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Le cyclo-boulot-picot

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Ginette Vijaya

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345 voix

FINALISTE
Sélection Public

Ce matin-là, je devais pédaler vite. Le gamin avec son cartable trépignait. Il me répétait en boucle « Dépêche-toi, je vais être en retard », le maître d’école n’acceptait plus les retards, qu’il se retrouverait consigné dans la salle des surveillants. « On doit se présenter en rangs d’oignons devant l’entrée de la classe, attendre que le maître nous fasse le geste d’entrer jusqu’à un pupitre, attendre qu’il nous dise de nous asseoir et si un élève manquait à ce rituel, il n’avait plus qu’à se diriger tête basse vers la grande salle des devoirs supplémentaires, la salle des heures de colle comme on l’appelle. » Le cartable du garçon craquait de toutes parts, un illustré pendait d’une poche, un sachet de nougats de l’autre, tout ce qu’il y a de plus collant et gluant, je regardais avec inquiétude sa façon de s’affaler sur les coussins avec le cartable entre les jambes ; je visualisais tout ce qu’il me fallait nettoyer. Je devais m’arc-bouter sur les guidons et pousser sur les pédales. Mon chapeau conique me tombait dans le dos, je transpirais déjà. Le garçon me déposa quelques sous dans la main quoique je n’en aie nul besoin puisqu’un accord me liait avec les parents qui me payaient à la fin de chaque semaine. J’acceptais les sous, je savais que c’était juste le contentement de l’enfant excité par la course diabolique dont j’avais fait la démonstration héroïque à travers les rues de la ville. Aux cris de « Dégagez, poussez-vous » et aux klaxons exagérés que j’actionnais, aux slaloms que j’ai effectués, le garçon avait bien dû se marrer en ce matin d’école et c’était son bonheur que je recevais dans ma main, ma récompense, lorsque je le déposais ébouriffé et hilare devant son bâtiment déjà encombré d’écoliers blagueurs et brailleurs.
Je devais venir le rechercher à midi. Entretemps, je me faufilais dans les grandes artères dans l’espoir d’être hélé par les femmes empressées de faire leur marché. Je les connaissais, ces braves ménagères avec leurs grands paniers sous le bras et qui marchaient rapidement, jacassant comme des poules sortant de leur piaule. Elles arrêtaient le cyclo-pousse en un seul geste impérieux de la main, sûres d’être obéies au doigt et à l’œil. J’en chopais une qui me gava de ses bavardages, je rigolais, je compatissais, je suivais les scènes de sa vie domestique comme les derniers rebondissements d’un feuilleton ; j’en avais de telles confidences que je connaissais tous les potins de la ville ; demandez qui a fait quoi avec qui ? Je pourrai vous répondre. Je ne connaissais pas les noms, je connaissais leurs usages et leurs travers qu’ils portaient sur eux comme de vieux costumes mille fois repassés.
Je m’arrêtai devant le marché, près d’un trottoir encore libre. Je vannais celles qui ployaient déjà sous le poids de leurs paniers gonflés et débordants de fruits juteux et de bougainvillées. « Ma brave dame, je peux vous ramener. Pas de souci pour le prix, je vous transporte d’abord. Je sais où vous vous rendez. Montez ! » Tous savent qu’il y a un accord tacite. Le prix est le même tant qu’on dépose les personnes aux maisons et résidences de la ville et on peut toujours leur demander de payer l’excédent si la course a été particulièrement longue et ces dames savaient me rémunérer en gâteries, prunes séchées, crêpes et autres sucreries. La ville bourdonnait d’accords tacites, tout se dit à mi-voix, tout se transmet, se communique aussi follement que le souffle chaud du vent dans les branches des frangipaniers. Et je m’en allais, le bras levé en l’air pour indiquer mes directions, content de moi et elle de moi, bifurquant gaiement à droite ou à gauche au gré de mon habileté à déconcerter les conducteurs bien assis dans leur automobile, pilant quand je leur filais sous le nez, et quand je souriais de toutes mes dents, pas du tout effarouché de les entendre me balancer les plus infectes insultes !
Quand je n’avais plus personne à dépanner et à trimbaler, je m’occupais de mon carrosse. C’est ainsi qu’on le nommait dans les temps anciens, un palanquin, un porte-piéton ! Je brossais les coussins, les frottais avec quelques gouttes de vinaigre blanc mélangé à des cristaux de soude. Facile ! Tout était ensuite propre, blanc, désinfecté et surtout c’était un bon désodorisant parce que question odeurs, je transportais aussi les odeurs ! Le sandwich rôti-coriandre du garçon, le poisson séché de la ménagère, le parfum sucré de la dame à l’ombrelle virevoltante ! Ma séance de dépoussiérage terminée, je m’attaquais aux essieux, j’astiquais les roues et les jantes sans oublier les bandes de protection en caoutchouc ajoutées sur les roues pour amortir les chocs. Je me faisais une joie de briquer mon outil de travail. J’en étais fier parce que je me sentais monter en grade depuis que j’avais fourgué l’ancien cyclo-pousse dans l’atelier à cycles. J’en avais bavé de cette ancienne chaise à porteurs que je levais par la force de mes biceps quand je marchais pieds nus par les rues avec cette sorte de charrette à bout de bras. Heureusement mon entrepreneur décida de tout moderniser et me proposa un jour un cyclo-pousse avec des guidons, des roues et une bâche de protection. Ce jour-là, j’étais heureux, j’essayais mon nouveau bolide en riant et criant, en faisant des moulinets de mes bras, cavalant comme une bête pour vérifier la bonne conduite des pédales. On me saluait moi, le bonhomme au chapeau conique, au tee-shirt bleu ciel, en pantalons noirs et en sandales couleur paille. Je longeais les trottoirs quand on me repoussait ou qu’on me chassait sur les côtés, je trônais au milieu de la route, pouffant d’avoir créé un embouteillage monstre, je pédalais, ne pensant à rien d’autre qu’au vent qui me cinglait le visage.
