La chapka de Dimitri

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Automne 2020
Le samovar distille un filet couleur de rouille. Un peu de neige fondue et les dernières feuilles de thé, de la poussière plutôt, qui passe et repasse, déposant sur la langue l’illusion d’un breuvage bienfaisant.
Dimitri enfourne dans sa poche un quignon de pain noir et laisse en évidence sur la table deux tranches fines pour Natalia et Pavel.
Il dépose un baiser au front brûlant de sa femme et remonte le duvet sur les épaules du petit garçon. À quatre ans, Pavel ronfle comme un homme, Dimitri sourit malgré sa tristesse, il doit abandonner sa famille pour cinq longs jours et autant de nuits. À ce chagrin s’ajoute l’inquiétude de laisser Natalia enceinte de huit mois, souffrante, une mauvaise toux que les tisanes ne parviennent pas à enrayer.
Le jeune homme enfile son épais manteau et ses bottes fourrées avant d’ajuster la chapka élimée qui appartenait à son père. Un porte-bonheur, comme un talisman.
Sur le seuil de la maisonnette, il tape des pieds pour tasser la neige, un mince tapis annonciateur du printemps. Ils ont réussi, cette année encore, à passer le plus dur de l’hiver à l’abri de la datcha. À Moscou les loyers ont grimpé d’un coup et Dimitri a décidé de faire vivre sa famille à la campagne. Il habite chez un camarade de l’usine du lundi au vendredi et retrouve les siens en fin de semaine. Une séparation difficile à supporter pour le jeune couple qui n’a pas trouvé de meilleure solution pour boucler le mois.
Il se tourne vers la façade autrefois peinte en bleu, une idée de son père au temps du faste. Détenir une résidence à la campagne était réservée aux membres du parti les mieux notés. Les planches auraient besoin d’être consolidées, au moins rejointoyées pour préserver la maigre chaleur diffusée par le poêle, lorsque le vent de Sibérie s’infiltre dans la moindre brèche pour recouvrir les tapisseries murales d’une poussière glacée. Jusqu’à la pendule qui s’immobilise, de fines stalactites de buée peuvent alors pendre au plafond. Cette année l’hiver n’a pas été trop rigoureux, humide plutôt avec son cortège de maladies.
Dimitri enlève la bâche de protection et met le moteur de la voiture en marche. Le véhicule toussote, de larges volutes anthracites s’échappent du pot bringuebalant. Dès son retour il lui faudra vérifier l’allumage et aussi dégager l’allée de sa végétation d’hiver, branches sèches et tiges figées scintillant sous la lune. Dimitri aime l’aurore, sa lumière aux reflets violine avant que le jour ne se lève sur la plaine alourdie d’écume, le silence effrayé par les craquements du bois et les timides pépiements dans la canopée dénudée.
Les hoquets de la voiture gâchent son plaisir. La Lada avance lentement entre les hautes herbes, lestée des trente-huit caisses de pommes récoltées la veille dans le verger de la datcha. Une espèce tardive qui donne ses plus beaux fruits sous les mousselines dont on drape les arbres dès le début de la mauvaise saison, on habille aussi les troncs de paillons, une tradition respectée par le père avant que Dimitri ne reprenne le flambeau. Il suffit ensuite de dresser les fruits mordorés sur les clayettes de la remise improvisée de planches récupérées. La vente sera profitable, après une alimentation d’hiver riche en céréales, chacun est gourmand de produits frais, avide de vitamines, et il n’est pas rare de voir les hommes, bras en croix sur les parapets qui longent la Moskova, exposer leur dos nu aux rayons encore hésitants d’un pâle soleil.
Dimitri a l’intention de vendre ses pommes en fin de journée, après son travail dans l’atelier. Il a entreposé deux tréteaux et une planche dans le coffre de la voiture, au milieu des cagettes de fruits entassées dans l’habitacle qu’il a libéré de sa banquette arrière. Les fragrances acidulées viendraient presque à l’entêter. Il installera les tréteaux à l’abri des regards indiscrets, dans une ruelle connue pour son petit commerce, aux abords de la zone industrielle.
Avec l’argent récolté, il pourra payer le médecin, un vrai, plus efficace que la rebouteuse du village qui gave Natalia de simples accompagnés de prières. Si la brave femme sait remettre d’aplomb une cheville torse, elle ne peut rien contre le chuintement qui cisaille la poitrine de Natalia.
Dimitri arrive enfin aux confins de la ville. La Lada n’a pas failli malgré les tressautements sur la chaussée déformée par les assauts du gel. Il serre la main d’Igor, son colocataire, et entame son travail lancinant sur la chaîne de montage, un emploi qui laisse du temps pour penser et Dimitri aime réfléchir. Il calcule déjà les bénéfices retirés de la vente, en déduit les frais médicaux, et se met à rêver de quelques roubles supplémentaires pour acheter un cadeau à Pavel.
