qui y trônait, un vase au col élancé d’où jaillissaient des tiges de glaïeuls, un vase toujours rempli de ces fleurs fines comme des lances qui, parfois rouges, parfois jaunes, parfois orange, étaient vite remplacées dès qu’elles se fanaient.
Da Lat était remplie de fleurs, c’était la ville des fleurs, la station climatique juchée sur les hauts plateaux couverts de pins et de lacs. « Mon cœur vous défie », disent les glaïeuls. « Mon cœur vous confie », répondait invariablement sœur Lucile en parlant du sang qui coulait dans sa peine. Cette morbide souffrance était entrée dans son cœur depuis qu’elle avait croisé le regard lumineux de Vincent.
À l’énoncé du prénom, sœur Lucile sentit son malaise refaire surface. Le seul remède efficient qu’elle s’accordait, c’était de se souvenir.

Le lycée Yersin accueillait les enfants de la bourgeoisie locale et ceux des administrateurs du pays conquis. Lucile s’y était faite une amie Kim-Ly. À la rentrée scolaire de l’année mille neuf cent cinquante-trois, dans la classe de Terminale, Lucile et Kim-Ly eurent la surprise de voir de nouveaux élèves. On leur expliqua que les notables de la ville du Nord-Vietnam envoyaient leur progéniture sur les hauts plateaux relativement protégés par les remous et les cliquetis des combats de la guerre d’Indochine. Parmi les nouveaux, il y avait Vincent.
Kim-Ly alla au-devant de Vincent puis elle le présenta à Lucile.

— C’est le fils de nos voisins. Cette année, il termine sa scolarité ici pour éviter les irrégularités d’une scolarité devenue chaotique dans les établissements du Nord. Ses parents ont une résidence secondaire ici. C’est notre douairière Chi-Ba qui s’en occupe pendant l’absence des parents de Vincent. Cette année, elle sera bien contente de voir Vincent toute l’année.
— Bien sûr, vous êtes toutes les deux invitées à venir prendre le célèbre thé de Chi-Ba !

La voix de Vincent vrilla dans l’air comme un arpège qui captura l’attention de Lucile. Il n’y eut pas un geste entre eux deux. Rien ne pouvait plus bouger, ils étaient hypnotisés. Tout paraissait superflu quand le feu intérieur les embrasa tel un projectile largué par les soldats. Lucile avait croisé le regard de Vincent et ne pouvait plus s’en détacher. Personne n’entendit l’explosion qui retentit dans son cœur qui s’efforça vaillamment de contenir le souffle de la déflagration.

« Parfois, je cherche à comprendre ce qui s’est passé à ce moment-là. Cette joie, mon Dieu, cette extase d’où pouvait-elle venir ? Je ne voyais plus que lui. Cet instant, je l’ai vécu comme une terrible commotion. Son regard avait provoqué une alchimie. La ville a changé tout à coup. Tout s’est illuminé. Je sais que j’ai commencé à me réveiller d’un long sommeil, à sortir d’une coquille vide, à me sentir remplie d’une présence s’emparant de mon corps et de mon esprit. Un jaillissement, une naissance. Da Lat devint une ville importante à mes yeux transfigurés. Je découvris une terre nouvelle. Dès lors, partout où nous sommes allés, tout devint d’une beauté que je ne soupçonnais pas. »

Sœur Lucile courba la tête encore sous le coup de la détonation. Rien ne l’avait éteinte. Cette bombe explosait chaque fois qu’elle actionnait le dispositif de mise à feu. Elle joignit les mains, elle plia les bras, elle s’agenouilla sur le prie-Dieu.

Kim-Ly ignorante du drame qui couvait continuait les présentations :
— Lucile vient aussi du Nord, mais elle est orpheline et a été recueillie par les religieuses du couvent. On a fait toute notre scolarité à Da Lat. On peut même dire qu’on a grandi ensemble.

