Le calendrier de l'avent

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Hiver 2021
Avec ses sourcils en broussaille qui lui tombaient dans les yeux, on aurait dit un chien de troupeau, brave et fidèle.
Notre voisin de palier avait été horloger, il n’y voyait plus beaucoup à force de démonter les montres et remonter les comtoises. Mais dans son regard délavé, autrefois gris bleu, valsaient des papillons, dès qu’il se posait sur moi. Il me saluait d’un geste de la main, deux doigts qu’il portait à la visière de sa casquette, semblant me dire « hé, moussaillon, cap sur l’horizon, il s’éclaircira un jour. » Il est vrai qu’alors je me dirigeais vers l’école, plus grand, plus fort.
Certainement Monsieur Max devinait les malheurs qui m’accablaient. Les cloisons étaient fines entre nos appartements et plus la meute se déchaînait à la maison, plus il redoublait d’attentions à mon égard. J’étais le mal-aimé de la tribu, le petit dernier arrivé trop longtemps après les deux autres, l’accident, le souffre-douleur de mon père, la tête de Turc de mes frères. Et pour ma mère j’étais transparent, elle soignait davantage ses plantes vertes que sa progéniture. C’était le plus dur. Les claques paternelles s’évanouissaient en brûlures éphémères, j’étais habitué aux coups fourrés de mes frères dont je portais le chapeau des méfaits mais j’aurais tout donné pour un baiser, une caresse, un sourire aurait suffi, à condition qu’il fût de ma mère. Une indifférence glaçante jusqu’à l’acmé de l’été, un vide dans mon jeune cœur, le néant m’habitait que je pensais ne jamais réussir à combler. Étais-je même digne d’encombrer cette terre. Du haut de mes dix ans, je pensais souvent à m’enfuir, faire un baluchon de mon cartable, une vieille sacoche élimée qui avait jadis appartenu à mon père, y jeter pêle-mêle un pyjama étriqué, mon cahier de poésie et la seule photo de ma mère dérobée dans l’album familial. Je claquerais la porte et courrais droit devant, vers l’horizon glorieux promis par Monsieur Max. Puis je remettais mon projet au lendemain, toujours à plus tard.
Un matin le voisin remarqua les balafres sur ma joue droite et l’hématome jaunissant qui parcourait le bras opposé, il ne prononça pas un mot mais ses yeux humides me fixaient, un peu plus qu’à l’accoutumée. Il me pria de l’attendre sur le palier et me rapporta un gros caramel dont le souvenir colle encore à mon âme comme il collait alors à mes dents abîmées.
Une autre fois, c’est une poignée de cheveux qui venait à manquer sur mon crâne, une sucette au miel vint alors apaiser la douleur et la honte. Monsieur Max avait fait provision de douceurs pour les lendemains qui déchantent. Je tenais vaille que vaille, grâce à tout ce sucre mêlé d’amour, incapable de la moindre gratitude, je n’en connaissais ni le sens ni l’usage. Alors je dévalais les escaliers, suçotant ma friandise en rêvant d’un coin de ciel bleu dans mes ténèbres.

Le souvenir le plus douloureux demeure ce premier jour de décembre. La famille s’activait aux préparatifs de Noël, on enguirlandait le sapin, on salivait à l’énoncé du menu et dans la crèche encore emballée, les rois mages se préparaient au grand voyage.
Nos parents s’éclipsèrent un instant avant de réapparaître, ils tenaient entre leurs mains des présents d’avant la fête, paquets carrés, parés d’un papier de soie rouge avec de gros nœuds verts. J’avais chaud dans le ventre à l’idée de la musique jouée à l’unisson par les papiers froissés. Je ressentais le plaisir de la surprise, quand on ne sait pas encore, ce moment suspendu entre l’ignorance, les supputations et le bonheur de la découverte.
Mon père offrit son cadeau à mon frère aîné et ma mère déposa le sien dans les paumes tendues du deuxième. C’était un calendrier de l’avent avec de petites cases à ouvrir chaque jour avant la nuit sainte, des niches gorgées de bonbons ou de nougats. J’attendais mon tour, je ne reçus que du vent et restais les bras ballants, hagard, sans même l’envie de pleurer tant la déception me sidérait, la peine viendrait plus tard. Aujourd’hui encore je me remémore la gifle morale, la plus amère de toutes. Je ne dormis pas de la nuit ou alors d’un sommeil hachuré de cauchemars où des farandoles d’enfants dégringolaient dans les flammes de l’enfer, les rires devenaient grimaces et les saints auréolés, des gnomes laids et grotesques. Sous les quolibets des passants, le père Noël, vêtu d’une houppelande sombre, me promenait sur son traîneau devenu corbillard pour l’occasion.
