Le rêve à l'état pur

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Je suis passionnée de littérature, je me souviens d'avoir toujours écrit, textes et poèmes. J'aimais en jouer comme d 'une lyre . Depuis peu retraitée de la fonction publique , j'ai succombé  [+]

Image de Été 2018
La vieille voiture bruyante et pétaradante freina dans un nuage de poussière. Le crissement des pneus sur la piste caillouteuse fit voler des graviers gris. On pouvait suffoquer mais dans l’air flageolant, c’était une gerbe de fumée noire et déprimante qui envahit la place. Un tonnerre de rires s'éleva en même temps qu’une giclée de boue amassée dans les rigoles éclaboussait le bord des quelques marches des devantures des échoppes. Des gargotes voûtées étaient entourées d’une terrasse flanquée de quelques chaises crayeuses et de tables blanchies. On s’y prélassait en mâchouillant interminablement chiques ou écorces. Les enfants arrivaient déjà en bandes collantes ; criant, se bousculant, tendant les mains vers quelque manne miraculeuse, ils s’élançaient pieds nus, vêtus de caleçons déchirés, sales et troués. Leurs vieilles chemises usées jusqu’à la trame, laissaient voir les côtes rachitiques des petits corps bronzés. Un chant montait, s’étirait. Des volutes de saveurs âcres s’échappaient de la porte entrebâillée. L’homme s’efforçait d’extirper sa mallette du coffre de la voiture. Ce n’est pas qu’elle était lourde mais c’était que des milliers de mains voulaient la lui arracher. Il soupira et sortit de sa poche quelques pièces qu’il distribua sans mot dire. La mallette lui fut rendue dans un choc sourd. Il regarda l’enseigne de l’hôtel « Au vrai soleil » mais les mots ne renvoyaient plus que des couleurs délavées. La planche semblait s’écrouler, déjà vermoulue par endroits. Il n’y avait plus de peinture, rien que des fils d’or sur les côtés, des brins d’argent, des tiges de raphia sur d’autres côtés qui, tressées en longues cordelettes séchées, pendouillaient, décolorées par l’âpre soleil. On buvait à même la canette et on parlait fort. Le soleil noyait les visages dans une zone de somnolence vacillante. Si la lumière était aveuglante, l’ombre aussi la suivait pas à pas. L’homme n’arrivait plus à penser : il épela son nom, penché sur le comptoir du bar puis il demanda à boire. Sa veste inutile, chiffonnée, encombrante, gisait. Il aurait voulu l’abandonner mais c’était ce qui le rattachait encore à la terre mère. Il lui cherchait une place comme on cherche une sépulture. La veste, autour de lui, était de nature incongrue. Elle ne servait ni aux gens ni aux choses ; elle ne pouvait rien couvrir, ni même être couverte. C’était pourtant une luxueuse veste en toile fine, un mélange de lin et de rami, avec une doublure en coton. Un jeune homme grattait sa guitare en regardant une jeune fille en jupe colorée. Un air langoureux, dans un ciel teinté de bleus qui déclinent, porté par un vent chaud et moite, envahissait la petite place du village. La chanson s’éraillait au loin. Les enfants se chamaillaient, se poursuivaient mais ce n’était plus pour taquiner l’homme adossé à la colonnade mais pour parvenir à dérober les pièces qui tintaient dans le sable transformé en terrain de jeux. C’était à qui pouvait jeter sa pièce le plus loin possible sur la route vide. Un chien hâve s’en vint à traverser le décor mais il fut vite rabroué par des huées. L’arbre au milieu de la place ployait ses branches. Une couleur grisâtre montait de l’horizon.
