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Le Clown

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Au fond d’une cour du neuvième arrondissement de Lyon, il y a un théâtre qui survit comme tous les petits théâtres, nombreux, de toutes les villes de France. La programmation y est pourtant réputée, et diversifiée : des adaptations et des classiques, de nombreux spectacles d’humoristes, il faut dire des one-man show ou one-woman show, quelques concerts, des cours de théâtre ou des interventions auprès de groupes scolaires composés de petits ravis et enthousiastes ou bien d’adolescents souvent contraints et forcés par leur professeur de français, des spectacles pour enfants aussi, parfois pour très petits enfants comme celui qui sera donné tout à l’heure à 11h. C’est toujours particulier pour une troupe de jouer le matin. Il faut se lever tôt, tout préparer, à 11h30 la performance est terminée et à midi, c’est réglé, la journée est pliée jusqu’au lendemain. Rien à voir avec les spectacles qui se donnent à 20h et finissent à 22. Interpréter Antigone ou Roxane, ou bien même Véronique Houllié, un des personnages de la pièce de Reza, Le Dieu du carnage, comme elle l’a fait l’an passé, ça ne demande quand même pas la même énergie. C’est ce qu’elle se dit en fumant sa cigarette d’avant-scène, dans la cour arrière du théâtre, du côté où les spectateurs, petits et grands, ne peuvent pas la repérer. Mais de toute façon, s’il le pouvait, ça ne serait pas non plus un drame : en civil, elle est incognito. Les petits ne feraient pas le rapprochement entre la punkette aux cheveux d’apparence mi-long mais dont on découvre si on les relève en queue de cheval qu’ils sont rasés de près à partir des oreilles jusqu’à la nuque, et le clown qu’elle interprète sur scène.

Un spectacle pour enfant le matin, ce n’est pas la même énergie convoquée, c’est certain, mais tout de même, il faut bien avouer que les petits ne pardonnent rien. Lorsqu’elle joue Baby Cirk, c’est le nom de la performance qu’elle interprétera à 11 heures, elle est seule en scène, chaque représentation, face à une trentaine d’enfants âgés pour la plupart de un, deux, trois ou quatre ans. Ces petits êtres là n’ont aucun filtre et sûrement pas celui de la bienséance. S’ils s’ennuient, s’ils trouvent le temps long, s’ils ne sont pas touchés dans les profondeurs de leur toute jeune et grande âme, ils le manifesteront ; ils ne resteront pas là, sagement, à attendre que l’acte trois se termine, contents d’avoir opté pour une comédie et non pour une tragédie, avec Racine ils seraient bons pour deux actes supplémentaires.

On croit qu’avec les touts petits, il va y avoir du grabuge, des cris, de l’agitation, au commencement ; qu’il faudra batailler pour les captiver mais c’est un préjugé de débutant. Le tout petit, en réalité, n’a aucun à priori et par conséquent, il te laisse d’abord toutes tes chances. Au commencement justement, il est là, assis sur les tapis installés devant l’estrade dans la petite salle du théâtre. Pour lui, pas de strapontin : il faut presque l’assoir sur scène, qu’il puisse s’il l’osait, toucher le clown. Il n’ose jamais.
A priori il n’y a personne sur scène, en tout cas, le petit ne voit rien, sinon des accessoires tous rose et blancs. Il n’a pas repéré le clown contorsionné caché sous deux parapluies ouverts qui forment sur lui comme une carapace. Il n’a rien vu mais, du haut de ses quelques années, il sent, il devine une présence et c’est peut-être ce qui le concentre.

Ils sont dix, parfois vingt, rarement trente mais ils attendent très sagement. C’est solennel, un enfant. Ca commence par faire confiance. Ca ne se méfie pas comme les grands. La lumière se tamise. Je vais me lancer, bientôt, au premier coup de bâton qu’aura construit artificiellement l’ingénieur du son. J’ai du fard sur mes joues, beaucoup, et un nez rouge et rond. Un caleçon blanc un peu scintillant et un justaucorps de la même couleur. Par dessus encore, une sorte de chemise de nuit étoilée et informe. J’ai relevé mes cheveux, on voit sur le côté qu’ils sont rasés, qu’importe, je suis un clown, un saltimbanque, il serait violet que ça n’étonnerait personne.
J’entends le silence. Je peux vous dire qu’il y a de la grâce dans le silence naturel d’une troupe d’enfants assis les uns à côté des autres. Certains sont tendus. Tellement qu’ils refusent de regarder la scène droit dans les yeux : ils tournent la tête sur le côté, leur petit corps tout raidi par l’appréhension de l’inconnu et jette tout de même un œil en biais, rétine dilatée d’inquiétude et d’angoisse, conscients d’assister prochainement à un événement mais incapable d’en imaginer le contenu. Leur petit cerveau qui mouline « Si Papa, si maman, sont là avec moi ça va. Maman sourit derrière, je la vois, même dans la pénombre, c’est qu’alors ça va, si Maman sourit, ça va » ; toute leur énergie mise dans la maîtrise de leurs émotions. C’est éblouissant un enfant. De volonté. De sincérité aussi.

