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Je voulais te dire

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JigoKu Kokoro

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J’attends. Je n’ose pas. Dévorée par l’envie de sonner et pétrifiée par la peur de ce que je vais trouver derrière. Je me penche et lis encore le nom qui y figure, c’est le tien. Je recule finalement d’un pas. Je relis celui de la boite aux lettres. Idem. Puis je me penche en arrière légèrement, c’est bien la rue que j’avais notée. Je reviens à ma position initiale, plantée devant ta porte. J’observe la sonnette en tentant de convaincre ma main de s’y rendre.

Huit mois de recherche, de travail obstiné, d’enquête pour en arriver là. Il fallait te retrouver, j’en mourrais d’envie, je devais le faire. J’en ai posé des questions, j’en ai demandé des choses et en retour j’ai récolté peu. Quelques graines ici et là, entre maman, ta mère et tes anciens amis. Tous du bout des lèvres ont lâché quelques bribes en les pensant inoffensives, mais mises bout à bout, elles m’ont conduite à toi. Tous, en fait non, maman n’a rien dit en disant tout. Un charabia de détails inutiles pour noyer le poisson. Sais-tu que tu as toujours une partie de son cœur ?

Internet a fait le reste. Tu n’es pas de cette génération, mais on arrive parfois à trouver des traces. Je dois dire que je suis fière de ma petite enquête. Fière aussi de mon plan pour venir te retrouver ici. Tu n’étais pas loin, quelques dizaines de kilomètres, mais il m’aura fallu dix années pour les parcourir en quelque sorte. J’ignore si tu as gardé tous tes cheveux. En as-tu des blancs ? As-tu toujours cette fossette taquine sur la joue quand tu souris ?

Pardon, j’ai menti. J’ai menti à maman pour venir. J’ai menti à pas mal de gens pour mon projet. J’ai choisi un jour et un heure où j’étais presque sûre de te retrouver chez toi. Tu es là, je le sais, il y a de la lumière, il y a une voiture devant, notre voiture. Je ne l’ai pas oublié, ni elle ni toi. J’ai rien oublié et c’est pour ça que je suis là.

Ma main s’est décidée, mais mon doigt ne suit pas. Il s’y refuse. Je tremble. La fébrilité s’incarne dans chaque cellule de mon corps. J’ai rêvé de ce moment, littéralement, viscéralement. Papa, j’ai tant pleuré ton absence, tant voulu comprendre ton départ. Un vide, un blanc, un gouffre rempli de questions à ton sujet. Dix années passées à chercher ces raisons sans les trouver. J’en ai inventé, fait des listes, imaginé tout et n’importe quoi.

Mon majeur se décide enfin à appuyer. C’est comme si l’électricité de la sonnette me parvenait. Un frisson me parcourt lorsque la sonnerie retentit. Après quelques secondes de silence pendant lesquelles les tremblements deviennent énormes, j’entends du bruit derrière la porte. Peut-être est-ce mon imagination, mais je reconnais ton pas, ta démarche. Ma tête me charrie un millier de souvenirs qui vont avec ce bruit. La clé tourne, le loquet suit et enfin... Enfin, la porte s’ouvre.

J’arrête de respirer. Mon cœur continue de battre sûrement, mais j’ai l’impression que lui aussi fait une pause. C’est maintenant. C’est enfin là, ce moment que je voulais vivre. Je t’ai retrouvé papa. J’ai pas de doute, il y a un filtre de « plus vieux » sur toi, mais tout y est, je sais que c’est toi. Tu me regardes avec curiosité, tu t’interroges. Tu n’as pas encore ouvert la bouche, mais l’image que je te renvoie ne t’est pas étrangère. Tu te décides à parler :

– Math... Non... Si ! Bien sûr que si ! Mathilde c’est toi ?

Je suis incapable de répondre. Je me focalise sur ton visage, tes yeux. Je fais mon maximum pour que les miens ne soient pas envahis par l’eau. Un sourire commence à s’afficher sur ta bouche.

– Ben merde ! Si je m’attendais à ça... Qu’est-ce que tu fais l... Non, c’est con comme question. Je... Enfin... Pfiouuu, je suis tout retourné...

Oui, je te comprends, papa. J’ai beaucoup changé. Si je t’avais prévenue avant ça n’aurait pas la même saveur. Tu m’as quitté petite fille et c’est une jeune fille que tu as devant toi. Je me suis bien coiffée pour toi, j’ai même mis un peu de maquillage, mais pas trop. Maman me dit que sinon ça fait vulgaire. Je porte plus mes survêts trop grands, je suis habillée de manière plus féminine. Papa, j’ai sacrément grandi, tu sais. J’ai grandi oui, loin, très loin de toi. Je n’ai jamais cessé de penser à ce moment-là, ce jour-là, celui que je suis en train de vivre maintenant. J’ai pas encore parlé, je sais bien que je débite tout ça dans ma tête. Il faut que je me décide, c’est aujourd’hui ou jamais.