Jean-Luc suivit l’encart publicitaire qui avait duré une minute sur son écran de télévision. Il n’avait pas bougé ; il s’aperçut qu’il était surpris de se sentir happé par les images. Était-ce l’idée de l’évasion qu’on voulait lui signifier ou la poursuite d’un rêve que l’on figeait dans un fond d’écran ocre et jaunâtre ? Pouvait-on se lever, tout quitter et poursuivre cette lenteur magique ? De quel bout du monde parvenait cette sensation sans que jamais elle ne croise le centre de la terre ? Un rêve à l’état pur ! Jean-Luc restait toujours immobile devant l’image qui s’estompait déjà pour laisser place à une autre image suggestive. Il se sentait embarqué dans son sillage. Était-ce à grands coups de poussière, de canettes vides que l’on écrasait à mains nues, de cailloux, d’enfants maigres et rieurs, de vieilles guimbardes, de nippes usagées qu’il fallait tisser le rêve ? De grands sacs de jute entassés aux coins de murs alourdissaient l’image. On trouvait du vieux, du racorni, du sauvage, de cette toile poétique qui serre non pas la gorge mais l’esprit. Car on s’attarde sur cette merveilleuse vieille poussière qui vole dans la lumière tremblotante comme un vague souvenir de déjà vécu. C’est le temps qui est vieux dans ces images, c’est le temps lent, traînant, chevrotant qui afflue dans les neurones et qui fait chanceler Jean- Luc.

Pourtant, il doit prendre sa voiture. Il avait déjà consulté sa montre trois fois. Les aiguilles ne pardonnent pas : sept heures trente-six, il fallait qu’il se dépêche. Ce matin, la réunion des syndicats menacerait de s’éterniser. Il se devait d’être prêt à tout ; prêt à supporter une journée de palabres ; prêt à vaincre les difficultés. Il vérifia sa tenue, lustra ses chaussures noires ; récupéra son manteau, prit les clés de la maison, de la voiture, du garage et de son bureau. Il éteignit toutes les lumières, regarda une dernière fois son salon cherchant à savoir ce qu’il avait oublié puis sortit sur le palier. Il y avait un ascenseur à prendre, il n’avait pas le courage de descendre les marches, il voulait s’attarder encore sur ses dossiers et les minutes même minimes passées dans l’ascenseur lui permettaient de lire le dernier compte-rendu de la veille. Lorsqu’il parvint au garage et s’engouffra dans sa voiture, il espérait pouvoir sortir sans être ennuyé par la présence inopportune d’une voiture mal garée ou les bavardages d’un voisin qu’il aurait bien aimé éviter. Jean-Luc marmonna soudain quelques insanités et sentit monter en lui une sourde animosité, inconfortable pour la journée qui l’attendait. Il lui fallait garder tout son calme, il se le répétait à mi-voix mais la poubelle à ordures se dressa sur son chemin et l’obligea à freiner brutalement. Personne en vue ! Il sut qu’il lui fallait ajouter trois mouvements supplémentaires à la longue liste des gestes qu’il accomplissait tous les matins avec précision, régularité, patience. Il descendit de la voiture, poussa la benne sur le bas côté ; il remonta en voiture cette fois en claquant la portière avec un peu plus de véhémence que de coutume. Il s’aperçut qu’il avait perdu les quelques précieuses minutes sur lesquelles il comptait pour ne pas rater son train.
A la gare, il courut le long des quais, le wagon était déjà plein. Il réussit à se glisser entre deux rangées de personnes amorphes, et presque endormies. Sur les banquettes, les voyageurs qui avaient réussi à prendre les places assises se regardaient sans se voir. Il descendit à son arrêt, remonta les marches du grand escalier qui couvrait le long couloir de la gare et quand il sortit à l’air, ce n’était pas à l’air libre qu’il déboucha, mais à l’air vicié de l’incroyable cacophonie qui régnait dans la rue. Le vacarme des larges avenues envahies par une marée humaine lui sauta au visage mais c’était ainsi tous les matins. Les autobus s’époumonaient, les voitures klaxonnaient, les motos vrombissaient, les gens résignés, ne hurlaient plus. Ils grimaçaient. Il leva la tête pour repérer le bâtiment vers lequel il se dirigeait, ce n’était qu’un alignement de bâtiments des deux côtés du trottoir, ce n’était que des murs lacérées d’affiches ; Jean-Luc longea les voitures, traversa une avenue avant d’arriver à son immeuble dont la façade vitrée abritait de vastes bureaux. L’entreprise pour laquelle il travaillait occupait quatre étages. Les ascenseurs étaient constamment