Mais Vincent et Lucile n’entendaient plus rien. Les jours suivants furent un supplice enivrant. Lucile courait le matin, espérant arriver avant que Vincent ne prît le passage où elle le guettait avec une certaine inquiétude qui la déconcertait. Mille sentiments l’assaillaient, chacun de ses gestes se tournait vers le garçon. Elle sentait une légèreté flotter autour d’elle quand elle le voyait, elle suppliait son esprit de lui dévoiler le mystère qui l’accrochait, un mystère porteur d’un sens qui lui échappait. Seul existait cet émerveillement qui la faisait vivre chaque jour dans cette attente de voir venir Vincent et de chercher sur son visage l’étincelle qui lui dirait qu’il était tout aussi plein d’elle.
Elle s’efforça toutefois de rester auprès de Kim-Ly et de ne faire coïncider son arrivée qu’au moment où Kim-Ly arriverait aussi pour lui tenir compagnie. La joie de voir Vincent n’allait pas sans la crainte de se voir découverte par le feu qui rougeoyait trop ouvertement sur son visage.
Le lycée Yersin fut d’abord de manière tacite leur lieu de rendez-vous. Le trio se retrouvait emporté par des rires rendus ivres par la gaieté cueillie aux premières heures matinales. Le ciel pistait les premiers brouillages. Les fleurs retiraient leur rosée ébrouant leurs pétales et dans les yeux de Lucile dansaient les premières mesures d’une valse qu’elle entendait pour la première fois.
L’euphorie la gagnait chaque jour, la ville était imprégnée constamment de cette lueur virevoltante qui la poursuivait. C’était comme une révélation. Elle sentit cogner le vent sur son cou. Le cri de l’oiseau s’associait à celui qui montait du fond de sa gorge quand elle entendait le pas de Vincent franchir le coin de la rue. Le lycée surplombait le lac qui chaque matin prit une teinte nacrée comme traversée par un nimbe de lumière. Le ravissement des sens la prit par surprise. Elle ne chercha plus qu’à en renouveler la clameur de jour en jour. Vincent devint la raison de sa vie. Elle sentait tout son être s’acheminer vers lui, chaque pas la comblait de joie et elle ne savait pas pourquoi elle se précipitait dans les rues. Il y avait un endroit où elle se savait attendue. Auprès de lui, un gong retentissait.

« Si j’avais su ce qu’était ce gong, ce que révélait cette sirène, aurais-je reculé ? Me serais-je enfuie ? Je me pose encore la question et chaque fois que je me la pose, je ne vois que cette beauté, que l’offrande éblouie de son regard, de lui tout entier m’attendant comme si tout était déjà construit à notre insu et que nous retrouver n’était que dans l’ordre des choses qui nous étaient imparties. »

— On se voit chez moi ce soir pour les devoirs ? lança un jour Vincent sur un ton qu’il voulait badin.
Kim-Ly répondit avec sa spontanéité habituelle :

— Mais oui, c’est une riche idée. On pourrait se retrouver tous les soirs après les cours chez toi. Tu ne te sentiras pas seul. On en parle à Chi-Ba ?

Chi-Ba, c’était la présence immuable ancrée dans les pierres et les terres. Elle veillait jalousement sur la propriété, aimait ses propriétaires et leur donnerait sa vie pour les sauver. Il y avait de cette grandeur dans ses pensées. Elle exsudait de tous les parfums d’un attachement qui avait grandi comme un lierre, s’était accrochée solidement aux murailles d’une sainte Bible dont elle suivait les préceptes avec déférence. Elle eut un froncement de sourcils en recevant Lucile. Elle resta impassible mais elle posa sur Vincent un regard inquiet, le couvant d’un regard interrogateur. Le sursaut de son instinct ne présageait rien de bon et était de vilain augure.

