Léna et son double

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Chapitre 1

Chaque matin, le livreur et lui partageaient le même rituel. Le coursier sonnait à l’interphone à 8h43 tapantes. Sept minutes plus tard, trois coups secs annonçaient l’intrusion du réel : Aliocha entrouvrait la porte et récupérait furtivement son courrier. Cette fois ci, son paquet était criblé d’écritures dans une langue qu’il ne parlait pas - surement du russe. Il s’agissait d’un écrin de velours bleu qui tenait dans la paume de sa main.

Il avait beau être un fantôme pour ses voisins, Aliocha Karkowski était sans doute l’un des reclus les plus actifs qui soit. Quand sept ans auparavant il avait décidé de s’enfermer chez lui, il s’était admis à lui même sa propre lâcheté, mais s’était également promis de garder contact avec l’extérieur. Le moyen le plus simple était encore de travailler. Il avait passé sa jeunesse à lire dans l’espoir d’être un jour écrivain, et comme beaucoup de personnes de sa génération, il avait une très bonne maîtrise des médias numériques. Pour gagner de l’argent, l’idée de devenir rédacteur en ligne pour un journal lui vint naturellement. A 18 ans, avec toute la conviction qu’un compte en banque vide peut vous donner, il se fit passer pour la personne la plus extravertie donnée et une enseigne lui répondit favorablement. Il s’agissait de la firme Poidsplume, qui s’adressait aux personnes souhaitant perdre du poids. Aliocha se faisait passer pour un ancien obèse et rédigeait des articles beauté, nutrition, mode, en se basant sur ses lectures. Mentir ne lui posait aucun problème, d’autant plus pour ce genre d’institutions dont il exécrait l’objet. Il se trouvait que son rédacteur en chef lui avait envoyé un courriel en lui intimant d’étoffer ses articles d’une page personnelle, où il partagerait des éléments de sa vie quotidienne. Il fallait, à l’aide de photographies notamment, démontrer qu’il avait une vie “dynamique et enviable”.

Et avoir une vie enviable, c’est bien ce qu’Aliocha n’avait pas pu avoir. Il n’avait aucun ami, pas d’amour en vue, et rien que l’idée de sortir lui était insupportable. Ce n’était pas qu’il n’en formulait pas l’envie. Cependant il ne savait jamais quoi dire pour satisfaire les autres, et les conversations mondaines lui semblaient être un fardeau insoutenable. Mais il le sentait, le moment était venu. Il était tombé sur une publicité sur qui vantait les propriétés socialisantes d’un produit, L’habitus. D’après ce qu’il avait appris dans des sites internets obscurs et secrets, l’habitus était une compagnie qui garantissait popularité et amour à quiconque pouvait débourser deux mille euros. Aliocha ouvrit délicatement la boîte, saisit ce qui ressemblait beaucoup à une puce, et déplia la notice.

«  Très cher Aliocha, je crois que je devrais vous féliciter de nous avoir trouvé. Chez Habitus nous ne fournissons des dispositifs qu’aux personnes d’exception, et vous en êtes de toute évidence une. Chez Habitus, nous allons vous aider à devenir un meilleur homme. Et bien Aliocha, quelle est la recette d’une vie épanouie ?

Premièrement exercer un emploi enviable ; vous en avez un.

Ensuite, il vous faut avoir une vie riche et épanouissante. Pratiquez des activités en dehors du travail qui donnent la meilleure image de vous : commencez un sport, collectif de préférence. Je vous conseille l’aviron, vous habitez au bord d’une rivière après tout. Nous vous avons inscrit à votre club local, votre casier est le numéro 317.

Enfin, et c’est peut être le plus important, il vous faut être aimé. Je ne me fais pas de soucis quand au fait de trouver des amis, vos passe-temps vous en fourniront. Mais il faut trouver l’amour Aliocha. C’est là que l’habitus entre en jeu : insérer cette puce derrière votre tempe, elle va se fondre naturellement dans votre crâne et deviendra invisible. Lorsque vous rencontrerez la bonne personne, activez l’appareil, et il vous dictera quoi dire, comment réagir pour la séduire. Notez qu’après deux semaines les changements implémentés dans votre circuit neuronal seront définitifs, permettant un effet plus durable. Ainsi, vous avez deux semaines pour choisir l’être aimé. Si jamais vous souhaitez changer il vous suffit de réinitialiser l’habitus avant que le temps soit écoulé.

Si vous intégrez ces règles, je suis persuadé que vous réussirez tout ce que vous entreprenez Aliocha. Nous avons un service après vente si vous avez la moindre question. Il suffit de peu pour devenir l’homme que vous devez être. »

Chaptire 2

Depuis qu’elle ne vivait plus avec Richard, Léna avait elle aussi un rituel matinal. Elle commençait par un duel avec sa balance, combat qu’elle perdait à chaque fois ou presque. Elle se douchait, se maquillait, coupait une pomme en quartiers, puis allumait son ordinateur. Elle regardait sans conviction si quelqu’un avait pensé à elle sur les réseaux sociaux, en essayant de ne plus prendre personnellement le fait que ses amis ne prennent jamais l’initiative de lui parler ; généralement c’était aussi un défi auquel elle échouait.

