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Journal d'un connard alité

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Youssoufa Talba

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Toute histoire commence un jour, quelque part. Enfin, vu mon état, je devrais plutôt dire que toute histoire se termine un jour, quelque part. J’ai horriblement mal au ventre, mal aux côtes, mal à la gorge (qui m’empêche de parler... Je ne peux que glousser) et pour couronner le tout j’ai l’impression que mes neurones fêtent le 8 Mai... Raison de ce festival local de douleur : Tentative de suicide (oui, même là, j’ai échoué)... Dis comme ça, c’est vrai, j’ai l’air con... Mais ça, c’est parce que vous ne savez pas encore pourquoi... «Pourquoi ? », C’est la question que me pose le regard de maman, la limonade sans citron ; la question que me pose le regard de papa, qui semble hésiter entre colère et fureur (Ah que c’est beau l’amour...) ; la question que me pose le regard de... Ah non, elle est sur son phone. Bref, c’est la question que me posent les trois (seules ?) personnes qui voient une importance à mon existence... Je ne sais même pas si je devrais vraiment compter ma sœur, elle est là plus pour faire des selfies et partager sur ses réseaux que pour me soutenir en quoi que ce soit... C’est tellement vraiment si beau l’amour...
Pour en revenir à la question, cher vous, ehh bien je ne sais pas. Honnêtement, je ne sais pas (Oui, je sais, j’ai l’air encore plus con mais bon...).Ca m’est venu à l’esprit comme ça, et je me suis dit «pourquoi pas ? », comme on se dit « pourquoi pas acheter une glace ? », ou « pourquoi pas sortir ? », ou encore « pourquoi pas étouffer le chat ?»... Comme ça, « pourquoi pas me suicider? ». Le plus étrange dans tout ça c’est qu’au quotidien, je suis une véritable ode à la vie sur pattes... Oui-oui, une ode à la vie. J’aime TOUT, vraiment... Mais vraiment hein : Je parle aux filles superficielles, je parle aux garçons, et je ris aux blagues de Mamane .Une véritable ode à la vie je vous dis. J’aime vraiment tout, à une exception près... Bon, deux... Bon, trois : les religieux, les croyants et les fidèles. Ohhh qu’ils m’agacent bon sang. Cet air de premier de la classe binoclard qui a fait tous ses devoirs quand ils font leur propagande avec leur morale à deux balles... « Il est mort pour toi », mais fou moi le camp, le mec a à peine perdu son week-end pour l’humanité, maintenant il est au calme avec son daron, pourquoi se casser les couilles ?! Ca m’énerve vraiment (j’espère que vous l’avez compris, j’ai quand même mis des gros mots pour...). Alors que je rumine tout ceci, je vois la limonade sans citron changer de position et me fixer encore plus intensément de ses yeux larmoyants, les sourcils froncés, comme si je venais de commettre une nouvelle faute : Mais aurait-elle lu le paragraphe précédent avant même que je l’écrive ? (Mystère et boule de gomme).
J’aurais bien pu dire que c’est le concept même de religion qui me dégoûte, mais ce n’est pas tout-à-fait vrai, parce qu’il y a le pastafarisme, c’est totalement ma came. J’adore tout ce qui y a trait. La dernière fois, j’en ai parlé à un évangéliste qui avait sonné à la maison... « Désolé monsieur, nous ne sommes pas chrétiens... Nous sommes des pastafariens. D’ailleurs, sachez que c’est le Monstre Spaghetti Volant - Que Son Appendice Nouilleux vous pénètre, Ramen! - qui a créé le monde, aidé de la Licorne Rose Invisible. La Licorne est rose parce que c’est notre foi, et elle est invisible, parce qu’on ne la voit pas...Voyez, c’est logique n’est-ce pas ? ».Inutile d’ajouter que le bon monsieur n’a plus jamais sonné chez nous...
Je me rends compte que l’anesthésie m’a fait oublier de mettre mon pire ennemi dans la liste : Le vagin !!! Ce bout de chaire déchiquetée par lequel nous sommes (presque) tous arrivés ici-bas, a, ma foi, toujours produit en moi un dégoût inqualifiable. Néanmoins, il est paradoxalement l’une des seules preuves tangibles de l’existence d’une intelligence supérieure : Cet orifice est aussi moche que le monde dans lequel il mène, ça ne peut pas être une coïncidence... Le contact visuel avec la limonade devient trop intense, j’ai peur du vide que j’y vois. Détourne-toi d’elle, jeune padawan, me dis-je alors, et d’un mouvement brusque, à la limite entre un bond et je ne sais quoi de chevaleresque (j’ai oublié que j’avais un mal de chien aux côtes), j’atterris de l’autre côté, face à papa... Putain, que j’ai mal ! En plus j’ai une soudaine envie de pisser et vomir, mon nez dégouline... Merde ! Et lui qui me regarde comme un pédophile regarde un enfant sortant seul de l’école... J’ai vraiment intérêt à mourir ici, sinon il va me tuer.