La dame revenait, je la reconduisis chez elle, elle laissa choir quelque sous dans ma main et me dit : « Demain à la même heure ». Je repartis au collège et je me garais le long du trottoir où le gamin avait l’habitude de me voir ; je me disputais avec le marchand de soupe qui prenait toute la place mais ses mouvements gracieux au-dessus de sa marmite fumante me donnaient faim. Je commandai un bol de soupe et pendant que le cuistot plongeait des pâtes dans la soupe en touillant pour les ramener ensuite avec sa louche et les déverser dans un bol, je dévorai des yeux les ingrédients qu’il ajoutait au fur et à mesure que les lamelles de viande frissonnaient dans le bouillon, les oignons, les herbes aromatiques, les pousses de soja, chaque chose remplissant le bol de ce qui était pour moi un repas complet que je mangeais avec des baguettes en bois ; je buvais l’eau de ma gourde et j’écoutais les premiers clients s’agglutiner autour du gargotier ambulant pour se préparer à honorer ce moment idyllique où plus rien ne compte que le lent suçotement du chaud liquide que l’on savoure par goulées avides. Cette sarabande de gestes comme les ficelles de marionnettes que l’on tire selon une technique attentive retient toujours l’attention des gourmets ; je mangeais ma soupe à même le bol poussant du bout des baguettes les pâtes ramollies puis le cuistot me proposait ensuite de la liqueur. Je refuse toujours sachant que sa liqueur est frelatée ; ma gourde d’eau plate me satisfait et parfois quand j’ai le temps, je m’offre une tasse de thé au jasmin sur la terrasse d’une échoppe.
Le gamin arrivait avec un groupe de jeunes gens frondeurs qui le taquinaient. Je lui accordais un moment de papotages, il n’y a rien de mal à cela. Je le laissais prendre une glace qu’un vendeur itinérant propose à la sortie des écoles. Je surveille plutôt les grands qui pourraient l’entraîner dans des parties plus dangereuses.
Sur le chemin du retour, je le questionnai sur sa journée.
— J’aurais aimé aller à l’école comme toi.
— Et tu ne l’as jamais fait ?
— Juste ce qu’il faut pour pouvoir pédaler.
— Et tu ne voudrais pas reprendre ?
— Non je crois que mon cyclo-boulot-picot me suffit. Oui mon lit Picot ! Je dors dans un lit picot c’est-à-dire une sorte de brancard pliable à côté de mon cyclo. Le soir, je range mon cyclo dans l’atelier et je dors où je peux quand il se fait trop tard, parfois à côté de mon cyclo ou sur le trottoir devant l’atelier.
Je déposai le gamin devant sa blanche maison au grillage en fer forgé et lui dis simplement :
— Ne lâche pas tes cours et ne fugue pas ; mieux vaut faire les devoirs que d’aller t’encanailler avec des amis de cette bande qui te colle aux basques ; moi, tu vois, j’aurais aimé avoir un beau cartable comme le tien avec des crayons et des cahiers et de beaux livres.
D’habitude je ne me permettais pas d’interférer dans les affaires de mes clients mais ce gamin, j’ai fini par m’en soucier. Je le conduisais et le ramenais tous les jours, je me sentais responsable sinon de sa vie du moins de la portion de vie qu’il passait en dehors de sa maison.
L’averse pouvait brusquement tomber et le toit rigide de mon cyclo agrémenté d’une capuche blanche donnait un air de seigneur à mon cyclo-pousse qui n’était peut-être pas un véhicule haut de gamme mais je l’aimais comme il l’était, rêvant parfois de grimper dans l’échelle des moyens de transport et accéder un jour à un véhicule à moteur.
La peur de ma vie, je l’ai vécue. Un jour, je me suis brusquement fait gauler par un quidam qui me lança : « Rue des voleurs, vite ! Et à fond la caisse ! Cinq piastres si tu m’y emmènes en moins de cinq minutes. » Je savais que c’était mission impossible mais les caïds étaient toujours impatients, expéditifs. Tant pis pour les piastres. Je ne voulais pas finir dans un caniveau. Il serrait une sacoche ; je crus voir les contours d’un flingue mais il n’était plus temps de geindre.
Je pédalai la peur au ventre, le feu au gosier, la sueur aux jarrets. La douleur aux tempes me mettait déjà en transes. Un brigadier en short, en képi et bottes noires se profila aux confins de ma terreur. L’appeler ? L’interpeller, mais ma course était lancée ! L’adresse, je la connaissais, je ne voulais pas m’y engouffrer, on n’y entrait que pour être embroché ! Je fus soulagé quand le type me donna mes piastres mais le regard qu’il lança était clair : «  Motus ! Tu ne m’as jamais vu ! » Je détalai, virai de bord, fonçai dans le centre-ville. Je ne respirai que lorsque je passai devant la boulangerie, le grand hôtel et le cercle sportif.
Mes coéquipiers avaient la vie dure avec la mafia du coin. Je m’estimais chanceux d’avoir pu trouver un terrain d’entente concernant les mauvaises rencontres. Il y avait d’autres personnages tout aussi veules qui me volaient, cambriolaient mon cyclo ou le cassaient par pure jalousie.
Je cachais le fruit de mon travail dans une petite cachette que tout le monde ignorait ; les premiers temps, quand je n’étais qu’un nigaud naïf et plein de bonnes intentions, je plaçai mon trésor, mon petit pécule amassé à la sueur de mon front dans une petite poche cousue dans la doublure de ma chemise mais depuis que je me suis fait tabasser et rouer de coups et détrousser, j’ai compris qu’il valait mieux ne rien avoir sur soi.
Un jour j’aurai assez d’argent pour pouvoir prendre ma retraite et continuer de payer les études de ma fille.
La petite suit les cours du lycée de la ville et elle s’en sort très bien ; je faisais tout pour l’ignorer quand je passais devant la grille du beau bâtiment en briques rouges. Je ne voulais pas être pour elle un sujet de moqueries et c’est de loin que parfois je la voyais rentrer sagement à pied, ployant sous le poids d’un sac bourré de livres. Je la laissais suivre sa route.
Le destin ? C’est quoi le destin ? C’est quand mon patron me convoqua pour me dire qu’il avait grand espoir d’agrandir sa petite entreprise :
— Est-ce que cela te plairait maintenant de rouler en cyclomoteur ?

