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Le fils de l'araignée

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Farida Johnson

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Ma mère entre mes bras. Ma mère ensanglantée.
Autour de nous tout a disparu.
Je ne crie pas, je ne cherche pas d’aide.
Je ne ressens rien. Juste une tension dans le cou car je suis penchée sur elle. Et dans cette bulle que nous formons tous les deux, le silence.


Elle venait juste de me dire :
- Quand je pense que tu aurais pu être un grand, très grand artiste ! Et voilà ce que tu es aujourd’hui.

C’était, voyons... il y a cinq minutes ? trois heures ? Aujourd’hui ? Hier ?

Cette grande femme élégamment vêtue est ma mère. Elle fend la foule du luxueux centre commercial où je l’ai retrouvée après ses « petites emplettes » pour que nous allions partager « un bon petit repas» dans le restaurant du premier étage qui a l’heur de posséder trois étoiles au guide Michelin. Elle marche et me parle sans se retourner, assurée que j’écoute. Je suis sa déception. Je suis le seul raté de son existence planifiée et, selon elle, réussie. Depuis que j’ai renoncé à devenir le violoniste prodige dont elle a rêvé pour me consacrer à l’enseignement des mathématiques dans un petit collège de province, elle me regarde avec une légère répugnance. A vrai dire elle me regarde à peine. Aujourd’hui, elle me sort.


Ma mère a deux programmes : l’argent, dont elle ne manque pas, la reconnaissance sociale, qui lui est acquise et un but : être singulière. Ces programmes et ce but sont valables pour celui qui est issu de son inestimable ventre. Moi en l’occurrence.

J’ai bien failli ne pas naître. Elle m’a raconté le jour de mes quinze ans comment elle avait tenté de se débarrasser de l’embryon que j’étais, apparu comme par inadvertance lors d’un moment de faiblesse ou de distraction. Se laisser aller n’est jamais bon. Lorsqu’elle s’est retrouvée encombrée d’un futur bébé, il lui a fallu des trésors d’imagination pour le faire disparaître car, suite sans doute à un déni, ma future génitrice s’était rendu compte de sa grossesse trop tard pour avorter légalement. Elle a eu la sympathique prévenance de m’en donner tous les détails. Je ne les énumèrerai pas ici car leur évocation me donne encore des frissons très désagréables. Malgré une obstination et une persévérance toutes à son honneur, elle n’a pu m’empêcher. Je dois dire que pour mon âge j’étais assez gonflé, car je lui ai répondu, en la regardant droit dans les yeux, que j’étais là et que sans doute il fallait qu’elle fasse avec. Elle a acquiescé avec son grand sourire carnassier.
Mais il était hors de question que je déroge aux programmes et au but.
Comme je me suis révélé particulièrement doué pour le violon elle a pu croire que j’allais sans problème devenir prodigieux, célèbre et riche.
J’ai aimé passionnément mon instrument et l’abandonner a été épouvantablement difficile. Cela m’a véritablement déchiré de l’enfermer dans son étui et d’aller le vendre. Mais je ne voulais plus de son instrument à elle. Et sentir, lors de divers concours et auditions, le plaisir de la reconnaissance, la fierté d’éprouver l’admiration des autres, m’avait bouleversé. Quoi ! Etre ma mère ?

Pourtant, je ne peux m’empêcher de l’admirer. C’est une femme extraordinaire. Grande avocate, elle lutte depuis de longues années pour défendre les plus démunis, les plus fragiles et se bat contre la maltraitance des femmes. Ecrit de beaux ouvrages engagés et enflammés, donne pléthore de conférences à travers le monde. La fierté de son pays. Elle évolue comme une reine mythique au milieu d’intellectuels et de politiques, ceux qui comptent. Mais, elle est une reine mère blessée. Car, elle ne peut pas me montrer. Aussi, lorsqu’elle revient chez nous elle m’invite à passer la journée avec elle, loin des regards de sa cour. Je ne suis pas détesté, je suis juste gênant. J’ai été agaçant tout d’abord puis douloureux comme une dent malade dont on ne peut pas se débarrasser. Sans doute, depuis le temps elle en est venue à éprouver une certaine affection pour ce fils encombrant et décevant. Quant à moi, les tentatives pour éprouver de l’amour pour cette femme impressionnante et lointaine ont avorté. Il me semble cependant lui devoir respect et, reconnaissance... pour ne pas m’avoir étouffé à la naissance.