Je prends alors une profonde inspiration. Je monte une marche et, alors que tu continues à me regarder avec ce sourire, je mets toute ma force disponible dans mon geste.

Lorsque ma main s’écrase sur ta joue cela claque tellement fort que le son résonne sur les façades. Je sens immédiatement la douleur cuire l’intérieur de ma paume et de mes doigts. Le temps se suspend.

L’incrédulité qui se lit sur ton visage est un premier cadeau que tu me fais. Tes yeux cherchent dans les miens. Tu peux les regarder oui, tu n’y trouveras rien. J’ai déjà ravalé mes larmes et ma sensibilité. Avec cette gifle, j’ai fait ressortir toute ma colère et ma peine. Je vois bien que tu n’en reviens pas. Il m’a fallu beaucoup de courage pour faire ça, tu n’as pas idée.

Ta joue a fortement rougi. Machinalement, tu portes ta main dessus en continuant ton interrogation du regard. Puis enfin, tu te décides :

– Mathilde ? Pourquoi ? Je... Je comprends pas du tout là ?

Je patiente quelques secondes et puis je me décide à te répondre :

– Fallait être là pour comprendre.

Je profite de ces quelques secondes où je vois tes yeux s’écarquiller. Tu comprends que tu n’auras pas ta réponse. Oui, j’ai fait tout ce chemin pour ça. Je tourne les talons et m’en vais d’un pas à l’allure assurée et calme. Derrière moi, tu ne dis rien, tu as probablement gardé la même expression que celle que tu avais quand je me suis retournée. Je jubile, j’ai tellement travaillé pour ça, tellement.

Alors que je tourne au coin de la rue, je sens toute la pression commencer à retomber. J’ai peur que tu me cours après. Une vague de sentiments refoulés arrive à grands pas. Il y a de tout, de la peine, de la colère, de la joie, j’avais copieusement entassé dans un coin en attendant ce moment. Je chancelle. Je m’appuie sur le mur, la tête me tourne un peu. Mes yeux s’inondent, je ne pourrais plus les contrôler. Je ne veux pas m’arrêter de marcher. Je pourrais renoncer et retourner te voir. Je ne sais pas alors ce qui prédominerait. La violence de mes sentiments est un tourbillon dont je me suis fait le catalyseur pour asservir mon dessein. Au final, chaque pas est une victoire sur moi-même.

J’ai passé dix années à me faire du mal avec ton absence. Je crois qu’aujourd’hui, en te laissant avec ton incompréhension et toutes ces interrogations, j’ai fait le premier pas pour en guérir.
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Aurélien Azam · il y a
Très belle écriture comme toujours, un personnage réellement incarné avec le ton et la gestuelle adaptés. Par curiosité, qu'est ce qui t'a inspiré cette nouvelle ? (tu n'es pas obligé de répondre, je suis trop curieux).
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JigoKu Kokoro · il y a
Bonsoir Aurélien ( ^_^),
Un plaisir de vous revoir sur ma page moi qui ai si peu le temps d'écrire en ce moment. Un premier merci pour le commentaire, les éloges et le temps consacré. Ta curiosité sera satisfaite ( ^_^)
Au départ la scène des retrouvailles s'est imposée dans mon imagination. Puis le dénouement a fait de même. Ne resta plus qu'à poser les émotions traversées au moment d'écrire ce texte. Rien de personnel, rien de vécu, simplement né comme ça autour d'une émotion forte imaginée et ressentie a un moment et qu'il a fallu absolument que je pose par écrit. Un peu comme "A toi Lulu" que tu as lu et qui s'est imposé de lui même via imagination et charge emotionelle forte ( ^_^)

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RAC · il y a
Enfin l'exutoire !
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JigoKu Kokoro · il y a
Bonsoir RAC ( ^_^),
Merci pour cette lecture et ce commentaire de réaction à chaud. Il y a effectivement un côté exutoire dans ce récit. ( ( ^_^).
Une suggestion de lecture sur votre page ?

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RAC · il y a
Heu non, c'est déjà gentil de passer me voir ! A+++
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Gisny · il y a
Quel beau ressenti JigoKu. Un chagrin amassé toutes ces années pour une absence totale de responsabilité paternelle, est bien décrite et suscite notre empathie absolue. J'ai apprécié sans retenue.
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JigoKu Kokoro · il y a
Bonjour Gisny ( ^_^)
Merci de vous être penché à nouveau sur ma page. Ce texte ne prévaut que pour cet instant émotionnel que j'avais envie de faire ressentir au lecteur. Je suis content que cette lecture vous ait plu de la sorte et que les émotions vous aient atteintes.
M'offririez-vous une nouvelle lecture sur votre page ? ( ^_^)

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Gisny · il y a
J'y pense JigoKu, un peu, beaucoup, pas vraiment. Merci à vous. Au plaisir de vous lire.
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JigoKu Kokoro · il y a
Bonsoir Gisny ( ^_^)
Lorsque je parlais de nouvelle lecture, je parlais de me proposer une lecture sur l'un de vos textes déjà publié ( ^_-)*
Une suggestion ?

