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Cachée derrière l'église, la modeste et discrète demeure du bedonnant et débonnaire bedeau ne désemplissait pas. Certains, n'ayant trouvé réponses à leurs maux auprès des plus grands spécialistes en matière de santé, venaient de très loin pour soulager, à l'approche de l'hiver, rhumatismes, courbatures et blessures anciennes qui, dans l'humidité stagnante des épais brouillards et des pluies continues faisaient craquer doigts, genoux et lombaires. D'autres, ayant écumé en vain toutes les pages du bottin à la recherche du meilleur dermatologue, y amenaient leurs enfants, espérant en finir avec les allergies cutanées et autres psoriasis tenaces. Enfin accouraient les abîmés du cœur qui, lassés des divans de velours et n'ayant plus rien à raconter aux plafonds des cabinets sombres et confinés que sont les boudoirs des psychiatres, espéraient retrouver en ce lieu presque sacré – car tout proche de celui du Bon Dieu – la paix de l'âme et le retour du ou de la bien-aimé.

Car ce bedonnant et bienveillant bedeau guérissait à ses heures perdues du lundi au samedi et, le septième jour, travaillait ou plus précisément, se vouait à son église. Mais cela n'était pas du tout du même ordre car même si la foi apaise, elle ne guérit pas et les trop rares miracles ne sont que gourmandises jetées en pâture avec parcimonie et à bon escient au commun des mortels afin que les églises soient pleines à craquer et ce, depuis la nuit des temps. Comme les uns héritent de la beauté ou de la malformation physique, comme les autres se voient dotés d’imbécillité ou de génie, il avait reçu dès la naissance ce quelque chose en plus, cette faculté à guérir d'un simple geste, d'un unique souffle et de quelques mots murmurés. Quant à ses parents, jamais enfant il n'avait entendu dire qu'ils possédaient quoi que ce soit de comparable.

Toujours est-il que le bienheureux bedeau comblait ainsi, par ses propres messes basses et autres incantations marmonnées, les manques du ciel et de la science, soufflant sur les endroits douloureux, sur les ceintures de feu et sur les cicatrices internes, manipulant adroitement les corps et les esprits endoloris sans jamais les toucher, leur appliquant à distance comme un baume invisible et inodore dans une semi-pénombre favorable à la méditation. Et tous ces gens se pressaient devant sa porte formant une interminable et respectueuse file indienne dans un silence qui n'avait rien de religieux si ce n'est la proximité du saint édifice qui, bien que bâti plein sud ne faisait aucune ombre au bedeau-rebouteux.

Alors, dans cette ribambelle de boiteux et boutonneux anonymes, il arrivait parfois que l'on se démasque ; l'un emmitouflé sous un grand capuchon, l'autre caché derrière de grosses lunettes noires. Et, ni vu ni connu, l'un saluait l'autre d'un bref et discret hochement de tête, comme honteux d'avoir été mis à nu. À chaque jour son lot de nouveaux adeptes et même des plus inattendus tel le pharmacien venu chercher quelques plantes savamment macérées dans de petites fioles et en qui on avait toute confiance sur le choix du bon remède.
Le bon et bedonnant bedeau ne demandait rien en retour. Un simple merci écrit au feutre rouge et collé sur le couvercle d'une boite à gâteaux invitait les plus reconnaissants à faire don de ce qu'ils voulaient et, dans sa quête à n'espérer que le bien-être de son prochain, le bedeau très bigot amassait ainsi beaucoup plus dans sa boite en métal que dans la corbeille en osier qu'il tendait aux fidèles tous les dimanches. En conséquence et à moins d'un miracle, il était certain que la toiture de sa maison serait refaite bien avant celle du clocher.

Un jour qu'il guérissait à tout-va et que la boîte était déjà bien remplie, le bedeau bienfaiteur vit entrer en sa demeure un homme qu'il reconnut tout de suite bien que son visage, camouflé sous une longue écharpe enroulée, ne laissait pas un morceau de sa peau apparaître. Un chapeau à larges bords peaufinait ce déguisement des plus ridicule. Sans dire un mot, l'homme déposa dans la boite à gâteaux une épaisse liasse de billets et s'assit. Le bedeau bien embarrassé par une telle somme demanda au maire du village pourquoi tant de générosité. Ce dernier avait-il donc une si grande douleur qui justifiât une telle offrande ? Il lui fit remarquer que les offrandes se donnaient au dieux et que lui n'en était pas un. Il lui conseilla donc de reprendre son argent et de le garder pour le toit de l'église qui en avait bien besoin. Lui n'était qu'un petit guérisseur de campagne qui aidait de temps à autre à mieux vivre et il ne méritait aucunement une telle récompense. De plus, il lui était bien inhabituel d'être remercié de la sorte avant d'avoir fait quoi que ce soit.

Le maire, stupéfait d'avoir été découvert, ne reprit pas son argent et, dans un grand soupir désespéré ôta son chapeau et déroula son écharpe. Puis, d'un air quelque peu emprunté, il conta au bedeau le désespoir dans lequel il se trouvait depuis quelques temps déjà. Il avait toujours été l'homme de tous les combats et de toutes les victoires mais, contre celui-ci, il ne pouvait gagner sans l'aide du guérisseur car même son médecin avait capitulé.