« J’ai tout de suite eu la sensation d’être épiée sans comprendre quel impair j’avais pu commettre pour mériter une telle suspicion. Mais Chi-Ba avait tout senti. Elle était l’âme de cette maison aux colonnades blanches, aux vérandas fleuries, aux frontons et balustrades sculptés. Elle était la gardienne des non-dits, l’alcôve où se paraphent les secrets et où s’emmurent les confidences. Que n’ai-je écouté cette petite voix qui me disait de fuir tant qu’il en était encore temps ? Mais j’étais inondée d’un rayon de soleil immense, je vivais dans un espace sans limites, je ne voyais ni frontières ni menaces. Tout était si vaste ! Ma vie jetée dans un recoin de cette démesure se nourrissait d’une liberté qui s’emparait de moi pour en faire une amplitude. J’eus ainsi faim et soif de cette fontaine d’abondance. »

Sœur Lucile ne put se résoudre à quitter le songe qui revenait la bousculer. La tête dans les mains, on put croire qu’elle priait, qu’elle égrenait le chapelet de prières qui faisaient son quotidien. Mais quand elle releva la tête, il y avait sur son visage autant de souffrance que si elle avait suivi le Christ dont on lui avait enseigné le calvaire.
Chi-Ba, personne ne connaissait son âge. Elle faisait partie de la demeure, indissociable de tout ce qui en faisait la valeur. Elle remontait et descendait les générations de cette famille. L’épouse du maître avait supplié Chi-Ba de l’accompagner et de continuer son service chez elle. Celle qui avait vu grandir Clotilde, celle qui avait commencé son apprentissage auprès des parents de Clotilde, ne put résister à la supplique de sa petite demoiselle et suivit la nouvelle épousée dans sa nouvelle maison qui n’était pas plus éloignée de l’ancienne que de quelques rues. Elle aida Clotilde à s’acquitter de toutes ses tâches, elle ne cessa de la réconforter tant en cuisine qu’en ménage, supervisant la légion qu’elle engageait pour veiller sur la bonne marche de la maisonnée. Chi-Ba s’attacha complètement à la famille de Vincent quand son précédent employeur, la mère de Clotilde, mourut. Dès qu’elle apprit la nouvelle, Clotilde courut vers Chi-Ba qui n’eut qu’un cri, un seul. Elle le réprima aussitôt, mais son chagrin fut très longtemps perceptible dans ses gestes qui avaient perdu de leur vivacité. Dès lors, Chi-Ba aida Vincent à grandir au milieu d’une époque agitée. Elle suivit ses pas comme un bedeau dans une église. Elle présidait à l’autel des chagrins de l’enfance, posant sur le lutrin le missel de la complicité.
Lucile le sentit aussitôt quand elle fut invitée à son premier goûter. Chi-Ba apporta un plateau garni d’un service à thé puis commença un ballet amorcé par ses mains graciles levant chaque tasse pour la remplir d’un breuvage fumant, la déposant ensuite avec déférence devant les jeunes gens. Elle se recueillait un moment pendant que montait le fumet du thé. Lucile imita les gestes de Vincent et Kim-Ly qui suivaient le fil d’un rituel indéracinable.
Sur la lourde table en teck creusé de sculptures, un vase rempli de roses. À chaque recoin du salon et de la salle à manger, des glaïeuls jaillissaient dans de longs vases émeraude.

