La disparition

il y a
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"Je coupe. Une mèche après l’autre. L'eau oxygénée maintenant. Blond platine au final. Jean Seberg dans « A bout de souffle ». J’aimerais être aussi belle. J’ai juste les cheveux courts"  [+]

C’était une journée « papier calque ». Une brume tenace avait posé son voile uniforme sur le paysage, rendant les contours incertains. L’horizon, désespéré de ne plus pouvoir imposer sa limite dans cette monotonie avait rendu les armes. Il avait préféré disparaître, enfoui dans un océan de gris. Même les couleurs n’osaient pas éclore, il ne subsistait que de vagues illusions pastel ça et là, des taches peu saturées, comme des traits d’aquarelle gorgés d’eau. La ville, sans doute soucieuse de respecter cette ambiance cotonneuse semblait retenir son souffle.
L’homme avançait sur le trottoir, de la démarche hésitante de celui qui ne sait pas ou il va. Pourtant il avait déjà effectué ce trajet des milliers de fois. Mais ce matin, tout semblait différent. Il avait eu un premier moment d’hésitation après avoir claqué la porte de son domicile en la refermant derrière lui. Le bruit ne lui était pas familier, plus sec, plus étouffé. Ce bruit qui d’habitude envahissait la cage d’escalier et résonnait entre les murs restait perceptible jusqu’à ce qu’il soit recouvert par celui de ses pas sur les vieilles marches de bois. Aujourd’hui, il avait eu l’impression que quelqu’un avait installé, à son insu, des tampons de feutre entre le battant et le dormant. Il savait qu’il aurait dû depuis longtemps apporter cette amélioration, les voisins s’étaient plaints, mais maintenant il était déstabilisé par cette anomalie, il en oublia même de compter les marches en descendant !
Une fois dans la rue, sa surprise n’avait fait que croître. Certes, les piétons étaient peu nombreux à cette heure matinale, mais aujourd’hui les rues étaient quasiment désertes. Les quelques passants avançaient au ralenti, comme englués dans la luminosité si particulière de ce début de journée. Plus étrange encore, les habitués du petit matin n’étaient pas à leur poste, manquaient le marchand de journaux par exemple, ou encore ce petit bonhomme coiffé d’une casquette qui promenait tous les jours son teckel.
Il avançait machinalement, par habitude, car il ne savait plus très bien où il devait se rendre. Le brouillard semblait avoir pénétré son cerveau et déposé un filtre sur ses pensées. Des images d’une usine tentaient de s’imposer dans son esprit, puis disparaissaient. Ensuite, c’était des visages qui apparaissaient, des collègues de travail sans doute, avant de disparaître à leur tour. Il n’était pas inquiet. La rue qui s’étirait rectiligne devant lui avait quelque chose de rassurant. Les bruits de la ville arrivaient à peine à se frayer un passage au milieu de cette brume. Les murs, au lieu de renvoyer avec vigueur les ondes sonores semblaient les absorber comme si de la ouate avait recouvert le béton. Il fit appel à ce qui restait de cartésien en lui pour essayer d’analyser cette situation étrange, et obtint un seul mot en échange de son effort de concentration : Ralenti ! C’était exactement cela ! Son quotidien avait pris l’apparence d’un film en noir et blanc projeté au ralenti !
Son champ de vision se limitait maintenant à une seule rue. Il observait avec étonnement la perspective totalement exagérée et le point de fuite, objectif incertain, perdu dans un lointain cendré. Les couleurs environnantes avaient totalement disparu même ses vêtements, habituellement peu colorés, s’étaient mis à l’unisson de la monotonie ambiante. Ses souliers, son pardessus, son pantalon, tout était gris, uniforme, à mourir d’ennui... Un phénomène de métamérisme sans doute.
Il fut tenté un instant de faire demi-tour car tout cela n’était pas très rationnel. Paradoxalement, il ne fut pas surpris quand il constata que ses jambes refusaient de lui obéir, il fit plusieurs autres tentatives sans conviction, sans succès non plus. Résigné, il observait ses membres inférieurs, il se rappelait sa démarche encore hésitante en sortant de chez lui et fut surpris de constater que son pas était devenu sûr et décidé.
Il avançait encore. Les rues adjacentes et les autres piétons avaient disparu. Il avait la certitude d’être passé à plusieurs reprises devant le même édifice, ou la même vitrine sans toutefois reconnaître les lieux. Il préféra une fois de plus accepter cet état de fait plutôt que de tenter d’apporter une explication cartésienne qui l’aurait surement effrayé. Tout ce gris rendait le monde autour de lui indéchiffrable et semblait annihiler sa volonté.
Alors qu’il imaginait être condamné à errer dans ce monde sans fin, un changement se produisit. La rue devant lui se divisait en deux, formant un Y parfait dont il venait de parcourir la base. A la jonction des deux rues qui s’éloignaient symétriquement avant de se perdre dans la nébulosité ambiante, un bistrot était ouvert. Arrêté au milieu de la chaussée déserte, l’homme contemplait, étonné, ce seul commerce qui donnait un infime signe de vie. Quelques ampoules éclairées diffusaient une lueur blafarde au milieu de la brume qui s’était répandue à l’intérieur, profitant sans doute de la porte grande ouverte.
Dubitatif, hésitant à entrer, il frotta son menton, faisant jouer les poils drus de sa barbe de deux jours contre la paume de sa main. Ce geste avait pour habitude de l’apaiser, c’était aussi une sorte de rituel lié à un moment d’intense réflexion. Quelle ne fut pas sa surprise de constater que ses poils s’étaient brisés net au contact de sa peau rugueuse. Il contemplait maintenant le creux de sa main remplie de petits filaments noirs lui rappelant des signes de ponctuation. Il y avait des points d’exclamation, des virgules, des tirets...