Je commence par secouer mon pied nu que j’ai fait un peu dépasser du parapluie, puis je m’étire et sort doucement ma jambe, un bras. Je soulève un parapluie, deux. Je baille, je ronchonne, je simule un réveil difficile, j’essaie de me lever, je retombe sur mes fesses. Premiers légers rires, des sourires appuyés qu’on devine, l’ambiance s’apaise immédiatement. Le clown est gentil apparemment et il amuse. Une petite fille qui ne voulait pas regarder la scène, inquiète, raide, s’est complètement déraidie : il y a désormais deux billes bleues de chouette qui pétillent au milieu de son visage encore tout rond de poupon et elle dit en criant « Maman, le clown a mis son Babybel ». Dans leur réalité, mon nez est en cire rouge de pâte à fromage de supermarché.
Mon numéro commence : je dois m’habiller mais tout est compliqué, enlever ma nuisette, enfiler ma robe rose à paillette et mes chaussettes. Tout est prétexte à me ralentir, rien n’est simple dans une vie de clown. J’enfile ma tête par une manche, ma chaussette est trouée, je m’emmêle les crayons et m’étale de tout mon long. Ca amuse certains petits qui rient beaucoup, les autres restent cois, subjugués. Il y a déjà les caractères qu’on devine, tout tracés, innés en somme.

La musique se fait plus douce, plus discrète chez l’ingénieur du son parce que je prends le relai. J’attrape une flûte traversière qui passe accrochée à un nuage en carton. Je joue des airs connus de cavalerie en battant la mesure avec mes pieds que j’ai habillés de bottes noires à pois violet. Douze ans de conservatoire. Prix d’excellence. Respectable pour une saltimbanque. Ma grand-mère qui ne comprend pas, qui dit que je ne travaille pas, que je fais le clown (elle a raison !) trouve que c’est du gâchis. Derrière moi au fond de la scène, il y a trois autres paires de bottes, trop petites pour mes pieds de grandes filles. Dedans, j’ai installé des flutes à bec que j’ai bloquées grâce à un système en caoutchouc : quand j’appuie sur la tige de la botte, un appel d’air se crée et la flûte produit un son. La botte devient une bouche. Ca fait rire. Même les grands. Je vois leurs yeux pétillés à eux aussi. C’est féérique notre univers, clownesque, doux, gentil mais ça fonctionne aussi sur les parents. Ils sont surpris quand la demi-heure est finie. Certains viennent me dire « merci, on ne s’est pas du tout ennuyés ». Mieux, cher monsieur, vous avez passé un beau moment. D’abord parce qu’il y a la joie visible sur les visages de vos enfants, c’est vrai, c’est ce qui vous enchante en premier : la magie de les voir emportés par l’illusion. Le sublime quand un petit être instinctivement plein de poésie accepte si facilement de laisser la réalité pour embarquer dans un monde imaginaire. Ensuite, c’est vous, vous qu’on embarque : monde parallèle, retour en enfance, à tous les coups je gagne.
Avec les bottes, je joue les tambours de ma cavalerie, je m’aide de certains sons de bouche et le technicien du son est de nouveau venu à ma rescousse. Les bottines en caoutchouc noires à poids violets deviennent des chevaux. Ma gorge mime le cliquetis des sabots sur le bitume, troupe lancée au grand galop. Dans le haut-parleur, la musique s’amplifie, s’accélère. Mes chevaux de pacotille s’essoufflent, soufflent et hennissent. Les petits yeux deviennent grands, s’écarquillent à l’infini. Quand tout s’arrête, un petit blond qui s’est mis debout instinctivement, deux ans, peut-être deux ans et demi, applaudit. Les autres suivent et j’entends de petits « bravo » enthousiastes et enthousiasmants.
Je m’assois épuisée et j’attrape un sac de bonbons lumineux. J’avale pour de faux mes lumières rondes de toutes les couleurs que je mâche en me délectant bruyamment quand un enfant crie du troisième rang « Des mouches ! Des mouches ! ». Je m’adapte. Ce que j’avais voulu lumière devient insecte. Je sors un bonbon, je le fais tournoyer autour de mon visage en chantant « bzzzzzzzz bzzzzzzz bzzzzzzz bzzzz » puis je fais encore semblant d’avaler ma prétendue lumière transformée en mouche par l’imagination d’un petit garçon. Cette fois, ce sont les parents qui rient. Tous.