Le lendemain matin, Monsieur Max remarqua ma mine défaite, il n’avait pas de friandise susceptible de consoler un tel chagrin, il me donna rendez-vous le soir même dans ce qui avait été son atelier. Après l’école où je n’avais pas écouté un seul mot du maître, je me rendis dans la caverne du voisin, une pièce sombre où s’éparpillaient les souvenirs d’un métier enfui. Il m’attendait avec une tasse de chocolat fumant, elle était ébréchée mais sentait bon la tendresse, il me tendit un paquet décoré de papier or avec des rubans d’argent en tire-bouchon.
Je n’osais imaginer que ce cadeau m’était destiné, effrayé à l’idée d’une fausse joie, curieux malgré tout. Le vieil homme m’encouragea du regard et je commençais à dénouer les rosettes, écarter le papier doré qui grésillait sous mes doigts. L’objet avait la forme d’un rectangle, assez lourd dans mon souvenir, et je découvris un écrin de bois sombre, le couvercle gravé d’un cœur niellé de nacre. Je ne respirais plus. Monsieur Max posa la main sur mon bras et me dit : « Tu vas ouvrir le coffret, ce sera ton calendrier de l’avent, chaque soir après l’école tu viendras chez moi dévoiler une niche, tu vois, je les ai tapissées d’un linge fin pour garder le secret, et nous parlerons de chacune de tes trouvailles autour d’un chocolat chaud, qu’en penses-tu ? »
Je me jetai dans les bras du vieil homme, bien incapable de penser, certain que j’allais me réveiller couvert de pleurs et de sueur. Il m’invita à soulever l’étoffe d’une case, à l’exception, précisa-t-il, du couvercle, promis au dernier jour. Je contemplai le coffret, indécis, et dénombrai neuf petits casiers, je portai mon choix sur celui du haut à droite. Il s’agissait d’une plume qui pouvait être d’une volaille ou d’un écrivain, j’optai pour l’homme de lettres, moi qui aimais tant la poésie. Nous avons évoqué mon attrait pour les livres et, le rouge au front, je lui récitai deux ou trois vers de ma composition, il écoutait si bien. Il se mit à fredonner et les notes s’accordaient à mes mots. « Tu vois, nous avons écrit une chanson » me dit-il en me souriant « La création élève l’homme. » C’était ma première leçon. Il me renvoya chez moi, je laissai mon trésor en de bonnes mains.
Le lendemain, grimpant les marches quatre à quatre, je reconnus l’arôme du chocolat qui filtrait sous la porte, on s’installa et je soulevai le linge déposé sur la niche suivante. Un perroquet, une sorte de broche, me fixait de son regard aiguisé. Monsieur Max me laissa déguster mon breuvage, je l’avalai en me brûlant, pressé de parler, les mots sortaient, je me taisais depuis si longtemps. Je racontai mes parents, mes frères, les coups soudains et l’humiliation sournoise. Le vieil homme opinait. Quand j’eus repris mon souffle, il me dit « quel perroquet tu fais, c’est bien, la parole libère. » C’était ma deuxième leçon. Je rentrais chez moi le cœur délesté d’un peu de ma peine.
Les fleurs séchées de la troisième case m’inspirèrent des envies de prairies et de montagnes entraperçues sur le calendrier des postes. J’étais un petit citadin, jamais sorti de mes murs, étranger aux joies des colonies de vacances, contrairement à mes frères. Monsieur Max me présenta des photos, il avait été jeune un jour, il maintenait le bras d’une femme élégante. Au-delà du belvédère, l’écume des vagues fouettait un phare ceinturé de rouge et Monsieur Max me parla de son amour pour l’océan mais son regard se tournait à nouveau vers la dame. »Si tu aimes la nature, elle te le rendra. » Et il me poussa gentiment vers le palier. Je compris qu’il avait besoin d’être seul.
Sous je ne sais quel prétexte, je fus privé de sortie le dimanche et ne repris mes visites que le lundi suivant. Le dé à coudre de la quatrième case me laissa perplexe, je n’en avais jamais vu, ma mère étant peu friande de travaux domestiques. Monsieur Max m’en expliqua l’utilité et vanta les charmes de l’artisanat, comparant la couture à son ancien métier. Alors il s’intéressa à mon avenir, un brouillard opaque s’abattit sur mes épaules. Une chape oppressante, je ne distinguai qu’un long tunnel dépourvu de la moindre lueur. Le vieil homme n’insista pas et je rentrai chez moi, me répétant à l’envi la quatrième leçon « Prends soin de tes mains, elles sont le reflet de ton âme. »
À la maison, chaque matin mes frères effeuillaient leur calendrier, ils me narguaient avant d’enfourner la sucrerie du jour et grossissaient à vue d’œil. S’ils espéraient me faire souffrir, ils se trompaient, j’avais mon secret qui valait de l’or et le chocolat de Monsieur Max un rituel auquel je m’accoutumais avec bonheur.