pris d’assaut. Il se savait en retard de quelques minutes, chose qui ne lui arrivait jamais car il s’efforçait d’être toujours en avance de cinq ou dix minutes. La secrétaire avait déjà l’agenda en main ; c’était à peine si elle le gourmandait d’avoir pris du retard. Jacqueline croyait que son grand âge l’autorisait de réprimander son patron comme s’il était son garçon. Un café brûlant posé en évidence sur son bureau semblait le morigéner. Il l’avala en vitesse. Il s’était habitué à se brûler la langue ! Il devait recevoir plusieurs clients puis il devait se rendre à divers rendez-vous que Jacqueline avait cochés sur son agenda en cercles rouge feu. Jacqueline annotait également dans les marges. Elle n’avait pas marqué le temps du déjeuner mais noté seulement : « Prenez un sandwich à votre bistrot ou arrêtez vous dix minutes au restaurant » Il ne parvint pas même à sourire. Jacqueline était un bourreau du travail. Elle pouvait, elle, manger en dix minutes !! Mais ses annotations lui donnaient toujours faim : il la soupçonnait de remplir les marges simplement pour l’obliger à ne pas sauter ses repas. On ne lui servait qu’à boire aux différents lieux où il devait se rendre. Il arrivait un moment où il mourait de faim ! Il consulta le dossier qui l’attendait sous le sous-main. Il en parcourut attentivement les pages les plus importantes. La masse des rapports devait se figer dans son cerveau pour pouvoir être utilisée à mesure qu’il en avait besoin, il sentait déjà ses neurones lui battre les tempes. Il se mit à chercher fébrilement un comprimé dans sa poche ; ce n’était pas le moment d’avoir des migraines ; Jacqueline rouvrit la porte : « Jean-Luc, il faut partir les voir. Ils s’impatientent ! » L’austérité de sa mise déteignait sur sa voix et ses gestes étaient mesurés. Elle irradiait l’ordre, la rigueur qui ne laisse pas de place à l’erreur. Elle pensait qu’il n’avait pas le droit à l’erreur. Trop de gens lui faisaient confiance et lui attribuaient une compétence sans faille. Elle le rattrapa dans le couloir et avant même que les portes de l’ascenseur ne se referment, elle avait déjà pu ajouter : « Surtout, n’envoyez pas sur les roses Mr Eliancourt ? C’est un rancunier, Il refusera de signer les textes et s’amusera à multiplier les séances d’entretien mais soyez ferme. Il faut aboutir à un accord dès la première séance » Un conseil ! Jacqueline donnait aussi des conseils, le rassurait, l’encourageait, l’entourait de sa sempiternelle confiance ; elle savait tout de lui, surtout la façon dont fonctionnait son cerveau.

La table ovale déjà pleine de dirigeants de diverses entreprises le saisit à la gorge, satellite gris avec ses bouteilles d’Evian disposées devant chaque place. Les conversations s’arrêtèrent. Il regagna son siège et salua les uns et les autres. « Nous pouvons commencer. » Il y avait toujours quelqu’un pour énoncer la phrase initiatique. Il s’ensuivit une longue liste de mesures applicables qu’après un vote qu’il fallut recommencer plusieurs fois. Les bouteilles d’eau n’étaient pas vaines ; il finit la sienne avant la fin de la séance. Il mourait de faim à présent mais le Conseil de la mi-journée commençait dans une demi-heure et il devait conclure celui-ci. Il parlait beaucoup mais il avait l’impression que chaque mot devait être redit plusieurs fois pour avoir un réel impact sur les personnes ; achever une réunion n’était pas des plus simples. Il y avait des dossiers à signer, des mains à serrer puis des portes à fermer. Quand Jean-Luc se retrouva dans son bureau, la mine passablement avachie, il s’aperçut que Jacqueline avait posé un plateau de biscuits salés. Il les engloutit ; Il se rafraîchit ensuite. Cela faisait tellement partie de son leitmotiv qu’il ne pensa qu’après coup aux gestes réconfortants de Jacqueline : elle avait toujours le mot qu’il fallait, le temps qu’elle pouvait, le biscuit qu’il voulait. Il prit le chemin du bar pour se commander un petit plateau. Manger lentement, boire lentement, il n’avait pas d’autre souhait ; toutes les tables étaient prises ; le gérant lui avait apporté une chaise pliante qu’il avait coincée au coin d’un angle. Jean-Luc soupira. Il ne savait plus à quoi penser. Son cerveau était vide tandis que les bruits des consommateurs affluaient comme des soubresauts successifs qui explosaient à ses oreilles. Maintenant, dans sa tête, on criait, on vrombissait.