Elle ne ressentait plus rien pour son ancien amour, mais après quatre années ensemble elle ne trouvait pas le moyen de le faire sortir de son palais mental. Des réminiscences de lui s'entremêlaient avec chaque objet, chaque instant de sa journée. Il l’avait aidé à déménager dans ce bel appartement. Pour trouver son travail, c’était lui qui avait écrit sa lettre de motivation. Même ses chaussures résonnaient avec un souvenir de leur couple.

Quand ils s’étaient séparés, elle avait décidé de “se prendre en main”. Elle s'abreuvait d’articles la motivant à se réveiller plus tôt le matin. Elle lisait des livres de développement personnel. Et elle s’était inscrite à un programme d’amincissement sur un site web. Le poids, son poids, n’avait-il pas été un point déterminant dans leur rupture après tout ? Elle s’aimait, la question n’était pas là. Mais elle se tardait de s’aimer un peu plus, car visiblement cela passait par une perte de dix kilos.

Ce qu’elle préférait était probablement les témoignages d’anciens obèses. Ces personnes étaient rayonnantes et heureuses. Leur vie était parfaite. Elle aimait particulièrement Aliocha, qui était qui plus est un très beau garçon avec ses boucles ambrées, son nez aquilin et son sourire terriblement photogénique. Il avait la vie idéale de tous les rédacteurs de ce site, et Léna, elle, rêvait de les égaler. Ses voyages humanitaires en Indonésie, sa course au bénéfices des enfants malades, ou bien même la photo de son petit déjeuner, tout ce qui émanait d’Aliocha Karkowski surpassait ce que Léna essayait maladroitement d’accomplir. La restriction alimentaire, elle pouvait encore le gérer, un vieux reste de son adolescence. Mais trouver l’énergie de faire autre chose qu’aller au travail et s’avachir devant des jeux vidéos la nuit, elle n’en trouvait pas la force. Une vie abrutissante, mais qui lui faisait oublier ce qui la rongeait de l’intérieur. Même les raisons de sa dépression étaient banales, est-ce qu’il y en avait vraiment d’ailleurs ? Virginia Woolf avait bien raison en disant que le regard des autres était notre prison.

Cette fois-ci, Aliocha avait posté une photo de son club d’aviron, sport qu’il venait de commencer. Un détail fit tressaillir Léna : cette équipe pratiquait dans sa ville, de surcroît à quelques minutes de chez elle. C’est alors que Léna laissa libre cours à sa spontanéité et pris une décision déterminante. Et si elle le rencontrait ? Il lui suffisait de s’inscrire dans son équipe d’aviron. Bien sûr elle ne lui montrerait pas le visage de Léna l’ancienne obèse seule et complexée, mais en celui de Léna la jeune médecin qu’elle était, épanouie et ouverte au monde. Elle avait même décidé de faire mine de ne pas le connaître. La collision de leurs deux mondes lui semblait être une idée hors du commun, mais elle n’eut aucun à se plier à sa décision et sortit s’inscrire le jour même.

13 septembre 2035

L’équipe d’aviron mixte de Lyon, avec pour capitaine Aliocha Karkowski a gagné la coupe régionale. Sa compagne, Léna Sit-Sang, nous explique que leur réussite est avant tout le fait d’un travail acharné, l’équipe s'entraînant tous les jours pendant au moins quatre heures.

23 Mai 2036

AVIS DE MARIAGE

Aliocha K et Lena, après plus de quatre ans de vie commune passent le pas ! Le mariage a été officié à Lyon, et à Beijing, ville d’origine de Léna.

Chapitre 3

Trois ans après le mariage d’Aliocha et Léna, la vie rattrapa ce dernier. Un médecin de l’armée fit une découverte pour le moins surprenante : le zirconium, un minerai qui enrichissait l’eau courante depuis qu’un autre scientifique avait trouvé ses propriétés anti-cancérigènes, augmenterait fortement les risques de développer un diabète. Près de cinquante pour cent de chances en plus. Or, l’habitus fonctionnait grâce à ce minerai, et le gouvernement avait décidé de le bannir. C’est ce qu’expliquait une missive envoyée par Habitus à Aliocha, dévoilant que son dispositif n’allait bientôt plus fonctionner. Le vendeur se confondait d’excuses, mais ne proposait aucune solution. Le service après vente était quand à lui injoignable.

Aliocha suivit son instinct, et fit la seule chose dans laquelle il excellait ; il fuit dans son bureau avec la ferme intention de ne plus jamais en sortir. Après trois jours d’enfermement, il se résout à sortir de son refuge, non sans peine. Léna l’attendait à côté de la porte.

“Léna, j’ai terriblement froid.

- Je le sais mon chéri, j’ai éteint le chauffage pour te faire sortir.

- Tu me connais bien.

- A force je sais m’y prendre avec toi, en effet. Je pense que tu as des choses à me dire, est-ce que je me trompe ?

