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Le bouchon de la baignoire

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Alexandre

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Tout commença le jour où le bouchon de la baignoire disparut. C’était un bouchon tout ce qu’il y a de plus ordinaire, en plastique noir, relié au trop-plein de la baignoire par une chaînette faite de petites billes en inox.
En sifflotant un refrain de J-pop, Tao chercha alentour, sur le petit meuble de la salle de bain, par terre, sur les rebords de la baignoire, entre les flacons de shampoing, en dessous du savon. Rien, aucune trace du bouchon.
Nu dans la baignoire sabot, il se résigna à prendre une simple douche.
Un bouchon de baignoire, ça ne disparaît pas comme ça, pensa-t-il, légèrement décontenancé. Ça ne se perd pas. Autant on peut perdre ses clefs, ou son portefeuille, ou quelque chose que l’on emmène lorsque l’on sort de chez soi. Mais un bouchon de baignoire. Ça sert à boucher la bonde de la baignoire, on ne l’emporte pas avec soi. On ne peut pas le perdre.

Tao était d’autant plus perplexe qu’il habitait seul. La trentaine, il était célibataire et faisait son ménage lui-même. Il avait bien quelques connaissances, des collègues de travail, quelques voisins avec qui il entretenait des rapports de courtoisie, mais il n’invitait jamais personne chez lui. Un cambrioleur ? Voler un bouchon de baignoire, cette idée lui parut absurde. Mais à la pensée que quelqu’un se serait peut-être introduit chez lui, il se doucha précipitamment, s’essuya, enfila un caleçon propre et entra dans le salon pour vérifier qu’il ne manquait rien.

Tao habitait un modeste appartement avec seulement un salon-kitchenette, une salle de bain-wc et une minuscule chambre. Les pièces paraissaient d’autant plus petites quelles étaient remplies de meubles et d’objets les plus divers. Tout le pan d’un mur était occupé par une imposante bibliothèque, chargée de livres de toutes sortes, romans reliés, livres de poche, mangas, encyclopédies massives ainsi qu’une impressionnante collection de CD et de disques vinyle. Plusieurs guitares reposaient sur leur trépied, un énorme djembé monopolisait tout un angle du salon. Une fougère volumineuse trônait sur un confiturier en chêne massif qu’il tenait de sa grand-mère. Des étagères supportées un grand nombre de grigris et de masques en bois, des figurines de manga se partageaient les étages supérieurs au milieu de divers gadgets vintage. Une large table basse opium encombrée d’une multitude de babioles et de magazines plongeait ses pieds dans un épais tapis de laine. Un imposant canapé délimitait l’espace avec le coin cuisine, en face duquel était suspendu, proprement encadré, une reproduction grandeur nature du « Champ de blé avec cyprès » de Vincent Van Gogh.
Chaque recoin et place disponible de la pièce principale étaient comblée par un bonsaï, un ficus ou un yucca. La salle de bain, qui était séparait du salon par un mur en pavés de verre, était le royaume des orchidées. Il n’y avait que la chambre qui était presque vide à l’exception d’un lit et d’une armoire.

Tao fit le tour de son appartement et constata qu’il ne manquait rien. Toutefois, l’unique fenêtre de l’appartement qui se trouvait dans le salon, côté cuisine, était entrouverte. Tao ne se souvenait pas s’il l’avait ouverte récemment, mais quoi qu’il en fût, son appartement se trouvant au dixième étage, il était impossible d’y accéder par cette fenêtre. Il vérifia si la porte d’entrée était verrouillée, ce qui était le cas.
Après tout, ce n’est qu’un bouchon de baignoire, et puis il n’a pas disparu, je vais bien réussir à remettre la main dessus, se dit Tao, amusé.
Sur ces pensées, il fit chauffer de l’eau pour préparer du thé. Il mit un sachet et un sucre dans une tasse. Quand l’eau fut chaude, il la versa sur le thé, mais quand il ouvrit le tiroir où se trouvaient les couverts pour prendre une petite cuillère, il fronça les sourcils. Il se tourna vers l’évier, puis vers l’égouttoir, regarda à nouveau dans le tiroir. Pas de petite cuillère.
Tao fit le tour de l’appartement des yeux. Il se rendit dans la chambre, regarda sous le lit, revint au salon, déplaça quelques objets, les coussins du canapé, fit le tour du comptoir, scruta à nouveau l’évier, puis l’égouttoir, mais rien. Il s’adossa à l’évier et fixa du regard le tiroir à couvert comme pour l’interroger.