L’après-midi, le travail incessant des visites commença. Il se trouva très souvent bloqué à l’autre bout de la ville comme à un autre bout, peinant toujours pour garer sa voiture. Il recevait aussi quelques clients fidèles en fin d’après-midi. Il les conseillait, les guidait dans leurs démarches. Le cabinet d’expertise pour lequel il travaillait se chargeait aussi de négocier directement avec les clients. Lorsqu’il leva la tête pour regarder par la fenêtre, il fut surpris. Tiens, un coin de ciel bleu qui commençait à devenir gris ! La montre indiquait dix-huit heures quarante-deux. Il fallait rentrer et il y avait encore une heure et demie de trajet. S’il avait de la chance, il échapperait à un dîner d’affaires. Seule Jacqueline pouvait lui dire s’il y avait un dîner de prévu. Lui ne prévoyait rien, beaucoup de choses se traitaient à la dernière minute et comme il vivait seul, il pouvait se permettre de rallonger ses journées. Pourquoi vivait-il seul alors que des heures durant, il côtoyait de ravissantes créatures ? C’était une question qu’il ne cessait de se poser mais il savait au fond de lui que ses habitudes, ses manies, son rythme de vie pointilleux à l’excès l’encerclaient comme dans un étau et lui paralysait le cerveau. Il n’y avait pas de place pour les sentiments ; il ne connaissait plus la beauté ondoyante, large, simple et dansante d’un sentiment. Au retour, dans une nuit brusquement silencieuse où il devait convenir qu’on ne l’avait pas harcelé sur son téléphone portable, il se contraignit à refaire les gestes coutumiers. Il ouvrit son garage, gara sa voiture, bloqua la porte du garage, éteignit les lumières, remonta les marches de l’escalier qui le menaient à son étage, délaissant cette fois l’ascenseur qui l’inquiétait dans le profond silence du couloir. Quand il n’y avait pas de bruit et qu’il ne voyait personne, il préférait remonter les marches des escaliers. C’était son sport quotidien. Il ne put que s’affaler dans son fauteuil en s’engouffrant dans son appartement. Il n’avait pas la force de faire d’autres gestes, c’était inutile. Le lendemain, il devait repartir très tôt. Il s’était souvent demandé pourquoi il rentrait chez lui le soir si c’était pour repartir si tôt le lendemain.
Il resta longtemps dans le fauteuil en appuyant machinalement sur les touches de sa télécommande. L’écran de télévision diffusa le même slogan publicitaire, celui qui l’avait occupé en début de matinée quand il avait contemplé l’homme et sa veste, adossé au pilier d’un restaurant mythique. Il se laissa une fois de plus promener par les images. Elles l’emmenaient vers une destination inconnue.

Il prit la décision de se trouver une destination inconnue, lointaine, capable de l’enivrer de beauté, de tranquillité, de vertiges. Il ne cherchait pas le soleil ou la plage, non ; il cherchait une pause où il pourrait vivre un temps différent. Cela pouvait aussi bien être en Amérique latine, en Asie ou en Nouvelle-Zélande. La pause, il la trouva dans un catalogue de vacances vantant les mérites d’un périple en Bolivie. Il passa la soirée à lire ce qu’on disait de la Bolivie, sur les pays limitrophes, sur le relief, la culture. Il s’épuisait à faire quelque chose de différent. Le lendemain au lieu de déjeuner, il rendit visite à une agence de voyages qui lui trouva un vol à destination de La Paz. Jacqueline dut se maîtriser pour ne pas laisser éclater sa colère. L’agenda, les rendez-vous, les clients, les visites, les projets, l’agenda encore mais Jacqueline comprenait bien que l’agenda ne peut pas faire une vie. Jean-Luc était devenu un robot de perfection sans âme ; il ne faisait plus que ce qu’elle lui dictait.