« Je me souviendrai toujours de ces glaïeuls fichés comme les fantassins d’un drame qui se jouait déjà. Les glaïeuls me faisaient penser à des hallebardes tenues par les vigiles de la demeure. Je soupçonnai Chi-Ba de choisir scrupuleusement les fleurs dont elle connaissait les symboles. Car de symboles, la maison en était sertie. Chi-Ba officiait à table comme un servant d’autel, se mêlant à la conversation, veillant au confort de chacun et selon un rythme bien à elle, étudié avec soin, conduisait les repas selon des observances qu’elle contrôlait. Quand s’était-elle réveillée ? Quand dormait-elle ? Quand prenait-elle ses repas ? Se posait-on ces questions quand on l’entendait effleurer le sol de ses pieds nus ?
Par contre, elle veillait à assouvir les besoins de chacun, à n’entraver aucune de leurs habitudes. Je découvris que Vincent n’aimait pas son breuvage trop chaud le matin, pressé qu’il était de rejoindre son groupe de lycéens. Chi-Ba tiédissait la tasse par une danse du thé cascadant dans deux timbales. Les tartines de Vincent n’étaient englouties qu’après la liturgie d’une célébration : tranchées selon une norme convenue dont je n’ai jamais pu en approcher les indications et beurrées comme seule Chi-Ba savait le faire, un coup de main qui partit remplir le vase aux symboles. Comme il n’aimait pas manger les fruits frais trop tôt le matin, elle en écrasait quelques morceaux pour les mélanger à un yaourt. Il y avait d’innombrables gestes renvoyant à des incarnations, j’étais entrée dans une chapelle. Chi-Ba remplissait son office tous les jours, répétant les diverses étapes sans jamais se départir de son impassibilité. »

Elle rapportait avec fidélité les versets de son sacerdoce. Chaque jour pour Chi-Ba était une épreuve, une mission à accomplir. Une musique de Beethoven, quelques hymnes s’échappaient ainsi des tiroirs quand elle mettait la corbeille de pains sur la table. On commençait toujours par se passer les nouvelles de la journée. Vincent racontait les potins qui lui tenaient à cœur, Kim-Ly suivait, Lucile observait. On n’oubliait jamais de donner les nouvelles des parents qui, occupés par les divers soubresauts de la guerre que se livraient les belligérants, ne prirent pas le temps de voir les troubles de leurs adolescents laissés à la seule vigilance de Chi-Ba.
Chi-Ba apportait ensuite les fruits, la papaye et le fruit du jacquier découpés en tranches dans des coupelles. C’était une autre sorte d’adoration. Ils les mangeaient, le jus de l’insouciance coulant le long des lèvres. Cette scène familiale se répétait sans cesse à chacun de leurs rassemblements. Chi-Ba portait une tunique crème sur un pantalon noir, le turban de l’appartenance à son ethnie, était toujours enroulé dans les cheveux. Il fut bientôt clair que Chi-Ba cherchait à percer l’identité de Lucile.

« Je devançai ses craintes. Je lui racontai simplement que ma famille décimée avait été pourchassée dans les hauts plateaux, que la tribu montagnarde d’où j’étais issue s’était dispersée et que des missionnaires avaient pu sauver une enfant et l’avait déposée dans un couvent. Les religieuses m’aidèrent à grandir dans un déchirement culturel, ajoutai-je, sachant que Chi-Ba chercherait à savoir où mes pensées exacerbées me porteraient. Je lui dis que je serai éternellement reconnaissante aux religieuses du couvent de m’avoir élevée dans la foi de leur amour pour Dieu. Ma réponse sembla satisfaire Chi-Ba qui cessa de me regarder comme une intruse. Mon bonheur commença, libéré de toute entrave, rien ne pouvait plus l’empêcher de s’épanouir. »

Après les devoirs et les exposés à planifier, le trio aimait s’abandonner à l’écoute de quelques morceaux musicaux qui passaient sur les ondes radiophoniques. Ils les reprenaient en chœur. C’était le temps des copains et de l’aventure. Les conversations sur les diverses activités sportives les occupaient puis Kim-Ly rentrait chez elle en franchissant les haies qui séparaient les deux maisons. Vincent tenait à raccompagner Lucile au couvent.