Dans ma logique, le bouton, nous en étions déjà au cinquième jour, s’apparentait au dé mais le vieil homme m’amena à réfléchir à l’ordre dans lequel je découvrais mes niches, il m’invita à plus de fantaisie. Néanmoins il me fallut évoquer ce bouton vert. J’observai les rescapés de mon manteau et l’idée me vint de ce qu’ils permettaient d’ouvrir et de fermer. Monsieur Max m’ouvrait sur l’univers, je le sentais confusément, il m’aida à le formuler « Sois curieux de tout, une vie ne suffit pas à connaître le monde. » Il termina, énumérant sur ses doigts enflés les sept merveilles de ce monde magique, éclatant de rire à voir mes yeux écarquillés devant ces images aussi belles que les mots.
La leçon avait porté ses fruits, je chamboulais l’ordre de mes choix et soulevais le linge d’une case située en bas du coffret. Pour découvrir la vie, on peut lire, apprendre, écouter mais aussi voyager. Le timbre dévoilé évoquait de lointaines pérégrinations autour du globe. Monsieur Max sortit une mappemonde qui avait jadis servi de lampe et je partais pour Rome tournoyer autour du Colisée, je visitais le temple de Ramsès sous le feu du dieu Ra, les marchés flottants du Mékong où se baignaient les enfants nus et le Louvre dont le vieil homme avait conservé plusieurs reproductions, drôles de femmes manchotes et guerriers décapités. Je vagabondais toujours alors que je poussais ma porte et plus rien d’autre ne pouvait m’atteindre que la richesse et l’étrangeté de l’univers.
Le mois de décembre caracolait à toute allure. La neige tapissait les trottoirs et le breuvage fumant qui m’accueillait en haut des marches était une fête. Il restait trois niches et le fameux couvercle qui déjà m’intriguait.
De délicates fleurs de plâtre m’initièrent à l’art de la sculpture, j’appris à différencier Camille Claudel de ses contemporains. La vie singulière et tragique de l’artiste me troublait tant que j’eus droit à une seconde rasade de chocolat. La naissance d’une statue…, d’un monceau de glaise accoucher d’un couple qui s’aime, un enfant mélancolique ou un taureau blessé, tant de beauté m’affolait.
La pénultième cachette recelait un insecte mort, ce fut une déception pour moi, c’est que j’avais appris à vivre. Grâce à Monsieur Max je découvris le monde animal, la jungle et ses règles d’airain, toutes sortes de bêtes, du facétieux singe-araignée à la panthère ocellée, le ramage cristallin des oiseaux bigarrés, le noble hippocampe, l’immense et l’infime. La chaîne du vivant dans sa splendeur et sa cruauté. Et au bout, l’Homme, cet étrange animal qui n’a jamais fini sa mue. À l’écouter, je sentais s’éveiller mes neurones endormis, j’émergeais d’un coma de dix ans.
Le neuvième jour sonna l’heure de la dernière niche. Je soulevais l’étoffe en tremblant, un mélange d’excitation et de nostalgie, se profilait déjà la fin de l’aventure. La clé, celle des songes, m’apprit mon mentor, évoquait le désir, et je comprenais son message. Il me fallait vivre en grand, rêver mais aussi bâtir. Aller de l’avant, achever ce que j’entreprendrai. Repousser le banal. Tendre vers le sublime. J’allongeais mon cou, me hissais sur la pointe des pieds, désireux de caresser le divin.
Le soir du dixième jour, je me précipitais pour enfin découvrir le secret du couvercle. Aucun parfum de chocolat n’embaumait l’escalier, je frissonnais. Monsieur Max avait laissé sa porte entrouverte. Il m’attendait, étendu sur son fauteuil, un plaid autour de ses jambes. Il semblait très las « Soulève » parvint-il à murmurer. Et sous le couvercle si convoité m’attendait un papillon sur fond de satin rose. J’attendais que le vieil homme raconte les insectes qu’il chérissait, ou l’art de la taxidermie. Mais il enferma ma main dans sa grosse patte tavelée et me scruta jusqu’au fond des yeux « Surtout sois un homme libre, pense par toi-même, fréquente les gens qui te regardent avec le cœur et envole-toi vers l’amour ? »
Le lendemain on fêtait Noël à la maison. Je reçus en cadeau une vieille auto de mes frères mais je m’en moquais bien.
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