La nuit commence à tomber quand il installe planche et tréteaux. Il n’est pas seul, un autre essaie de vendre certains bibelots glanés dans son grenier. Dimitri expose quelques cagettes, la Lada n’est pas loin, il pourra fournir son étal au fur et à mesure de ses ventes.
Comme prévu, les pommes intéressent les ouvriers qui viennent à passer, l’endroit est réputé et la police ferme les yeux, elle a d’autres préoccupations avec les bandes de jeunes désœuvrés qui sillonnent les rues de la capitale. Le chômage commence à sévir malgré les efforts des dirigeants pour que chacun ait un emploi.
Dimitri a vendu la moitié de sa récolte, de quoi s’offrir les services d’un bon docteur. Il doit continuer malgré le grésil qui se met à tomber, fines gouttelettes de pluie glacée transperçant la chapka usagée. Les clients, pressés de se réchauffer autour d’une tasse de sbiten, se font rares et la nuit est d’encre au fond de l’impasse oubliée des réverbères.
Plus qu’une dizaine de caisses, Dimitri hésite à plier son éventaire, il sait que le bouche-à-oreille fera son œuvre. Il remonte son col de fourrure, enfonce sa coiffe et tape dans ses mains. C’est alors qu’un groupe de malfrats s’attaque à sa marchandise, chapardant les fruits, certains déboulent dans le caniveau et c’est un crève-cœur pour Dimitri de voir le précieux produit de sa récolte se taler en roulant dans la fange. Le chef de la bande s’en prend alors au jeune homme, il le secoue et le menace d’un couteau avant d’empocher la recette. Dimitri se défend, il est blessé au bras, une profonde estafilade du coude à l’épaule droite.
L’homme aux bibelots a vu la scène. Quand dans un souffle Dimitri lui raconte ses déboires, il décide de l’accompagner à l’hôpital, il saura conduire la Lada. Le jeune homme effleure la fourrure râpée de sa chapka et remercie sa bonne étoile, fidèle dans l’adversité. Un médecin le soigne, un praticien aux gestes sûrs comme il en rêve pour Natalia. Le récit de Dimitri le touche, lui aussi a une jeune épouse enceinte et un petit garçon. Il va se rendre à la datcha avec Dimitri, c’est la fin de son service, il prévient sa femme et arpente déjà le long couloir vers la sortie.
Au volant de la Lada, il contourne les nids-de-poule qui font grimacer Dimitri de douleur. La voiture se comporte au mieux et le trajet se déroule sans encombre, si ce n’est le chauffage qui renâcle. La pleine lune éclaire la route, détachant les squelettes blancs des bouleaux sur l’horizon ardoise, un spectacle magnétique si l’inquiétude ne taraudait les deux hommes.
Quand ils arrivent enfin à la datcha, Dimitri aperçoit la lueur d’une lampe à pétrole qui vacille à travers le fenestron. La rebouteuse, assise dans l’unique fauteuil du foyer, berce Pavel sur ses genoux. L’enfant s’est endormi, il a beaucoup pleuré.
Dimitri entre le premier. Natalia repose sur sa couche, mains croisées, on dirait qu’elle dort. Sur le chevet veille une icône près de la chandelle.
C’est alors qu’un petit paquet de chiffons se met à vagir au fond d’un carton, devant le poêle à bois.
Dimitri dépose sa chapka et caresse la joue de sa fille, douce comme une pomme.
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Keith Simmonds · il y a
Une histoire bien racontée, informative et bouleversante !
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Arnaud Fontaine · il y a
Elle aurait mérité un meilleur sort au prix Pouchkine cette histoire de pommes. Je la trouve savoureuse. ;-)
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Chantal Sourire · il y a
En effet, l'année prochaine peut-être...Merci, Arnaud, d'avoir apprécié le fruit et le texte...
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Joël Riou · il y a
Mais où donc allez-vous chercher toutes ces histoires ? Votre imagination galopante et vos connaissances servent toujours une plume souple, acérée et efficace.
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France Passy · il y a
Un texte dépaysant mais la pauvreté est malheureusement partout la même. J’ai beaucoup aimé ce récit fort bien écrit
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JAC B · il y a
La Russie est source d'inspiration. Très belle histoire Chantal .
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Tess Benedict · il y a
ça me rappelle le thème d'un concours... L'atmosphère de solitude et de dureté de la vie est très bien décrite. Je regrette un peu que la scène du marché ne soit pas plus mise en valeur.
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Lyne Fontana · il y a
Magnifique et émouvante histoire
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Roger Bayot · il y a
Comme une charpie de chapka chantait Julien Clerc, mon vote....
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Vero. La Comete · il y a
Un récit finement ciselé et comme intemporel, universel. Bouleversant.
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Daniel Glacis · il y a
Très beau et touchant récit émaillé de détails russes chers à ton coeur comme au mien, Chantal ! Bon week-end à toi ! Bises ! Daniel.

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