Aujourd’hui, donc j’ai l’honneur de déjeuner avec maman. Moi, qui suis sur le point de me rendre singulier.

Nous sommes attablés à la terrasse du « sublime » restaurant « L’écume de sel », situé sur le toit du « grandiose » centre commercial « Les Joyaux d’Epicure ». Je hais cet endroit qui représente tout ce que je vomis. Je hais la faune friquée qui le hante, ces femmes dont la médiocrité est dissimulée sous des coiffures et des vêtements de « créateurs », créateurs qui mettent l’art au service du fric, ces hommes pomponnés de frais qui semblent traverser la vie sans une ombre au tableau et cette stupide jeunesse dorée qui s’ennuie tant qu’elle a inventé la pizza au caviar !

J’ai du penser à haute voix car ma mère me regarde et sourit.
- Mon pauvre Julien, évite donc la caricature quand tu es avec moi !
- Je ne suis pas caricatural. Je constate.
- Dieu que c’est simpliste !
- Est-il simpliste, ma chère mère, de dire que la soif de fric entraîne la planète à sa perte ? Que le modèle capitaliste est basé sur l’exploitation de la grande majorité de la population mondiale par une poignée d’individus motivés par la recherche du profit afin de pouvoir péter dans la soie toute leur vie ?
- Voyons, ne sois pas bête, tu sais bien que l’homme est fondamentalement égoïste et que c’est ainsi que va le monde. Le capitalisme a toujours existé et il est finalement le moins mauvais des systèmes. Il y a toujours eu de la pauvreté et des inégalités. L’homme a toujours recherché le profit, le capitalisme est donc dans l’ordre naturel des sociétés humaines car il intègre ce constat.
- Ah oui ! je connais l’argument. Et tu vas sans doute me dire aussi que le capitalisme a amélioré la vie des gens ?
- Bien sûr. C’est indéniable, mon cher enfant. Les conditions de vie de millions de gens ont été considérablement améliorées. Nous vivons mieux, plus vieux et beaucoup d’entre nous profitent des avancées technologiques.
- Oui bien sûr et pour cela nous avons exploité les peuples des pays pauvres et pillé leurs ressources naturelles après avoir épuisé les nôtres ! Même toi tu sais bien que nous vivons une crise planétaire sans précédent : économique, sociale et environnementale. Cette société technicienne et industrielle tue ! Elle crée l’humiliation et la souffrance psychique dans nos pays et la souffrance physique dans les pays les plus pauvres.
- Je ne dis pas que nous ne vivons pas une crise grave et on pourrait penser que le système est devenu fou. Mais, en fait il suffirait de le réguler un peu mieux. Même s’il y a des errances condamnables, on ne peut pas tout jeter. Le capitalisme, même imparfait, est encore ce qu’il y a de plus humain.... Que proposes-tu d’autre ? Aurais-tu aimé vivre sous Staline ou chez le Khmers rouges ? Sais-tu que la révolution nationale-socialiste fut avant tout une révolution anticapitaliste ? Charmant résultat !
- Bien sûr que non ! Ce n’est pas ce que nous proposons. Mais nous sommes convaincus qu’il ne peut y avoir de « bon » capitalisme car la recherche du profit maximum à court terme, la propriété privée des grands moyens de production, l’exploitation des hommes et de la nature, la spéculation, la compétition, la promotion de l’intérêt privé individuel au détriment de l’intérêt collectif, l’accumulation frénétique de richesse par une poignée d’individus ou encore les guerres sont des caractéristiques inhérentes à ce système. Le capitalisme n’a pas de visage humain. Il a le visage de la barbarie !
- Mon Dieu ! On peut dire que tu as bien appris ta leçon, mon fils ! Quelle naïveté ! Ce n’est pas parce qu’une poignée d’individus sans scrupules a créé une crise financière qu’il faut hurler avec les loups. Ce système permet aussi à ceux qui travaillent dur de gagner leur vie et de vivre mieux. Ce système a permis d’émanciper des peuples et d’amener la démocratie dans des pays qui en étaient privés. C’est le seul qui crée la richesse et favorise l’innovation. Et n’est ce pas la richesse des pays industrialisés qui permet de venir en aide à ceux qui en ont besoin et qui souffrent ? Les aides aux pays en développement ou les moins avancés, d’où viennent-elles ? En attendant qu’ils puissent à leur tour profiter de ce qu’apporte ce modèle économique : la liberté, l’épanouissement, l’accès à la santé et à l’éducation et des conditions de vie et de travail décentes.
- Laisse-moi rire, ma très chère mère ! Tout d’abord nous sommes bien là devant le comportement typique du bourgeois : l’exploitation d’une main, la charité de l’autre ! Toi, tu le sais bien, qui te donnes bonne conscience en aidant les plus fragiles, les laissés pour compte que ton système a contribué à créer. Ensuite tu sais bien au fond de toi qu’il y a bien peu de chances que ton modèle apporte quoi que ce soit aux peuples qu’il pille éhontément. Pour l’instant la moitié de l’humanité vit dans la pauvreté, privée d’accès à l’eau, à la nourriture, aux soins et à l’éducation. Pas question alors de télé, d’internet et autres merveilles technologiques !
Et enfin ce que tu soupçonnes sans te l’avouer c’est que ce putain de système va s’effondrer un jour ou l’autre et peut être plus vite qu’on ne le pense. Et je compte bien l’aider un peu à se casser la gueule.
- Ah oui ! Toi et tes amis anarcoanticapitalistes ou je ne sais quoi. Vous n’êtes bons qu’à recracher les lectures et discours ridicules que vous avez suffisamment remâchés pour donner l’illusion d’une pensée personnelle !
- C’est là que tu te trompes. Descendre dans la rue, gueuler des slogans usés et vidés de leur sens, affirmer que la révolution c’est incessamment sous peu, demain ou après demain au plus tard, c’est fini ! Il est temps d’agir et de frapper fort, en commençant par des temples dédiés au Veau d’Or comme celui-ci. Puis sur les ruines fumantes nous construirons une société socialement juste, respectueuse de la nature et de l’être humain, solidaire et émancipatrice.
- Que racontes-tu ?!... ça suffit là ! ! Tu es ridicule et moi aussi! Cette discussion est ridicule. Je suis là pour voir mon fils, prendre des nouvelles de sa petite vie provinciale auprès de collégiens indisciplinés et boutonneux, profiter d’un bon repas au soleil dans un cadre agréable et non pour l’entendre déblatérer des inepties de lycéen utopiste !