Allons bon, maintenant les cuillères qui disparaissent. Ça devient comique, se dit-il. Il sortit le range couvert du tiroir et étala son contenu sur le plan de travail. Une demi-douzaine de couteaux, une demi-douzaine de fourchettes, un limonadier, un ouvre-boite, des baguettes, une paire de ciseaux. Pas une seule petite cuillère. Au fond du tiroir non-plus.
En tournant son thé avec le manche d’une fourchette, le regard dans le vide, il essayait de faire fonctionner sa mémoire pour tenter de rationaliser ces étranges disparitions sans y parvenir et but son thé qui avait refroidi.
Après avoir déjeuner sur le pouce, Tao passa l’après-midi à bouquiner dans son canapé. Le soir venu il dîna d’une simple pizza et se coucha tôt pour être en forme le lendemain, car une dure semaine s’annonçait.

De retour chez lui après une longue journée de travail, Tao pendit machinalement son manteau derrière la porte d’entrée. Un bruit sourd le fit se retourner. Le manteau gisait sans forme au sol. Il le ramassa pour l’accrocher à nouveau mais la patère n’était plus là. Dubitatif, il regarda à ses pieds, mais il ne trouva rien. Il ne restait dans le mur que les deux trous où devait être fixée la patère. Il n’y avait plus ni vis ni cheville. Tao crut à une blague, mais fatigué de sa journée, il ne se sentit pas le cœur à rire. Et puis une blague de qui ? Qui donc avait un double de ses clefs et se permettait de faire irruption chez lui sans autorisation ? Si c’était une blague, elle était de très mauvais goût.
Soudain, il se rendit compte que la fenêtre était entrouverte. C’était donc ça ! Quelqu’un s’introduisait chez lui par-là ! Il se pencha à la fenêtre et regarda vers le bas, puis vers les étages supérieurs. Mais à moins d’être expert en escalade ou bien de descendre en rappel, il était impossible d’accéder à sa fenêtre sur cette parois quasiment lisse et sans prise. Et à moins quelle ne soit mal fermée, il n‘est pas possible d’ouvrir la fenêtre de l’extérieur sans l’endommager.
On sonna à la porte. Tao tressaillit au son du carillon. Le volume de cette sonnerie était décidément bien trop forte pour un si petit appartement. Il avait déjà tenté une fois de l’assourdir avec une chaussette mais en vain. Les tympans emplis du son agressif de la sonnette, le cœur battant violemment dans sa poitrine, Tao se demanda qui pouvait venir à cette heure. Il n’attendait personne et devint nerveux. Il entrouvrit la porte précautionneusement. C’était madame Gibert sa voisine de palier. Elle voulait lui emprunter du sucre. Soupçonneux, Tao la scruta un moment dans l’entrebâillement de la porte. Mme Gibert était une des voisines avec qui Tao entretenait des relations réservées mais cordiales. C’était une dame assez forte, d’un certain âge et bavarde, mais au demeurant sympathique. Le voyant agir de façon inhabituelle, elle lui demanda si tout allait bien. Pour ne pas l’inquiéter inutilement, Tao la salua et lui apporta du sucre dans une boite en plastique. Elle le remercia, l’œil interrogateur. Ils se saluèrent, Tao referma la porte et mit deux tours de verrou.
Il eut du mal à s’endormir ce soir là en repensant à sa journée et prit un somnifère pour se calmer et s’endormir plus vite.

Le lendemain matin, avant de partir travailler, Tao prit soin de vérifier si la fenêtre était bien verrouillée en tirant plusieurs fois sur la poignée. Il pris son manteau sur l’accoudoir du canapé et sorti le cœur lourd, l’esprit préoccupé.