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Finaliste

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CLASSEMENT Nouvelles

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Guy Pavailler · il y a
Quand on a peu pécuniairement mais qu'on est riche de son courage et de son travail, quand on est à sa place dans sa vie, cela donne une très belle histoire essentielle, certes bien écrite et attendrissante. Mes voix pour votre texte.
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Ginette Vijaya · il y a
Je vous remercie pour votre lecture .
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Aya · il y a
Un bel exemple de courage et de dur labeur par ce texte. Mes 3voix. Je vous invite à me soutenir pour ma 1ere compétition https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/ma-vie-notre-combat-1
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Ginette Vijaya · il y a
Merci Aya
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Isabelle Lambin · il y a
J'aime ce texte : l'optimisme de votre personnage déteint sur vos mots.
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Ginette Vijaya · il y a
Merci Isabelle
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T. Siram · il y a
Une belle histoire écrite sobrement... bonne chance !
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Ginette Vijaya · il y a
Merci T.Siram
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rabab · il y a
Un texte passionnant jusqu'au bout, Bravo !
si vous voulez lire mon récit , https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/rencontre-inattendue-11
j'espère qu'elle vous plaira, votre avis me fera plaisir
bonne chance, mes voix

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Ginette Vijaya · il y a
Merci Rabab
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Felix CULPA · il y a
Quel beau récit, quel bel éloge sur une vie de labeur, quelle belle exemple ! Vous redonnez un sens la fierté que l'on acquiert avec son travail! Mes trois voix sont pour vous !
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Ginette Vijaya · il y a
Merci beaucoup Félix
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FlorianeG · il y a
Cela fait plaisir de lire le récit d'un homme qui travaille dur, qui n'est pas, et de loin, le mieux loti, mais qui parait content de ce qu'il fait et de ce qu'il a. Certains pourraient en prendre de la graine...
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Ginette Vijaya · il y a
Merci Floriane .
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Marcel Prout · il y a
La vraie vie au ras du bitume. Sympa.
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Ginette Vijaya · il y a
Merci beaucoup.
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Chantal Sourire · il y a
Mon vote !
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Ginette Vijaya · il y a
Merci Chantal
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Gali Nette · il y a
Un rythme soutenu, pour ce texte relatant la vie sans espoir ou presque de certaines personnes et leur abnégation :((
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Ginette Vijaya · il y a
Merci Gali Nette
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