Contrariée, elle termine son assiette avec de petits mouvements brusques. Je souris, satisfait de lui avoir gâché son déjeuner et d’avoir évité ses questions condescendantes sur ma vie professionnelle, mes problèmes d’argent et ma vie sentimentale inexistante.
Cependant elle n’est pas agacée, elle est mal à l’aise. Le repas se poursuit dans le silence.

Lorsque nous nous quittons au bas de l’escalator qui nous a ramenés au rez-de-chaussée du complexe commercial, j’ai soudain le sentiment que c’est la dernière fois que je la vois. Après m’avoir posé un baiser rapide sur la joue, elle s’éloigne de son pas altier et si peu sensuel.

Un pilier la cache à ma vue au moment où la bombe explose.


L’explosion est prodigieuse. C’est le souffle d’un dragon qui nous soulève, nous projette en tous sens puis nous happe à nouveau pour nous recracher un peu plus loin, pantelants, désarticulés , broyés, émiettés. Et à ce moment, juste celui-ci, pas de son. Un silence blanc mat. Puis l’haleine brûlante de la bête enflamme matériaux et êtres humains, plantes vertes en pots, marchandises et enseignes. Le dragon rote presque joyeusement. L’odeur de ses entrailles est pestilentielle, mélange de plastiques fondant, de tissus se consumant sournoisement et de chairs humaines carbonisées. De ses naseaux monte une fumée épaisse et grasse qui obscurcit tout et nous suffoque, assourdissant les cris.
Je rampe jusqu’au pilier derrière lequel le corps de ma mère a été jeté comme on jette négligemment un chiffon. Je me penche sur elle et l’horreur me terrasse.
Puis, je découvre le carnage autour de nous, les corps éparpillés au sol et la déambulation hallucinée des survivants. J’entends les sanglots et les gémissements. De temps à autre un hurlement de douleur jaillit d’un corps martyrisé.