Le bedeau, quelque peu hébété par tant de bla-bla, invita l'inopiné patient assis devant lui à préciser le pourquoi du comment car il ne savait toujours pas de quel mal souffrait le maire. Après quelques hésitations, celui-ci expliqua qu'il n'était plus dans des dispositions favorables pour satisfaire son épouse et qu'il n'osait lui avouer. Elle, forcée de constater les refus répétés de son mari, commençait à douter de sa fidélité et pensait même qu'il avait trouvé plaisir ailleurs. Le maire semblait de plus en plus confus. Il faut dire que le lieu n'était pas des plus approprié pour parler d'un tel sujet. Le bedeau, lui, en son for intérieur, se bidonnait. Ainsi le maire, après avoir gagné tant d'élections, semblait perdre à présent toutes érections ! Le bedeau esquissa un sourire et pensa comme était cruel l'orthographe et comment, à une lettre près, les mots pouvaient rendre parfois les phrases plus drôles ! L'homme à la banderole ne bandait plus et comptait sur le guérisseur pour lui redonner, comme par magie, la vigueur nécessaire au maintien de son couple.

Bien qu'elle fut cocasse aux yeux du bedonnant et débonnaire bedeau, la situation n'en était pas moins des plus dramatique pour l'élu de la République et, le voyant ainsi, assis et tout tendu, le guérisseur se dit qu'après tout, il ne risquait rien à murmurer quelques mots et à manipuler à bonne distance l'endroit tout détendu. Aussi, invita-t-il son visiteur à baisser pantalon et sous-vêtement afin de mieux prodiguer ses soins. Le maire refusa d'abord mais, devant l'insistance du bedeau, s'exécuta. Le guérisseur, peu aguerri à ce genre d'intervention, ferma les yeux – moins par méditation que par pudeur – et commença à marmonner et à incanter tout en appliquant à bonne distance le baume invisible. Il fit ainsi pendant quelques minutes comme une danse étrange de ses mains savantes puis souffla une fois et toutes les ondes bienfaitrices se déposèrent à l'endroit prévu. Le défroqué sentit alors une chaude douceur envelopper son entrejambe et la sensation certaine qu'il s'y passait quelque chose comme le perceptible réveil de la princesse endormie depuis des siècles. Mais, comme il croyait dur comme fer aux dons du guérisseur, cela ne pouvait que favoriser ce qu'il pensait être un miracle.
Lorsque son travail fut fini, le bienveillant bedeau se tourna vers le mur et laissa ainsi au maire le temps de se refroquer. Ce dernier, très revigoré mais également homme d'argent se dit qu'après tout le bedeau ne semblait manquer de rien et que la réfection du toit de l'église pourrait lui valoir maintes considérations bien plus importantes à long terme. Alors, subrepticement, il souleva le couvercle de la boîte à gâteaux, reprit la liasse qu'il avait déposée quelques minutes plus tôt et fourra celle-ci dans le fond de sa poche. Il remercia mille fois son sauveur qui se retourna face à lui et, juste avant de sortir, couvrit à nouveau son visage avec la grande écharpe et enfonça le chapeau sur sa tête. Il ouvrit la porte et s'éloigna, fier comme un coq, passant devant tous ces gens qui attendaient leur tour et qui ne lui prêtaient pas la moindre attention. Il souriait derrière l'épaisseur de laine, pensant à l'entourloupe faite au bedeau, à ses ardeurs retrouvées et à sa femme qui serait comblée, oui... comblée de joie dès le soir même.

Soudain, il s'arrêta net : la voix du bedeau derrière lui le transperça comme un poignard.
Monsieur le maire, monsieur le maire !

Le maire n'osa faire face et affronter le sourire vengeur de son guérisseur assassin qui l'appelait du pas de sa porte, les bras croisés sur sa bedaine de bedeau débonnaire.

Monsieur le maire, reprit le bedeau... n'hésitez pas à revenir si nécessaire. Il me faut parfois manipuler deux fois car je suis peu habitué à ces endroits très personnels du corps humain ; enfin... vous voyez de quoi je veux parler... Et passez bien le bonjour à votre épouse !

Le bedeau fit entrer la personne suivante qui, comme toutes les autres dans l'allée riait jusqu'à presque s'étrangler. Autant dire que le maire qui avait gagné tant d'élections, jamais plus ne put retrouver une seule érection car aucun remède, aucun murmure, aucun souffle et aucune danse des mains ne pouvait guérir de la honte. Quant au bedeau, qui avait le don d'avoir l’ouïe très fine jusqu'à entendre bouger le couvercle d'une boîte à gâteaux, il avait au moins guéri le maire de sa roublardise et ce, sans la moindre faculté divine...

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
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Jean-Thierry Tanakas · il y a
Bravo !
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Chateaubriante · il y a
le rebouteux a plus de tours dans son sac que de billets dans sa boîte ! souvenirs de petite fille quand on nous emmenait voir guérisseurs pour passer les vers, panser les verrues, guérir un eczéma persistant ... personnages impressionnants ! vos jeux de mots croustillants me régalent
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
encore merci . flatté même !
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Chateaubriante · il y a
j'écris simplement ce que je pense vraiment
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Frédéric Petit · il y a
Bravo !!!
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci !
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Dimaria Gbénou · il y a
Bien. J'aime et m'abonne. Je vous invite à lire et à soutenir si cela vous plaît, mes deux œuvres en compétition " Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

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Khalid Elkadiri · il y a
MES VOIX
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Louisianne Boucher · il y a
Super j'ai adoré lire ton texte, très sympathique !
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Jusyfa · il y a
Un texte extrêmement sympathique, on ressent votre plaisir d'écrire, j'ai apprécié, +5*****.
Sans vous obliger je vous propose :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-nuit-des-ombres/votes
Merci..

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Mathieu Kissa · il y a
Un conte savoureux qu'on se régale à lire. Bravo, mes voix.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci pour votre commentaire et vos voix.
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Zouzou · il y a
...un bedeau fort hilarant !
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
oui je trouve également !
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Daniel Nallade · il y a
Une histoire plaisante à lire! *****
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
et à écrire...
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