D’un souffle il dispersa ces minuscules fragments et recommença à plusieurs reprises le manège de sa main sur son menton, jusqu’à ce que sa peau soit lisse et douce comme après un rasage soigneux. Amusé, il frotta ses mains l’une contre l’autre afin de disperser les derniers vestiges de ses poils bruns. S’il avait eu encore quelques onces d’objectivité et de raison, il aurait remarqué que pendant un instant, il pouvait voir le sol au travers de ses mains ! Il aurait considéré que tout cela n’avait que trop duré, que ces événements ne pouvaient pas se produire. Il aurait alors compris qu’il s’était aventuré par mégarde dans un monde qui n’était plus le sien. Il aurait regroupé ses forces, serait retourné d’où il venait et aurait attendu sous sa couette que ce rêve se dissipe. Mais, était-ce un rêve ? Un cauchemar ? Ou bien une réalité à laquelle il n’était pas préparé ? Il préféra cligner des yeux, et ses mains reprirent leur apparence normale. Il n’était pas à une anomalie près ce matin, encore une fois, il lui était plus facile d’ignorer ces signes inquiétant plutôt que de s’en préoccuper.
Il pénétra dans le bar, il était le seul client, personne pour l’accueillir. Il s’accouda au comptoir, laissant son regard embrasser la pièce. Les tables étaient toutes débarrassées, il n’y avait aucun des signes caractéristiques de l’activité normale d’un débit de boisson. Sa main plongée dans sa poche jouait machinalement avec une pièce de monnaie. Le percolateur était sous tension, et une odeur fugace s’échappait d’un tiroir entrouvert que l’on devinait remplit de marc. Il eut envie d’un café.
Il continuait à faire pivoter la pièce entre ses doigts, mais maintenant, il avait sorti la main de sa poche. C’était une pièce de deux euros, elle fit un bruit métallique quand il la frappa de manière répétée et rapide sur le zinc pour signaler sa présence. Il regretta ce geste anodin aussitôt après l’avoir exécuté. La vibration du métal se propageait rapidement et de manière désagréable dans son bras. Il lui vint aussitôt à l’esprit cette habitude des militaires qui arrêtent de marcher au pas quand ils traversent un pont de peur que les impacts synchronisés de leurs talons martelant le tablier ne créent un phénomène de résonnance capable de détruire l’édifice. Tout en imaginant un ouvrage d’art se disloquant et précipitant la troupe dans un fleuve tumultueux, il constata avec effroi que sous l’effet des vibrations, les extrémités de ses doigts se réduisaient en poussière. Ses premières phalanges étaient devenues des ruisselets de sable fin. Le phénomène allait en s’amplifiant, son poignet disparaissait maintenant à toute allure, répandant une fine poudre à ses pieds. Quelques seconde plus tard, de son bras droit tout entier il ne subsistait qu’un tas conique s’agrandissant sur le sol, comme au fond d’un sablier que l’on vient de retourner. Tout alla alors très vite, sans ressentir aucune douleur physique, il eut la désagréable sensation de se déliter et de se répandre entièrement au sol comme si plus rien ne liait les particules de son corps.
S’il avait eut le temps de comprendre qu’il était en train de disparaître, il aurait éprouvé la peur panique liée à cette situation effrayante. Il n’en fut rien, tout s’était déroulé trop vite. Personne n’entendrait jamais plus parler de lui. C’était fini.
Dans une pièce à l’arrière du bar, le chuchotement d’une paire de pantoufle frottant sur le carrelage annonçait une présence. Une silhouette apparut, petite, voutée, une pelle dans une main, une balayette dans l’autre. Elle s’arrêta devant le comptoir, semblant reconstituer l’enchaînement des événements venant de se produire. Elle remarqua en premier la pièce de deux euros posée sur le zinc. Sans hésiter, comme si une suite logique était évidente après cette première découverte, elle laissa descendre son regard le long du bar jusqu’au monticule de poudre grise. En esquissant un sourire, elle s’agenouilla péniblement et entreprit, à l’aide de la balayette, de transférer l’intégralité du tas de poussières sur la pelle. Elle se releva avec difficulté et repartit pour l’arrière boutique en prenant soin de ne pas renverser son précieux butin.
Dans l’office à l’arrière du bar, elle utilisa un entonnoir pour transférer le contenu de la pelle dans un bocal en verre qu’elle ferma soigneusement d’un couvercle métallique. D’une écriture soignée, elle remplit une étiquette autocollante avec la date du jour qu’elle colla sur le pot, avant de se diriger vers un débarras. De sa main libre, elle actionna l’interrupteur et la lumière inondant la pièce révéla une multitude d’étagères couvertes de bocaux identiques. Tous contenant la même substance grisâtre. Méticuleusement, elle plaça le pot à l’extrémité d’une rangée, l’étiquette bien en vue, comme pour tous les autres. Elle s’était reculée et contemplait satisfaite l’alignement parfait des pots en verre quand elle entendit le bruit d’une pièce de deux euros que l’on frappe sur le zinc. Elle esquissa un sourire avant de se diriger vers le bar, saisissant au passage sa pelle et sa balayette.
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Lissou · il y a
Étrange et incroyable récit, très prenant !
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M. Iraje · il y a
Entre fantastique et cauchemar flotte une ambiance ... étrange.
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Hermann Sboniek · il y a
« — Moi, j’ai dit bizarre… bizarre ? Comme c’est étrange... Pourquoi aurais-je dit bizarre… bizarre…
— Je vous assure, cher cousin, que vous avez dit bizarre.
— Moi, j’ai dit bizarre ? Comme c'est bizarre... »
Jacques Prévert dans "Drôle de drame" :-)
Merci M.Iraje.