En rentrant le soir, Tao s’affala dans le canapé rouge qui lui tendait les bras. Quelle horrible journée. Il ferma les yeux quelques instants quand un léger souffle le tira de sa somnolence. Il se redressa, se tourna vers la source du courant d’air qui semblait venir de derrière lui et vit avec stupeur la fenêtre grande ouverte. Le travail qu’il avait dû abattre toute la journée l’avait accaparé au point qu’il en avait oublié cette histoire de disparitions. Trop fatigué pour se lever, il donna un coup d’œil circulaire dans l’appartement. A première vue, il ne manquait rien. Il resta ainsi un certain temps, assis dans son canapé, songeur, à regarder le tableau de Van Gogh sur le mur en face de lui.
La nuit commençait à tomber et le vent qui entrait par la fenêtre se rafraîchissait. Tao se résigna à sortir de son canapé, alluma la bouilloire et ferma la fenêtre. Il versa l’eau chaude dans un bol de nouilles instantanées, l’avala vite fait, pris une douche rapide, et parti se coucher.
Tombant de sommeil, les yeux mi-clos, il ne prit pas la peine d’allumer la lumière en entrant dans la chambre. Dans le noir, il tourna en rond plusieurs fois dans la pièce minuscule, rencontrant un mur, puis un autre, se cogna contre l’armoire, avant de se décider à éclairer. L’adrénaline qui monta en lui subitement fit disparaître instantanément toute trace de fatigue. Le lit avait disparu. A sa place il y avait un grand vide au milieu de la pièce. Le montant du lit et tout ce qu’il y avait dessus avait disparu : le sommier, le matelas, les draps, les oreillers, le duvet, tout. Il s’assit par terre et respira profondément pour se calmer. Il tenta de rassembler ses esprits et de réfléchir.
Visiblement, quelqu’un pénétrait chez lui pour voler ses affaires. Mais, étrangement, cette personne prenait tout son temps pour exécuter son larcin et ne dérobait que quelques objets à la fois, et ce plusieurs jours de suite. Il semblait aussi que cette personne s’introduisait par la fenêtre. En admettant que ce fut le cas, pour emporter un bouchon de baignoire, des petites cuillères ou une patère, il pouvait en effet repartir par-là ou il était entré. Mais comment avait-il pu sortir le lit de l’appartement ? Il est impossible de le faire passer par la fenêtre. Le cambrioleur devait donc passer par la porte d’entrée. Mais pourquoi ouvrait-il la fenêtre et repartait par la porte d’entrée en prenant soin de fermer derrière lui ? Et pourquoi ne vidait-il pas l’appartement en une seule fois ?
Tao n’arrivait à aucune conclusion acceptable. Il avait beau retourner les éléments dans tous les sens, il ne parvenait à aucune explication logique. Ces intrusions étaient intolérables et extrêmement désagréables. Et il ressortait de ses réflexions un fait qui le mit très mal à l’aise : quelqu’un cherchait à le nuire. Pas simplement en lui volant ses biens, mais surtout en le faisant avec vice, de manière bizarre.
Fatigué, découragé, il se résigna à dormir sur le canapé.

Les jours passèrent et les objets continuèrent à disparaître. Tao éprouva beaucoup de peine quand la première de ses guitares disparue à son tour, puis sa collection de vinyle qu’il avait mis si longtemps à rassembler. Cette situation lui minait les nerfs et son état de santé se dégrada rapidement. Il prit de plus en plus d’anxiolytiques et de somnifères, au point qu’il ne put plus se rendre à son travail.