Alors je hurle vers le plafond éventré : « Eric, sombre connard ! On avait dit demain ! » Je crie, alors que les larmes et la morve dégoulinent sur mon visage, « Demain !! ».

Mais cela ne sert à rien, n’est-ce pas ?
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Alphonse Dumoulin · il y a
Désolé, d'abord intrigué par l'entame, j'ai abandonné au premier tiers : je ne supporte plus l'empilement de poncifs pontifiants et moralisateurs. Du pur prêt à penser melanchonesque. En colère ? Un peu, car j'apprécie souvent vos textes. Oui, je sais : je suis con. Mais je préfère : au moins, c'est ma bouillie à moi, pas du prémâché bien pensant.
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Farida Johnson · il y a
Cher Alphonse il y a donc quelque chose qui n'a pas du passer dans mon texte. le prêt à penser du fils est tout à fait volontaire , l'auteur , moi en l’occurrence, n'est pas du tout en phase avec ce que dit ce jeune terroriste, pas plus d'ailleurs qu'avec les propos de la mère. Et de plus je pense que ces idées qui l'amènent à poser une bombe sont loin d'être "bien pensantes" non? Vous êtes loin d'être con enfin, juste un peu soupe au lait peut-être? mais au moins vous dites ce que vous pensez et c'est tant mieux. A plus tard pour un autre texte qui vous plaira mieux, je l'espère.
PS:j'ai mis du temps à répondre car j'étais très loin en voyage et sans ordinateur.

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Alphonse Dumoulin · il y a
Et donc un vote de cœur pour le fair play de la réponse.
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Farida Johnson · il y a
Voilà un commentaire détonant! Merci Michel.
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Michel Allowin · il y a
"Boum" écrit par Doum
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Farida Johnson · il y a
Voilà un commentaire détonant! Merci Michel.
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Louise Calvi · il y a
Retranscription noire d'un conflit mère / fils qui va bien au delà de ce qui est courant.
Un attentat oui, mais pas assumé.

Bravo

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Farida Johnson · il y a
Merci Louise! A bientôt.
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MissFree · il y a
Une confrontation mère-fils bien retranscrite. J'ai beaucoup apprécié la lecture.
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Farida Johnson · il y a
Merci Miss! Je suis heureuse que ça vous ait plu.
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Brennou · il y a
"L'homme ne vit pas seulement de pain... !" Mais seuls ceux qui ont lu cela, peuvent le comprendre.
Les positions de ceux qui l'ignorent, sont bien décrites... jusqu'à leur conclusion inéluctable et absurde !

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Francine Lambert · il y a
Deux images de la société qui s'affrontent puis cette explosion, dans tous les sens du terme. . . J'ai beaucoup apprécié votre paragraphe décrivant "le souffle du dragon" et cette métaphore très expressive. Au plaisir Doum !
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Farida Johnson · il y a
Un grand merci Francine! A bientôt.
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Kiki · il y a
un joli texte sur les différence des générations mère fils. et cette chute qui nous rappelle de si mauvais moments que sont les attentats. Bravo
Je vous invite Doum à l'occasion à aller lire et soutenir mon poème en finale sur les cuves de Sassenage. Merci d'avance

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Farida Johnson · il y a
Ah bon! vous le trouvez joli? Merci en tout cas d'être venue me lire.
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Didier Poussin · il y a
Le chaos du monde
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Farida Johnson · il y a
Quatre mots définitifs, Didier! Merci d'avoir lu ma nouvelle.
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Charles Dubruel · il y a
votre texte mériterait plus d'une voix ! hormis la scène atroce de l'attentat, il m'inspire deux réflexions. La première : l'amour d'une mère pour son fils n'est pas inné (cf le bouquin d'Elisabeth Badinter sur le sujet). La deuxième est une petite précision : un capitalisme "normal" n'est pas néfaste, par contre, je crois que c'est le sur-capitalisme, l'excès de capitalisme, qui a les effets pervers dont vous parlez.
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Farida Johnson · il y a
Merci Charles! Je suis touchée par votre compliment. Ce que vous précisez est exactement ce que pense la mère dans mon histoire.
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