« Il m’accompagna toutes les fins d’après-midis à l’heure où le ciel s’enveloppait de tulle orange et ocre pour s’enfoncer dans le lac laissant glisser une traîne pourpre sur la houle du lac agitant sa pelisse. Vincent ne prenait jamais aucun autre chemin ; celui-là seul. C’était l’heure où le corps se crispe, le geste hésite, où tout semble vaciller comme le paysage que nous voyions changer à l’image de ce qui se transformait en nous. Vincent posait un regard très doux sur moi. À traverser cette lumière brisée par la brume et froissée par les dorures, à voir arriver le soir dans ce mystère tragique qui bouleverse nos corps ouverts à la floraison, je laissai le temps s’occuper de ce qui nous arrivait. J’en tremble encore de savoir qu’il était si près de moi et que je n’ai pas su en vivre toute la quintessence. C’était déjà la montée de la plénitude. Au loin, le ciel revêtait son étole sacerdotale, si mauve que la nuit s’approchant, nous ne voyions plus rien que la lueur éperdue de notre béatitude. »

Mais les fins de semaine, le trio se disloquait. Lucile ne put supporter la séparation. Le calice de la ciguë absorbée, elle ne pouvait plus étancher sa soif et tout en elle réclamait Vincent. Elle proposa que de temps à autre ils se réunissent pour s’organiser des escapades dans les collines où chutent les cascades dans de grandes éclaboussures de claques musicales.

— Je fais préparer un panier et Vincent verra ce que Chi-Ba peut faire, dit Kim-Ly.

Chi-Ba se laissa attendrir par Vincent à qui elle ne pouvait rien refuser. Dans les mimosas et les fleurs de pêchers, ils baguenaudèrent mêlant parfois quelques amis à leurs promenades dans les parterres des fleurs où des petits ponts surmontaient des cours d’eau. Des familles entières se laissaient aller aux aires de verdure et de fraîcheur. Parfois ils s’engageaient sur des allées raides pour atteindre les quelques tribus éloignées vivant dans les collines et Lucile eut un éclair de froideur.

« Je me détournai d’autant plus que me laisser aller à regarder les tribus montagnardes m’éloignait de l’unique préoccupation qui m’habitait tout entière. Un sentiment de culpabilité essayait de me détruire, mais je n’avais rien en moi qui me rapprochait de ces combes qui m’avaient oubliée. »

Parfois un temple apparaissait, de fidèles pèlerins déposaient leur charge. Pèlerins eux-mêmes, Vincent et Lucile gravissaient leur étonnement en prenant cette route où tout n’avait de sens que dans le regard de l’autre. Un vieux moine bouddhiste psalmodiait : « Nos blessures viennent de nous-mêmes. Si votre cœur s’attache, vous serez entravé. Évacuez rancœur, bonheur, frayeur et rentrez au-dedans de vous-même. »

« Des mots qui n’avaient pas de sens pour moi qui me livrais à un autre sacrement. Nous visitions les cathédrales comme les églises, les temples et les lieux de culte entourés d’innombrables fleurs suaves dont le parfum nous enlaçait nous donnant la première vision d’une étreinte. Je voyais des bougies s’allumer dessus les roches, le long des tertres. Dans les tournesols sauvages, les sens étaient livrés à une valse dont je suivais les pas à perdre haleine entre les fontaines entonnant leur cavatine et les enclos des pentes chargées de gerbéras. Les glaïeuls se levaient alors par hordes métalliques, mais je tournais autour des lys aristocratiques propulsant les entrechats et les doubles sauts d’un bal langoureux, celui des amants maudits. »

Peut-être que Kim-Ly si vive et délurée n’avait pas de mauvaise intention. Mais le jour où elle mit les bras autour du cou de Vincent, quelque chose se fissura. Une brèche énorme s’ouvrit quand Kim-Ly entraîna son ami dans une danse endiablée. Il y avait foule ce jour-là, les promeneurs s’étaient réunis, s’en donnaient à cœur joie. C’était toujours le printemps à Da Lat. De son coin de cascatelle chantonnant sur les cailloux, de son abside d’observation, Lucile, remplie du goût âcre d’un morceau d’herbe mâchonné, vit Kim-Ly s’emparer de Vincent. À cette traîtrise s’ajouta la félonie de Chi-Ba qui ne cautionna plus les sorties des jeunes gens.