Cette fois, je ne peux pas détourner le regard. La question m’agresse du fond de ce nez épaté qui me fixe : Pourquoi ? Je ne le sais pas mieux que tout-à l’heure. Peut-être qu’il faut remonter aux racines de mon enfance... ou pas. Je n’ai jamais été fan de Freud de toute façon. Tout ce qu’il y a de notable à mon avis c’est que ma vie n’a pas de sens. Je suis un vase plein de vide, mais un vase qui en lui-même, a quelque chose d’inexistant, de brumeux (difficile à visualiser me direz-vous). J’ai beau forcer le trait sur les croyants mais je dois avouer que quelque part je les envie. Avant, j’en étais même un. C’est si apaisant de se lever le matin et de savoir que l’on fait partie d’un scénario qui nous transcende, qui transcende tout ; savoir qu’une vie éternelle nous attend, dans la joie et la bonne humeur, cheveux aux vents, sourire aux lèvres comme dans les publicités pour dentifrice, entouré de ceux qu’on aime (vous entendez les oiseaux qui chantent ?). Mais un jour, c’est le désastre, les oiseaux ne chantent plus, vous ne souriez plus (du moins plus comme dans les pubs pour dentifrice) et la paix a quitté votre âme : Vous vous êtes posé la question de trop... Pourquoi le monde devrait-il être le fruit d’une volonté supérieure ? Ah oui, parce qu’il y a trop d’harmonie pour qu’il ne vienne de rien... Mais si tel est le cas, pourquoi cette volonté supérieure, elle, aurait le droit d’être incréée, et pas l’univers ?... Bien sûr, cette phase varie selon l’individu, pour d’autres le déclic a une teinte à la Desproges : «  Dieu a dit : ‘’Tu aimeras ton prochain comme toi-même.’’ D’abord, Dieu ou pas, j’ai horreur qu’on me tutoie... ».
Passé cela, les questions s’enchainant plus vite que les réponses, on abandonne peu à peu, et la foi nous quitte. Là, on entame une nouvelle période, où on est heureux de tout, comme un nouveau divorcé... Libéré de tout devoir envers qui que ce soit, résolu à profiter pleinement du temps présent. Ah le temps du « Ni Dieu, ni maître...». Cette étape, assez éphémère, laisse vite la place à une nouvelle vague de questionnements : Si le résultat est toujours le même, pourquoi ne pas prendre de raccourci ? Pourquoi ne pas sombrer dans la froide nuit, ici et maintenant ? Après tout, la vie n’est très souvent que peines et désillusions (Oui, j’entends cette petite voix au fond de vous qui se demande si c’est la même personne qui a affirmé être une ode à la vie sur pattes... Et, oui, c’est la même personne... Et, oui, je suis un bûcher ardent de contradictions... Et, oui,... bref, c’est mon journal donc j’écris ce que je veux). Mes neurones ont arrêté de danser, enfin. Mais je sens monter en moi la fatigue.
Pour en revenir à notre petite ballade, on peut dire qu’on est passé du « Ni Dieu, ni maître... » à «Un seul maître vous manque et tout est dépeuplé ».La vie ne représente plus rien, vous n’avez aucune valeur morale à laquelle vous accrocher, et la moindre difficulté vous fait penser au grand départ. Vous êtes aux portes de la dépression mais trop lâche pour vous y abandonner... ou trop con... ou les deux, je ne sais pas trop. Bizarrement, ce n’est pas ici que j’ai eu la fantastique idée d’aller rejoindre mes aïeux.
Il y a d’abord une autre phase, celle du vide : le vide le plus absolu. On vit pour attendre la mort, on vit pour atteindre la mort. On se rend compte que se préoccuper du sens de la vie, c’est un peu con, et ne pas s’en préoccuper, aussi. On est comme perdu, mais comment se sentir perdu si on ne partait déjà nulle part. Aucune raison de vivre, mais aucune non plus de mourir... C’est là que sur un coup de tête, en sortant de la fac, j’ai empoigné la bouteille d’eau de javel, muni de mon sacro-saint « Pourquoi pas ?».
La journée avait pourtant été belle... J’avais arraché un éclat de rire à ma seule camarade qui ne me donne pas l’air d’être aussi intéressante que les paroles d’une chanson de coupé-décalé... Rire arraché parce que je suis drôle (ce que je crois) et non parce que je suis ridicule de la vouloir elle (ce qui est hélas plus probable).De toute façon, « femme qui rit... », c’est l’essentiel. Les cours se succédaient, je faisais ce que je fais de mieux, à savoir animer la galerie, faire rire ces êtres qui raisonnent comme des tambours, plus pour satisfaire mon propre égo et être au centre de l’attention que pour communiquer de la joie, mais bon, c’est de bonne guerre de nos jours... Rien ne présageait donc de ce geste, et personne (pas même moi) ne pouvait penser que j’y songerais en rentrant. Je suppose que l’absence de camarades de classe à mon chevet est l’expression de leur choc, ce même choc qui fait de mes parents des spectateurs éberlués. Ou plutôt ont-ils estimé non nécessaire de venir me voir, qui sait ?
Soudain il se met à pleuvoir. Je sens peu à peu mes membres s’engourdir, ma pensée aussi... Ma conscience me quitte... Tout devient flou... J’aimerais écrire que c’est la fin, ma fin, que je vois la lumière blanche... Ça ferait un superbe épilogue, avec ce quelque chose de poétique... mais non... Ça doit juste être l’anesthésie...

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Samia.mbodong · il y a
Et bien quel titre qui m’a aussitôt séduite.
Et puis beaucoup d’humour et un peu de mélancolie.
Merci et bravo j’aime
Samia.

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Youssoufa Talba · il y a
Merci à vous... Je l'ai ecrit un peu à la volée mais bon... Je croise les doigts
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Felix CULPA · il y a
Toutes mes voix pour ce merveilleux récit ! bonne chance, vous écrivez bien !
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Youssoufa Talba · il y a
Merci
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Chantal Noel · il y a
Entre humour et tristesse. Ce texte est fluide et bien écrit. Je donne toutes mes voix. Bonne chance pour ce concours.
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Youssoufa Talba · il y a
Je vous en remercie... Grâce à je ne serai pas dernier... C'est si beau la vie...
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