La balade des pendules

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Pourquoi cet avatar ? Parce que, quand j'écris, je souris.

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Mon oncle était horloger. Avant de décéder, il avait stocké des pendules dans le garage de mes parents. La nuit, il arrivait que l'on entendît leur tic-tac. Surtout quand il s'apprêtait à pleuvoir. Maman était devenue Miss Météo. Papa avait garé sa voiture dans l'impasse, à deux pas des poubelles. Des chats se perchaient sur le toit ou dormaient entre les roues. Il n'y en avait jamais dans le moteur... à cause du tigre.
C'est ce que papa répondait quand on le mettait en garde contre leur témérité.
Les pendules de tonton avaient toutes un problème de balancier, et il n'avait plus de place. Il avait réparé les plus atteintes ; depuis, il faisait le va-et-vient entre notre maison et sa boutique, heureusement peu éloignée. Monsieur Buttin le saluait chaque fois qu'il passait devant sa boulangerie.
— Et pourquoi tu n'utilises pas une brouette ? 
— Tu veux me louer la tienne ? 
Tonton se pointait à la maison, un grand sourire plaqué sur son visage de baroudeur. Il était barbu et, gamin, je grattais ses joues du bout des doigts. J'aimais bien le bruit ; lorsqu'il s'absentait longtemps, je souffrais de manque, et je me défoulais sur une brosse.
Un matin, nous avons appris qu'il était tombé dans l'escalier. Il n'était pas arrivé en bas vivant. Chez lui, les marches étaient étroites et nombreuses. Mes parents ont dû se débarrasser des pendules, mais ils en ont gardé une. Elle n'avait pas de balancier. Ils l'avaient trouvée jolie et posée sur le rebord de la cheminée.
— À quoi ça sert puisqu'elle ne donne plus l'heure ? 
Papa m'avait regardé de travers.
— Il vaut mieux ça qu'une urne. 
— C'est quoi, une urne, papa ? 
— Tu le sauras quand tu seras en âge de voter. 
Je l'avais toisé comme s'il me demandait l'heure avec une montre à chaque poignet. Maman avait simulé une gifle, et j'avais ri parce qu'elle avait grimacé alors que c'était papa la cible.
— Laisse notre fils tranquille. Il apprendra bien assez tôt à quoi sert une urne. 
— Comme je le connais, il va y cacher des bonbons. 

Elle a commencé à vraiment m'inquiéter lorsque j'ai rêvé, justement, que j'y cachais des bonbons. Le souci, c'est que je ne les retrouvais jamais. Elle était en forme de coucou suisse, mais sans l'oiseau – il s'était, depuis longtemps, défenestré.
Il y avait un trou par lequel j'introduisais les friandises sans me demander comment j'allais les récupérer. J'avais imaginé que c'était une niche habitée par un chien qui aboyait pour donner l'heure chaque fois qu'il était suffisamment nourri. Là, il était mort de faim et le temps s'était écoulé dans un silence de fin du monde.
Était-ce un piège ? Mes parents me jouaient un vilain tour pour me punir de l'utiliser à des fins personnelles. S'ils avaient voulu rendre un vibrant hommage à mon oncle, ils auraient encadré l'une de ses photos avant de la disposer sur un meuble. Ils ne l'auraient point exposée aux feux de l'hiver, non.
Je me suis réveillé en sursaut après avoir entendu un coucou chanter.
Le soir, après que mes parents étaient montés se coucher, je collais mon oreille contre la porte de leur chambre, histoire de vérifier s'ils dormaient. J'avais prévu de redescendre dans la salle à manger pour épier la pendule au cœur de la nuit. J'avais le pressentiment qu'il se passait des choses pas très catholiques dans le nid du coucou.
J'ai souvent entendu ma mère gémir pendant que mon père ahanait. Pudique, je suis retourné sur mon lit en me bouchant les oreilles. Mais il leur arrivait de discuter, et les mots que je captais me donnaient le frisson.
— Raoul m'a appelé pour me dire que la pendule qu'on lui a donnée a recommencé à donner l'heure. 
— Sans blague ! Mais pourquoi il a voulu une pendule en panne ? 
— Comme les autres, chéri. Parce que ça fait joli sur un meuble. 
— Je ne suis pas sûr que ton frère aurait apprécié. 
— Maintenant, Raoul fera d'une pierre deux coups. Mais je crains qu'il n'apprécie pas trop le tic-tac. 
Le silence de la salle à manger était pesant. Mais pas au point de regretter un bruit de machine à coudre. La pendule de tonton n'allait pas se remettre en marche uniquement pour mettre un peu de vie dans la maisonnée endormie, si ?
C'est pourtant ce qu'elle a fait, le soir de mon septième anniversaire. J'avais passé l'après-midi à me gaver de sucreries. Sans volonté, j'avais glissé des caramels par le trou. C'est là que j'ai enfin compris qu'il s'agissait d'un vrai coucou suisse. Pour moi, toutes les pendules se ressemblaient.
Mes parents m'avaient offert une montre fluo. J'avais failli les maudire. Je voulais des soldats de plomb. J'avais prévu de les positionner sur le rebord de la cheminée dans le but de former une garde rapprochée. J'avais trop peur que des cafards ne pénètrent dans la place pour polluer le temps.
Mais elle était très pratique dans la nuit. Quand même moins qu'une lampe torche. L'heure me sauta à la gueule alors que je comptais les marches, n'osant point illuminer l'escalier. Je ne voulais pas que mes parents me surprennent en train d'espionner la pendule de tonton. Ne voulais pas qu'ils me croient fada. Pas à mon âge. Trop tôt. Ne jamais ébranler leurs certitudes. Au moins jusqu'à ma majorité.
Je me suis assis sur le canapé et j'ai attendu. Le silence était à peine troublé par les craquements lointains de la maison qui m'englobait telle la coquille d'un escargot.
Le tic-tac est né de ces craquements. Elle n'a pas donné l'heure, évidemment, mais le tic-tac...
Il a résonné dans ma tête. Les secondes s'étaient métamorphosées en mille-pattes jouant des claquettes.
Je me suis endormi sur le canapé, et c'est mon père qui m'y a découvert. Il partait travailler. Il a murmuré à mon oreille qu'il fallait retourner dans ma chambre, puis a ajouté que l'on reparlerait, ce soir, de la raison de ma présence dans la salle à manger.
Je me suis senti péteux comme la fois où maman m'a surpris alors que je mettais le feu à une fourmilière, dans le jardin, du bout d'une allumette craquée en catimini.