« J’aurais dû ne garder que le meilleur, mais la peur de le perdre fut plus forte. Je fus entraînée dans un désordre des sens qui me brisa. Je devins revêche. Je refusai les sorties. Je soupçonnai tout le monde et surtout Chi-Ba d’avoir favorisé les visites des amis à nos séances de devoirs, plusieurs camarades, ayant eu vent de nos cours de révision, s’étaient invités et immiscés dans notre trio. À mon grand effarement, je compris que Chi-Ba avait échafaudé un stratagème pour m’éloigner de Vincent en laissant entrer un troupeau d’amphitryons qu’elle aurait renvoyés en d’autres temps au vu des consignes de la maison. Je connus la solitude, le manque, la souffrance quand bien même Vincent continuait à me ramener au couvent. C’était moi qui avais perdu mes repères et ne retrouvais plus le chemin de mon cœur. Je ne voyais plus que chaos, combat, douleur et cette effroyable souffrance s’étala, augmenta, planta ses crocs d’acier dans le velours de mon âme. »

Le spectre de la vengeance s’érigea, Lucile se découvrit une raison de livrer bataille, de brandir le glaive d’une rage combative. Elle ne pensait plus qu’à fustiger Chi-Ba, d’assouvir ce besoin de détruire l’objet de sa haine. La violence s’installa en elle comme une arme à double tranchant. Cela lui permettait désormais de mettre Vincent au pied du mur. L’aimait-il ou pas ? Tout se réduisait à cette question impérieuse, cette chose vile, ces mots dont elle mesurait l’indignité, mais qu’elle n’hésiterait pas à les lui jeter à la figure. Les événements se précipitaient, s’organisaient selon un même tempo, tout s’accélérait au diapason d’une tension insupportable.
Chi-Ba proposa à Vincent d’arrêter les réunions qui prenaient beaucoup d’un temps qu’elle aurait voulu le voir occuper autrement, dit-elle. Elle usa de maints subterfuges pour empêcher Vincent de voir Lucile puis à court d’arguments, elle annonça que les parents, inquiets du peu de nouvelles que leur donnait Vincent, avaient décidé de regagner leurs pénates et annonçaient leur arrivée à Da Lat.

« De quel mensonge avait usé Chi-Ba pour garder son protégé auprès d’elle ? J’étais vaincue. Ce fut le coup de grâce. Nos causettes étaient terminées, nos délicieuses causettes dans le jardin des roses et des camélias. Bizarrement, je trouvai Kim-Ly bien silencieuse pendant cette période agitée.
— Tes parents arrivent demain. Ils ont besoin de toi. Ils ont parlé de t’inscrire à des compétitions sportives au Cercle Sportif de la ville, proféra Chi-Ba d’un ton que je trouvai sans réplique pour une personne qui avait toujours su rester à la place qui lui était échue. »

Quand Vincent raccompagna Lucile pour la dernière fois, il y eut un long silence. Le lac vibrait de murmures amers. Tous deux avaient pris position tacitement.

— Je crois qu’on n’aura plus tellement le temps de continuer nos balades.
— Oui je le crois aussi. Je suis réquisitionnée pour divers travaux de couture et de tricot. Les soldats ont besoin de menus objets. Et il y a les orphelinats...
Vincent posa une main ferme sur l’épaule de Lucile.
— Cela ne veut pas dire que nous cessons nos balades. Tu sais, j’ai pris quelques habitudes, dit Vincent en s’efforçant de cacher sa nervosité.
— Tu devras bien partir un jour.
— Non, non... et Vincent ne put s’empêcher de l’étreindre.