L’avion atterrit à la Paz dans une après-midi étouffante. Il ôta sa veste, se laissa porter par le flux des voyageurs dans un sens, des visiteurs dans l’autre sens et des badauds qui venaient de partout ; il y en avait de toutes espèces, des deux côtés, on criait, on cherchait les bagages ; le déversoir à valises tournait lentement ; il prit ses bagages et se retrouva sur le trottoir. Son hôtel avait envoyé une voiture. Le petit homme qui se présenta n’avait rien d’hostile mais avait tout d’un personnage local, affable, volubile ! Il tournait autour de Jean-Luc et semblait sortir d’un livre d’images. Un représentant de l’ordre qui l’observait depuis un bon moment lui demanda s’il savait où se rendre. Jean-Luc montra les documents de l’agence de voyages, les accréditations et les divers autres papiers dont un récipiendaire réglementaire par lequel l’hôtel s’engageait à venir le récupérer. Jean-Luc attendit sans mot dire. Il ne voulait plus rien faire. Il était arrivé à destination, une destination. Le policier palabra un moment avec le petit homme de l’hôtel et sembla satisfait. Mais il fit quelque recommandations à Jean-Luc : « Ne sortez jamais sans être escorté, que ce soit en taxi, en moto ou à pied » Jean-Luc se cala sur les coussins de cuir ramolli. Les rues ciselées sur les flancs des montagnes offraient l’image d’une ville qui s’étageait en strates successives dans les roches ocre. Des autobus rouge et jaune s’échinaient à gravir des rues encombrées, des taxi-motos vrombissaient et les chauffeurs égrenaient leur longue liste d’insultes. Ils s’époumonaient, ils vociféraient, ils gesticulaient d’une main baissée à travers la vitre tandis que l’autre maintenait un volant qui s’égarait. Il y avait un monde fou agglutiné dans un espace que rien ne réglementait vraiment, l’espace restreint n’en devenant que plus étroit et les feux rouges n’étaient probablement présents que pour rassurer les irréductibles du code de la route. Mais Jean- Luc ne disait rien, plongé dans une léthargie qu’il ne comprenait pas bien ; tout ce qu’il voulait, c’était de ne pas se retrouver en train de s’expliquer avec un agent de la police locale s’il était arrêté pour conduite fantaisiste, son chauffeur et lui n’étaient pas près de rentrer mais Jean-Luc n’était pas prêt à faire quoi que ce fût. Il était dans un état d’inconscience lascive et ne voulait pas rentrer. C’était un mot qu’il ne connaissait plus. Devant l’hôtel, il fut accueilli par le gérant qui lui apporta ses clés. Dans la chambre aux couleurs défraîchies et aux meubles en osier, il se sentit envahi par la toute première sensation d’un bien-être encore confus mais qui serpentait autour de lui. Le sol ciré rehaussé par endroits d’un tapis tressé en fils de chanvre ocre l’enfonça dans quelques minutes de silence. Sur le guéridon, recouvert d’un napperon crocheté, il y avait du jus d’orange dans une longue carafe effilée. Il y avait des verres protégés par un fourreau en paille. Un dessus de lit finement travaillé en toile de lin retenait le regard et qui avait cette couleur de vieux bois qu’on dit patiné par le temps. Il s’était affalé mollement dans son fauteuil. Il regardait tout, lentement, s’imprégnant de tout jusqu’à ce qu’une vague somnolence lui fit pencher la tête. Le ciel gris bleu posait une lumière qui courait sur les flancs des montagnes. Les jours qui suivirent furent pantelants, plein de lenteur. C’était comme si on s’attachait à exécuter des pas de danse autour d’un feu qui se calcine. Jean-Luc prenait le temps de s’attarder à tous les repas, goûtant aux mets locaux, écalant les œufs, pelant les fruits juteux, cherchant le nom des gros légumes verts et joufflus. Il se promenait surtout dans les ruelles marchandes où les étals regorgeaient de produits artisanaux. Certes, les enfants couraient, lui fouillaient les poches, se jetaient sur lui. Mais il souriait ; il n’avait rien, plus rien que son ample chemise de coton rayé, son jean délavé et de solides mocassins. Il lui arrivait après avoir acheté des retables sculptés dans du simple bois de s’asseoir à une terrasse traversée par un soleil dont les rayons se divisaient sur les tables. Il sirotait son jus d’orange ; les femmes habillées de lourdes jupes et de blouses colorées remontaient d’un pas alerte la longue rue des artisans. Le petit chapeau posé comme un bibi effronté sur le sommet de la tête leur donnait un air crâneur que les personnages