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Volsi Maredda · il y a
J'aime bien !! coquille ici : "S’il avait eut" eu.
A bientôt, Hermann.

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Hermann Sboniek · il y a
Merci Volsi, un partout 🤣🤣 je corrige.
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Volsi Maredda · il y a
J'ai envoyé mon texte modifié là : http://appels-a-textes.fr/at/permanent-et-athematique.htm
Tu peux essayer. Peut-être qu'on leur donnera envie de faire un numéro sur la brume :))

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Atoutva · il y a
Un monde plutôt cauchemardesque. Mais bien rendu !
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Atoutva
Merci d'avoir bien voulu m'accompagner dans les méandres de mon cerveau torturé :-)

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Patrick Gibon · il y a
"tu n'es que poussière etc." ou l'apocalypse dans une petite partie du multivers qui s'effondre et où même Einstein, les quantiques et Schrödinger y perdent leur latin en courant sur un anneau de Möbius poursuivis par un Ouroboros qui a les crocs!
magistral écrit clinique d'une dissolution annoncée!
je partage sur mon fachebouk!
si ça t'intéresse j'ai deux anciens textes sur une thématique proche, "la mue" et " la suspension" , si tu les lis laisse un commentaire, merci d'avance!

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Hermann Sboniek · il y a
Merci de ton passage, je recommande dans le même genre que "la disparition" tes deux textes.
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Valérie Labrune · il y a
Je me souviens d'un concours de Short édition sur le thème de la brume. Ce récit aurait fait parfaitement le job. Bonne chute qui n'est pas sans me rappeler aussi l'esprit de la série TV intitulée "La 4e dimension".
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Hermann Sboniek · il y a
C'est vrai Valérie 🙂, j'avais oublié ce concours. Si j'arrive à régler ma satanée machine à remonter dans le temps je ne manquerais pas de le soumettre 🙂
Merci.

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Skimo · il y a
Vous auriez pu intituler ce conte "Le collectionneur d'urnes" Et pourtant, ce personnage qui était doté d'un regard de peintre méritait une fin plus colorée, mais peut-on choisir ?
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Skimo.
C'est ainsi, cette histoire m'est apparue en N&B :-)
Merci.

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Joëlle Brethes · il y a
J'aime beaucoup ce récit cauchemardesque !
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Joëlle.
Je vais me remettre à écrire des choses plus légères :-)
Merci.

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Joëlle Brethes · il y a
Je note cette "promesse" et... j'en prends à témoins les autres shortiens !😉 Bonne après-midi, Hermann...
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Francoise Abad · il y a
Très bien écrit 👍. Bravo !
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Hermann Sboniek · il y a
Merci Madame 400 m2 à deux :-) :-) :-)
Très jolie maison.

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Alice Merveille · il y a
La description clinique des événements rend le récit flippant... une réussite !
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Alice.
Merci :-)

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Alice Merveille · il y a
Bonjour Herman :-)))

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