Un matin, l’horrible bruit de la sonnette de la porte d’entrée sorti Tao de la torpeur. Après quelques instants on sonna une deuxième fois. Dans un accès de colère, Tao pris le premier livre qui lui tomba sous la main – une oeuvre imposante sur les Impressionnistes – se rua vers la porte et asséna un violent coup à la sonnette qui se décrocha aussitôt du mur et vola jusqu’à la cuisine pour retomber au sol dans un tintement pitoyable. Stupéfait à la fois par sa propre réaction et par l’efficacité du coup porté, Tao resta un instant sans bouger à regarder les fils pendre du mur au-dessus de la porte d’entrée. On entendit une voix de l’autre côté. C’était le facteur. Il avait une lettre recommandée pour monsieur Bao.
Tao referma précipitamment la porte après avoir récupéré la lettre. Les nouvelles étaient mauvaises : son employeur le licenciait pour abandon de poste. En proférant des jurons, il ramassa la sonnette qui gisait au sol pour la mettre à la poubelle. T’aurais mieux fait de disparaître toi aussi. Ç’aurait pas été une grande perte dit-il à haute voix, comme s’il s’adressait à quelqu’un et jeta l’objet éventré dans la poubelle avec rage.
D’ordinaire très calme, Tao se mit à tourner en rond dans son appartement comme un lion en cage. Il ne parvenait pas à réfréner la colère qui l’avait envahi et qui lui montait dans la gorge. On sonna de nouveau à la porte mais bien sur aucun son ne retentit. Après quelques instants on frappa. C’était Mme Gibert qui venait rendre le sucre. Fou de rage, Tao la couvrit d’injures en tapant à grands coups de pied dans la porte. Mme Gibert s’éloigna et le silence revint dans l’appartement. Tao s’effondra au sol, épuisé, et rassembla son corps en position fœtal.

A mesure que les jours se succédaient, le petit appartement de Tao se vida un à un de tous ses biens. Les plantes disparurent puis les meubles et les étagères. Son malaise grandissait de plus en plus. Il était pris d’un profond désespoir. Un désespoir qui ronge de l’intérieur, un désespoir qui ôte toute force, un désespoir misérable. Toute la journée il restait là dans son canapé, à regarder le tableau en face de lui, à guetter l’ouverture inopinée de la fenêtre derrière lui. Car elle s’ouvrait effectivement, toute seule, dés qu’il avait le dos tourné. Et quand elle s’ouvrait, quelque chose venait immanquablement à disparaître, sans que personne n’entre.

Plusieurs semaines après que le bouchon de la baignoire eut disparu, assis par terre au milieu de son appartement vide, amaigri, affamé, les cheveux hirsutes, les yeux cernés, tremblant de froid et de peur, Tao scrutait fébrilement le tableau accrochait au mur. C’était le seul objet qui n’avait pas encore disparu et cette reproduction de Van Gogh avait pour lui une grande valeur sentimentale.
Accroupi, dodelinant, les bras autour des jambes, il se replongea dans le souvenir de Zia et de leur première rencontre devant le « Champ de blé avec cyprès » au National Gallery à Londres. Ils avaient vécu de belles choses ensemble avant qu’elle ne disparaisse mystérieusement quelques mois plus tard. Elle était restée seule, dans leur grand appartement qu’ils partageaient à l’époque, un après-midi où Tao était parti travailler. En revenant, il avait trouvé la fenêtre grande ouverte et Zia était partie sans prévenir, sans laisser d’explication, en laissant derrière elle toutes ses affaires, son portable et ses papiers.
Soudain il y eut un grand courant d’air. Tao se retourna brusquement. La fenêtre venait de s’ouvrir en grand et un vent glacé entrait dans la pièce. Malgré son état il se leva d’un bond. Le courant d’air était si puissant qu’il eut énormément de mal à fermer la fenêtre. Chancelant, en sueur, agripper à la poignée pour éviter de tomber, Tao reprit son souffle.
Subitement une immense inquiétude s’empara de lui. Il fit volte-face. Le tableau avait disparut. Rassemblant ses dernières forces, il rouvrit la fenêtre, l’enjamba et se laissa tomber dans le vide.

PRIX

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Image de Marion Tavares
Marion Tavares · il y a
Première nouvelle qu'alex a écrit a été publier, il faut voter pour lui svp :)
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Jeronimo Matos Heitor Tavares · il y a
c fait aussi
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Laurence Tavares · il y a
c fait
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