« Ce fut un embrasement dans mon corps. Je répondis à ses baisers, j’en conserve encore la chaleur au fond de moi m’interdisant de les revoir en pensée tant la joie de les avoir reçus me paralysait. De toutes les folies ressassées que mon esprit enfiévré me lançait, je les celais définitivement quand j’aperçus un jour Vincent et Kim-Ly déambulant en riant le long du lac, un chemin que je n’empruntai plus. Je savais que je ne le verrais plus lorsque les événements se précipitèrent et qu’il dut rentrer chez lui dans ses terres lointaines. Je fus à deux doigts de le supplier de revenir plus tard et que je pouvais l’attendre. Je refoulai mes sordides idées comme celle de briser une tasse de thé sur le plateau argenté de Chi-Ba, mais quand je parvins jusqu’à la villa pour lui demander des nouvelles de Vincent, Chi-ba posa sur moi un regard insondable. Je la croisai dans les rues encombrées de Da Lat, je me heurtai à un mur sauf ce jour énigmatique où elle m’aborda pour m’annoncer le mariage de Kim-Ly avec un fonctionnaire de la bourgeoisie locale. Je compris que les fleurs n’exhaleraient plus la même fragrance. »

Les chars américains défilèrent dans les rues saturées de Da Lat, une autre culture s’installait, progressait dans les champs de dahlias et d’hydrangées. Les orchidées cymbidium faisaient partie des nouvelles créations horticoles. Da Lat n’avait jamais cessé de vivre dans ses jardins, ses chutes d’eau, ses cascades, une closerie suspendue entre le lac des cygnes et les collines. Pour échapper au sort du cygne blanc, Lucile se força à continuer sa route, passant ses examens de fin d’année et s’engageant dans une filière médicale. Elle rencontra William, mais l’image de Vincent comme soumise à un sortilège symphonique la poursuivait toujours.

« Rien de concluant avec William quand celui-ci aussi partit lorsque son histoire le voulut. Et j’échouai dans le couvent, me consacrant à panser les blessures des écorchés, ceux qui sont restés, les blessés, les orphelins, les perdus, les égarés comme moi. Se concentrer sur la lumière et non sur la blessure, s’éloigner de ce qui crée de la souffrance, un précepte bouddhiste. Le renoncement à la passion que je vécus me fut intolérable, j’étais fixée au basalte de ses yeux comme la saxicole au minéral. Il m’avait laissé tant de filaments auxquels m’accrocher, je n’avais besoin que de le voir dans le ciel, que de le sentir dans l’air et tout croissait, enrichissait la roche sur laquelle fleurissait la plante de mon bonheur perdu. »

Sœur Lucile déchira la page. Les mots commençaient à lui faire trop de mal. Une baïonnette avait remplacé le poignard. La blessure saignait toujours. Elle contourna la place, repartit vers le marché où elle s’attarda pour s’acheter quelques menus objets de son quotidien. Puis elle osa se révéler au lac, elle s’y abandonna un moment à regarder les flots voyant très clairement le ciel puiser son désir dans l’onde avide. Le lac n’avait pas pris une ride, son cœur s’y glissait comme sur une jonque. Puis elle reprit le sentier qui la conduisit vers les cascades, la clairière des pique-niques, rien n’avait changé. Les fleurs poussaient à profusion. Les couples s’enlaçaient. Elle ferma les yeux, les jours anciens revenaient. Non, elle n’allait pas s’écrouler dans le piège tendu. Elle avait eu le temps d’apprendre qu’une fois la tasse renversée, le thé ne pouvait rentrer.

« Que sait donc ce cœur qui pleure encore car le temps n’a rien englouti ni rien consommé. Ce que nous avions planté Vincent et moi n’avait jamais germé, n’était jamais parvenu à s’éclore. Restée dans la terre, la graine attendait toujours les soins qui la féconderaient. Est-ce pour cela que je continue à mettre des glaïeuls dans mon vase ? Les glaïeuls, symbole de cet amour retenu prisonnier. »
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