d’un tableau antique tentaient vainement d’arborer. Derrière elles, il voyait la montagne ciselée, sculptée de maisons, creusée de grottes et rabotées de pistes poussiéreuses. Des silhouettes bougeaient, hésitantes entre l’éclair d’une ombre. Des voitures cahotaient et les nuages de poussière qu’elles soulevaient disparaissaient dans le sillage du soleil. La vieille ville surannée aux murs zébrés, juste asséchés par le vent venant des cimes exhalait un parfum de fleur fanée. Il acheta un lainage en alpaga, agenouillé devant l’étalage où s’alignaient des étoffes douces, de couleur mauve et fauve étalés sur des tapis aux nuances et aux teintes plus colorées, se confondant avec le chaud pelage du lointain faiblement éclairé par les quelques rayons de soleil. Si l’étoffe ocre renvoyait à une douce sensation de contentement, alors c’était que le temps fragile existant entre le songe lointain et la réalité pouvait être atteinte et vécue. Jean-Luc le ressentait vivement, se demandant dans quelle dimension il se promenait .Les taxis motos pétaradaient avec trois ou quatre passagers agglutinés à l’arrière. Sur l’autobus, des ballots recouverts d’un simple sac de jute s’amoncelaient tandis que les aides guides cherchaient à les rattraper à chaque virage que prenait l’engin. C’étaient des véhicules monstrueux chargés de malles et de sacs grossiers que l’on attachait avec force cordages de fortune ! Et les piétons traversaient les étroits passages entre les véhicules, se faisant toujours copieusement insulter. Mais ils riaient, renvoyaient les propos irrévérencieux, se jetaient presque dans les roues des voitures. Chaque jour qui passait devint une autre sorte de travail avec un rythme qu’il n’eut pas à fixer. Tout se faisait selon le temps qu’il donnait aux choses ; tout se déclinait en fonction du temps qu’il faisait ; il déambulait, sans savoir de quoi il était heureux mais son âme ne demandait rien, attendait de se remplir.
Jean-Luc rentra un soir quelques minutes après l’heure à laquelle on lui avait dit de rentrer pour éviter toute mauvaise rencontre. Il s’excusa mais ne proféra aucun mot sur ce qui l’avait retardé. Il n’aurait su comment le dire. Au moment de prendre la direction de son hôtel, il avait croisé une jeune femme. D’où venait-elle avec ses longs cheveux noirs, sa longue jupe mauve aux franges jaunies ? Son corsage noir orné de fines dentelles ajourées, son absence totale de parures, ce dépouillement, il avait été frappé par ce dépouillement qui jaillissait plus vif, plus fort qu’un ornement ! Leurs regards s’étaient croisés et maintenant déjà, il cherchait à se souvenir. Que s’étaient-ils échangés à cet instant précis où leurs yeux s’étaient cognés car il avait senti une gerbe d’étoiles scintiller au-dessus d’eux. Et elle s’était retournée, étonnée, en cherchant à lui échapper. Depuis, il avait l’impression d’errer, il y avait eu ce regard immense qui l’avait pris tout entier et quel regard avait-il eu, lui quand il s’était mis à courir derrière elle lorsqu’elle avait disparu à un tournant de rue ? Il se demandait ce qu’on penserait de lui s’il tentait de se renseigner auprès du bureau d’accueil de son hôtel ; et qu’avait-il à questionner, « Une jeune femme brune habitant peut-être la ville, une femme aux cheveux noirs visitant la ville, une femme qui traverse la rue...  » Il ne savait comment s’y prendre. Où était-elle ? Cette rencontre avait éclaté dans la flétrissure de la ville. Il avait marché le long des trottoirs fissurés et blanchis par la poussière. Cette femme, c’était un étrange temps qui bondissait dans le temps actuel. Sa chemise flottait alors qu’il courait encore, ses cheveux décolorés traversant les derniers rayons de soleil. Dans sa chambre, il n’entendait plus qu’une longue plainte nostalgique. Il n’avait jamais ressenti cette peine immense, cette torsion de l’âme qui l’étouffait et le jetait sur les balustres de sa terrasse. Il s’agenouillait presque pour mieux observer la ville échancrée, évanescente. Penché, assoiffé, accablé, il se ridait l’œil à vouloir scruter les ruelles sombres, les toits gris, les montagnes muettes. Il ne pouvait rentrer sans l’avoir retrouvée. Et c’était un cri qui désormais montait en s’amplifiant, résonnait tous les jours entre les murs de sa chambre. Quel étrange appel venant de quelle lointaine contrée ? Il refit le trajet plusieurs fois, de l’endroit où il s’était heurté à elle jusqu’à l’endroit