Il ne s'est rien passé. Papa est rentré du boulot, m'a embrassé sur le front. Il avait oublié. Une journée chargée, sans doute. La fatigue rend amnésique.
Cette nuit-là, j'ai dormi comme un bébé, mais la suivante...
Je me suis réveillé d'un bond, au cœur de la nuit. La pendule était là, posée sur le lit, entre mes jambes. Je me suis dit que le coucou allait me picorer le zizi. J'ai prié pour qu'il se soit envolé avant que sa cage n'ait atterri ici, dans ma chambre. Et puis...
Et puis elle a disparu. Je n'ai jamais osé parler de cette hallucination nocturne à mes parents, mais j'ai entendu une voix, toute la journée, et j'ai su immédiatement à qui elle appartenait.
L'oncle Albert. L'hallucination n'était pas que visuelle...
— C'est toi, tonton ? 
— Oui, gamin. 
— Mais tu n'es pas mort ? 
— Bien sûr que si, je suis mort, mais rien ne m'empêche de revenir autrement que dans la peau émiettée d'un zombie ou dans le suaire déchiré d'un fantôme. 
Il y eut un silence dans ma tête.
— Mais il n'y a que toi à qui je parlerai. 
— Et pourquoi ? 
— Parce que tu n'es pas encore pollué par l'esprit des adultes. Eux, ils ne se rendront jamais compte que la pendule fonctionne encore. Parce qu'ils sont persuadés qu'une pendule en panne ne donne plus l'heure. Au fait, j'ai goûté tes caramels, ils sont fameux. 
— Mais tu n'as plus d'estomac ni de bouche... 
— J'ai encore de la mémoire, et de l'imagination. Et je sais que tu aimes beaucoup de choses que j'aime aussi. 
Un long frisson a parcouru mon dos, de la nuque jusqu'aux reins. Comme un serpent.
Je me suis précipité dans la salle à manger en survolant les marches de l'escalier. La pendule était là, toujours morte, mais j'entendais le tic-tac, et je voyais le coucou, dans son nid, qui donnait des coups de bec au temps suspendu.
— Tu ressembles à un petit chien qui essaie de mordre, en sautant, dans un jambon accroché à une poutre. 
— Tu parles tout seul, mon fils ? 
C'était ma mère. Elle avait cette fâcheuse manie d'entrer sans frapper. Cette pensée m'amusa et elle crut que j'étais content de la voir. Ce qui n'était point faux. Elle était belle, et si j'avais été papa, je l'aurais également épousée. Devenant le rival de mon père. L'oncle Albert a rigolé dans ma tête. Je l'ai fait taire d'un revers de main.
— Encore ces satanées mouches ! a dit maman.

Pour mes huit ans, mes parents m'ont donné un chat. Maman l'avait trouvé dans la rue, puis l'avait amené chez le véto. Il était en bonne santé, juste un peu maigre et déshydraté, sans doute abandonné par sa mère.
— Il devait avoir une odeur qui lui déplaisait, avait-il précisé avant de poursuivre, tout sourire. Ça arrive souvent, chez les animaux. Elle a dû emporter ses autres petits, laissant celui-ci à l'endroit où elle a mis bas. Il s'est débrouillé comme il a pu jusqu'à ce que vous le trouviez.