- Encore une fois, tu as raison. Je vais faire un thé, et je te dirai tout.

Il fit bouillir de l’eau, et amena la théière à pois que Léna avait dénichée dans une brocante sur la petite table en bois du salon. Il versa deux tasses d’un liquide ambré, prit une grande inspiration, et commença.


“Léna, si tu me connaissais il y a quatre ans, tu ne m’aurais pas reconnu. J’avais des pensées horribles Léna, et je ne sortais plus de chez moi. Tout me semblait incroyablement pesant et hostile. Tout ce que tu as vu sur Poidsplume, c’est un masque que je me mets pour le travail. J’exècre ce site, je trouve ça absurde de penser que maigrir peut rendre qui que ce soit heureux. Je t’aimais quand tu faisais 10 kilos de plus, et je t’aimerais même si tu ne pouvais plus faire du sport ou travailler. Tu resteras ma plus belle rencontre, quoi qu’il arrive. Alors...j’ai acheté un dispositif qui me dictait quoi te dire, quoi faire pour que tu m’aimes bien, Léna je suis sincèrement désolé...

-Aliocha, Aliocha, je t’arrête tout de suite. Ce dispositif, nous en avons tous un.

-Je ne comprends pas.

-Si j’ai bien compris, tu es un imposteur. En revanche tu n’es pas capable de reconnaître une publicité ? “Vous êtes sans doutes une personne d’exception”, c’est bien ce qui était noté sur la lettre qui accompagnait ton habitus ?

-Léna, je ne comprends toujours pas. Comment ça ? Personne ne m’a jamais parlé de l’habitus.

-C’est comme lacer ses chaussures, personne n’en donne la recette après ses quatre ans. Tu ne le sais pas, parce que tu n’es sorti de chez toi qu’à 21 ans, mais on se fait tous offrir un habitus au collège .Si jamais tu étais sorti de ton bureau ces derniers jours tu aurais vu aux nouvelles que c’est le chaos dehors parce qu’il n’y a plus aucun dispositif qui marche.

-Je..je..je ne sais pas quoi dire Léna. Je suis un peu perdu.

- Je t’ai choisi comme tu m’a choisi Aliocha. Tu te rappelles de Monsieur Boualem ?

-Je ne vois pas du tout où tu veux en venir, mais soit. C’est mon coiffeur après tout.

-On en rit tout le temps parce qu’il est à la fois bougon et maniéré . Et un jour quand tu es rentré à la maison on s’est amusés à lui créer une vie imaginaire

-Oui je m’en rappelle très bien. On avait encore du temps à perdre avec des conneries comme ça à l’époque.

-Et tu vois, je me suis rendu compte qu’il y a une infinité de monsieur Boualem. Le coiffeur acariâtre, l’homme dont on a créée l’histoire, très probablement un alter en tant que père, un autre en tant qu’époux. Et bien sûr il y a le monsieur Boualem tel qu’il se conçoit lui même

-Ce que je veux te dire c’est que cette multiplicité de ces masques existent, et on en a tous conscience. Aucun n’a plus de validité qu’un autre mais on ne peut négliger leur existence. Et aujourd’hui, ce masque là est tombé.

-Je pense que je vois ce que tu veux dire chérie. Mais qu’allons nous faire ? Tu ne vas plus me supporter Léna.

-Il faut se faire face Aliocha. Se rencontrer peut être pour la première fois, et aimer l’autre pour ce qu’il est.

Chapitre 4
Quand Léna se réveilla, elle était seule dans le lit. Aucun signe d’Aliocha. Il alla dans la cuisine, réchauffa une tasse de café et s’assit. Ce n’est qu’après avoir bu une grande gorgée qu’il se rendit compte qu’une feuille pliée en quatre l’attendait sur la table. Le côté lui faisant face portait l’écriture d’Aliocha, « Ca c’est bien moi »

«  Mon esprit s’effrite
Comme la carcasse de nos amours,
Comme les berceuses de ma mère, oubliées
Ou les médicaments qui ne me font plus aucun effets.
Les choses qui suffisaient à m’apaiser,
Ne me soulagent plus

J’ai le même rêve depuis que je t’ai rencontrée
On est au cinéma
Tu me tiens la main
Et je ne pense plus au
Suicide.
Ce que je préfère
Assurément, reste ton
Sourire

Je crois au bonheur sans habitus
Et j’étais même bien plus drôle, je te le jure.
Je veux que tu me vois comme je t’ai vu
Ôter ton masque
Connaître tes songes comme je connais,
Les lignes de tes omoplates
La constellation de tes grains de beauté
Le nom de ta mère
Le code de ton immeuble
C’est une promesse
Le testament de mes mensonges passés
Les cendres des illusions qu’on s’est faites
Les murmures de nos étreintes
L’éclat dans ton regard efface l’ombre de ceux qui nous ont précédés Léna

Il aurait suffi de presque rien Léna,
Ensemble, les rêves de demain,
Commencent au seuil de notre porte.
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