où elle avait disparu. Et jamais il ne connut pareille tristesse ! Le désespoir jaillissait de tout son corps, il n’était plus que jambes flageolantes, yeux hagards, bras ballants, visage atone. Il cherchait. Un jour, un brin de raison lui vint et il s’organisa de façon méthodique. Il revint sur ses pas, refit le chemin qui l’avait conduit à croiser sa mystérieuse créature. Il questionna les propriétaires des magasins qui longeaient les trottoirs, espace sans fin qu’elle avait comblé un moment. Il n’oublia pas les petits artisans installés avec leurs tréteaux à même le trottoir qu’il arpenta avec fébrilité. On l’avait vue mais on ne la connaissait pas. On essayait même de le réconforter en lui promettant de l’envoyer chercher si la dame réapparaissait mais la fulgurance de la rencontre, si elle l’avait transpercé, avait aussi modifié l’apparence de la petite ville qui avait pris des airs sous-jacents d’un cruel mystère. Les montagnes l’appelaient, il entendait un vieux cri, comme si son nom déformé par l’écho, lui revenait décati, transformé. Où avait-il su qu’il aimait le langage du vent, qu’il en comprenait les sifflements ? Où avait-il entendu cet étrange concert de voix étouffées par les sanglots ? Ses promenades le menèrent toujours plus loin et un jour, il sut qu’il lui fallait choisir. Rester ainsi et ici, là et non ailleurs, c’était lentement entrer dans les royaumes profonds de l’indicible. Il décida de prendre le premier avion en partance pour sa ville. Il rentra chez lui. Quand il retrouva son appartement, son bureau, son travail, ses habitudes, il sentit que plus rien ne serait pareil. Il vivait avec une présence en lui ; elle était là. Qui ? Il se le demandait tous les jours mais elle était là.
Il ne serait plus jamais seul.

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Image de Anne-Marie Menras
Anne-Marie Menras · il y a
Une sorte de voyage initiatique en Bolivie, à la recherche d'une femme qui a bousculé le narrateur. En vain, l'auteur finalement rentrera chez lui, mais il ne sera plus jamais seul.
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Utilisateur désactivé · il y a
De toute beauté. Comme une atmosphère d'initiation. Dépaysant à divers niveaux. Ecriture plaisante et accrocheuse.
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Mimi38 · il y a
C'était un peu long mais bien écrit.
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Elena Hristova · il y a
une belle histoire, un peu longue à mon goût mais bien servie et émouvante. Tout mon soutien avec plaisir!
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Mireille Bosq · il y a
Je vais passer pour bien superficielle en vous disant que j'ai été frappée par la précision dans les matières textiles "lin et rami" peu de gens connaissent ce mélange! sans parler du raphia et autres matières. elles offrent de la sensualité à un récit somme tout austère.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci Mireille d'être passée me lire .
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Cétacé · il y a
Très, très long à lire, le format de ShortEdition n'aide pas la lecture. Je me suis armé de courage pour arriver au bout. C'est la nostalgie qui m'a aidé, et m'incite à vous donner mes 5 voix... malgré quelques fautes (sans importance)
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci pour vos voix .
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Léonard Cajac · il y a
Merci pour cette belle histoire, mes voix avec plaisir
;-)

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François Duvernois · il y a
On se laisse prendre par l'histoire servie par une très belle écriture. Tous mes votes.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup pour vos votes et votre commentaire .
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Diamantina Richard · il y a
Un récit très émouvant, une quête à laquelle on peut s'identifier, finalement il a trouvé la paix et peut envisager une vie où il ne sera plus jamais seul, c'est beau
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci pour votre commentaire , Diamantina et pour vos votes
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Virgo34 · il y a
Un récit agréable qui vous emporte dans "le rêve à l'état pur".
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci pour votre soutien . Votre aimable commentaire me touche beaucoup .

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