Soudain, c’est l’heure de mon bain. La journée est presque finie : le clown joyeux tout rose et blanc va bientôt quitter bottes à pois et robe à paillettes pour remettre son pyjama. Je m’enfonce dans une bassine que j’ai installée au centre de la scène. Je chante, je mime le frottement du savon sur ma peau, sur mes pieds. Mes orteils jouent du piano avec un petit instrument en bois posé à l’extérieur de la baignoire. Puis je veux sortir mais mes fesses restent coincées dans le tube en plastique, un classique. Je me débats, je marche en canard, la baignoire aux fesses devenue carapace, je tombe, retour au point de départ. Dans la petite salle, on rit aux éclats. Je tends une main désespérée, j’encourage du regard et avec quelques onomatopées un enfant, peu importe lequel, à venir me sauver. Parfois c’est long, ils n’osent pas. La timidité sans doute, encore un peu d’appréhension, chez certains l’envie que je lis dans les yeux mais déjà la conscience de l’action qui contraint. Soudain, un garçon se lève, petit gaillard de trois ans, il s’approche d’un pas sur et confiant et me tend la main à son tour, attrape la mienne et tire, tire, tire, de toutes ses petites forces. Je me décoince et me déplie de tout mon long de clown rose et blanc. Il a réussi ! Mon sauveur retourne s’asseoir, aux lèvres et dans le regard une fierté qui, qui sait, participera peut-être à forger son petit être. Je joue encore un peu avec des plumes et une machine à bulles. Quand elle se met en route, lance des dizaines de ronds de savon de toutes les tailles dans les airs, on entend toujours des exclamations, des cris de joie. Quelques enfants se lèvent pour tenter de les attraper, comme un réflexe inné.
Je baille. Un peu. Beaucoup. Le clown est fatigué. La musique se fait douce. La lumière est tamisée. Je quitte ma robe et mes bottes, non sans clowneries et contorsions, j’enfile de nouveau mon justaucorps et mon caleçon. Je mime le sommeil qui pointe le bout de son nez : je me frotte les yeux, baille encore, joins mes deux mains et les colle contre ma joue en inclinant ma tête vers la droite, les yeux clos. Les enfants ont compris. J’ouvre les deux parapluies qui me servent de lit-coquille mais avant de m’allonger en position fœtale sur le sol de la scène et de me couvrir des deux ombrelles ouvertes, je dis au revoir de la main aux petits spectateurs encore concentrés. Tous me répondent. Dix, vingt, certains jours trente petites mains qui se lèvent et s’agitent en silence. Il y a de la magie dans cet instant, toujours, sans doute à cause du silence qui perdure. L’enfant est entré en communion avec le clown, il ne parlera que si le saltimbanque parle le premier. Je me plie à moitié puis j’envoie des baisers. C’est encore plus fort alors : dix, vingt, parfois trente enfants amenant doucement leur si petite main à leurs lèvres rondes et mimant l’envoi du baiser. Tant de sincérité. Tant d’implication dans ces caresses volantes. Les petits bras qui se jettent en avant pour envoyer l’amour le plus loin possible sur la scène. Les lèvres en cul de poule. Le bruit, comme un écho de la première bise. Toutes les autres qui m’arrivent en rafale, d’un coup. Dans la petite salle à la lumière tamisée où une trentaine d’êtres ont quitté pour un temps la réalité, c’est un instant de grâce. Il y a de la gratitude dans ces gestes appuyés. Il y a leurs remerciements. Je me plie encore et disparais complètement sous les parapluies. Un court silence. Applaudissements. « Bravo » aigus lancés à la volée. Rideau sur le clown aux enfants.
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Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une histoire écrite avec beaucoup de sensibilité et d'émotion
et qui nous laisse sur notre faim, Adeline ! Un grand bravo !
Une invitation à venir découvrir “Didi et Titi” qui est en lice pour
le Prix Faites Sourire Catégorie Jeunesse 2018. Bonne lecture
et merci d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/didi-et-titi

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Saint Sorlin · il y a
Votre récit m'a tenue en haleine jusqu'au bout ! Merci :-))
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