— Je suis sûr que vous allez très bien vous entendre, avait lancé maman en me regardant droit dans les yeux.
Papa faisait la gueule, dans un coin. Il n'avait jamais eu d'attirance particulière pour les animaux, domestiques ou pas. Il n'avait même pas l'excuse d'être allergique aux poils. Et comme il ne savait pas mentir... J'ai souvent craint pour la longueur de son nez.
J'ai baptisé le chat Chronos.
C'est maman qui m'avait soufflé l'idée, en m'expliquant qui était Chronos.
— Très bonne idée, maman ! Mais il ne nous donnera jamais l'heure. 
— Tu as ta montre fluo pour ça, mon fils. 
Il était doux comme une peluche et j'avais obtenu la permission de le laisser monter sur mon lit, pour la nuit. Papa m'avait menacé.
— S'il miaule pendant que nous dormons, ta mère et moi, je me lève et je le jette par la fenêtre. 
— Il sera muet comme une carpe, papa. 
— M'étonnerait qu'il sache nager, avait-il rétorqué.
Il avait du mal à simuler la colère, encore plus à se retenir de glousser. Et Chronos passait son temps à se frotter à ses jambes pendant que nous mangions, le soir. Papa donnait des coups de pied dans le vide, sous la table. Un jour, maman a crié de douleur. Elle était belle même lorsqu'elle grimaçait.

Toute proportion gardée, Chronos a grandi plus vite que moi. Il était devenu adulte quand je suis entré en classe de CM2. Il m'aidait à faire mes devoirs. Il montait sur mon bureau et jouait avec le capuchon du stylo, le faisant rouler jusqu'au bord de l'abîme.
— Arrête Chronos ! Ce n'est pas une souris. Ça ne se mange pas. 
Alors il me regardait, et ses yeux verts brillaient encore plus, comme s'il s'amusait de ma crainte. Et un dernier coup de patte précipitait le capuchon dans le vide, du haut de cette falaise.
Mais il a fait bien pire, par la suite. Prenant un élan diabolique, il a réussi à atteindre le rebord de la cheminée. Et, en en redescendant alors que je le menaçais du plumeau de maman, comme si je m'apprêtais à dépoussiérer un bibelot, il a heurté la pendule de tonton, qui est tombée et s'est brisée sur le sol carrelé. Maman était en train de laver le tapis, dans la buanderie. Elle avait tout entendu et quand elle est entrée dans la salle à manger, elle s'est arraché les cheveux.
— Ne dis pas que c'est Chronos à papa ! C'est moi, j'ai voulu lorgner par le trou et... 
Et papa s'est pointé. Je le croyais sorti.
— Tu aurais voulu que ta mère mente pour couvrir le forfait de ton chat ? De mieux en mieux. 
Chronos revint et se frotta à ses jambes. Il se baissa pour le caresser, mais, au dernier moment, réfréna son amical réflexe. Il fit semblant de lui donner un coup de pied, glissa, et chuta sur le cul en hurlant.
Le carrelage était bien ciré. C'est alors qu'il a repéré un caramel expulsé par la pendule déglinguée. Il l'engloutit en se relevant, et son visage se détendit. Il se massa les reins tout en recevant un baiser de maman.
— Finalement, elle était moche, cette pendule. 
Le coucou a chanté dans ma tête.
— Et qu'est-ce qu'on va mettre à la place ? 
— Peut-être une pendule qui donne l'heure. 
Mon papa était le meilleur des papas. Mais il m'avait volé un caramel.

— ÉPILOGUE —

Aujourd'hui, je vis encore dans la maison de mes parents, mais je suis seul.
Seul, oui. Même la voix de l'oncle Albert a déserté ma tête. Je crois qu'il m'en veut toujours d'avoir accepté le chat. Il ne me l'a jamais dit, mais bon...
Aujourd'hui, à la place de la pendule, il y a un bocal habité par un poisson rouge – il n'a pas de nom – dont les yeux globuleux me fixent même dans la nuit.
Comment je le sais ?
Ils brillent d'un feu interne qui, miraculeusement, ne fait pas bouillir l'eau.
Il m'arrive de lui parler. J'aime bien quand il fait des bulles. Surtout quand elles pètent à la surface.
La pendule de tonton me manque.

Hier, le poisson rouge est mort, cuit à point. Nous sommes en hiver, j'ai fait un feu de cheminée. Je m'étais pourtant juré de me contenter du chauffage au gaz.
Je crois que je l'ai fait exprès. Je suis aussi pervers que Chronos.
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