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Gisny · il y a
Ah, je n'avais pas compris JigoKu, alors, si vous le souhaitez, je vous suggère " Conte de Noêl " . De circonstance, dans le même temps ! En vous remerciant d'avance. Bonne journée.
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Lélie de Lancey · il y a
Un récit d'une vraie intensité, comme les sentiments ressentis par la jeune fille... J'ai beaucoup aimé vous lire. Merci :)
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JigoKu Kokoro · il y a
Bonjour Lélie ( ^_^)
Merci beaucoup d'être repassé sur ma page pour lire. Si les émotions que j'ai souhaité transmettre sont passées pendant votre lecture, j'en suis ravi. Il ne m'en faut plus pour avoir le sourire. ( ^_^)

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Arwen James-Keltton · il y a
Ce texte est le second que je lis de vous, et confirme ce que j'avais ressenti à la lecture du premier. Vous savez faire vivre les émotions de vos personnages, ; j'ai été transportée jusqu'à la fin du texte. Bravo !
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JigoKu Kokoro · il y a
Re-Bonsoir Arwen ( ^_^)
Merci beaucoup d'avoir prolongé votre séjour sur ma page. Je suis ravie que cette lecture vous ait plu. Il y a effectivement, là aussi, un travail d'immersion au plus près pour que ces quelques instants de vie soit vécu intensément par le lecteur. Le fait que cela est fonctionné auprès de vous me touche. Merci pour vos félicitations. ( ^_^)
Avez vous une autre suggestion de lecture sur votre page ?

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Mirgar · il y a
Un instant si bref qui guérit de la perte .Bravo!
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JigoKu Kokoro · il y a
Bonsoir Mirgar ( ^_^)
Merci d'avoir prit le temps de me lire et me commenter. Je ne sais si je mérite un "bravo" mais il y effectivement une sorte de tentative de guérison dans ce texte.
Une proposition sur votre page ? ( ^_^)

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Claire Pegan-Lhermitte · il y a
D'ordinaire je ne suis pas fan de ce genre et j'abandonne après quelques lignes. Mais votre "langue" simple, claire et puissante m'a retenue. Jusqu'au bout. (*.*) en espérant pas me tromper
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JigoKu Kokoro · il y a
Bonjour Claire ( ^_^)
Merci beaucoup d'être venu me lire et d'autant plus d'avoir tenu jusqu'au bout. Je suis touché que ce texte ait eu suffisamment d'impact dans sa simplicité pour obtenir un ( *.*) qui fait briller vos yeux. Lorsque je me suis mis sérieusement à travailler mes écrits il y a quelques années ce fut la première chose qui me fut conseillée : Simplifier l'écrit, être naturel, au plus près de ce que l'on veut transmettre.
Je vais vous demander une chose : proposez moi le texte de votre choix sur votre page que je puisse moi aussi découvrir l'auteur.
( ^_^)

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Claire Pegan-Lhermitte · il y a
Merci pour cette délicate attention. Mon préfèré c'est "le livre qui ne voulait être écrit". L'humour et le décalé ma recette favorite.
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Sophie Debieu · il y a
"Je voulais te dire"....mais tu n'en sauras rien comme un effet boomerang des actes que l'on pose. Ce texte me touche pour de multiples raisons qui se rassemblent tout comme dans votre texte à ce moment précis, un moment qui rassemble des années de sentiments et ressentiments... Ce moment qui fait l'histoire, ce moment ou aucune de ces deux vies ne pourra plus jamais être comme avant, bravo
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JigoKu Kokoro · il y a
Bonsoir Sophie et mille excuses pour le retard, je suis peu disponible en ce moment ( ^_^)
Merci d'avoir consacré du temps à me lire et à me commenter. Le contenu de votre message me touche beaucoup puisque le contenu de cette courte nouvelle a su vous atteindre de diverses manières. C'est là l'essence même du contenu émotionnel, intense, instantané. Ravie que cette lecture vous ait plu. Même si je dispose de peu de temps, n'hésitez pas à me conseiller l'un de vos textes, je vous lirais en retour dès que l'occasion se présentera ( ^_^).

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Sophie Debieu · il y a
Merci. Vous êtes bien sûr invité sur ma page, j ai un poème retenu pour l'été si le.coeur vous en dit https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/choc-2
Au plaisir :-)

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Kiki · il y a
un joli texte rondement mené. BRAVO
Je vous invite à aller lire le poème sur les cuves de Sassenage. MERCI d'avance

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MissFree · il y a
Des retrouvailles qui ne se passent pas comme on l'imaginerait... À votre façon d'écrire cette histoire vous nous immergez dans ce sentiment d'attente que l'héroïne a du ressentir depuis si longtemps. j'ai beaucoup aimé lire ce texte. Je reviendrai ! :-)
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JigoKu Kokoro · il y a
Bonsoir MissFree ( ^_^)
Merci d'être passée me lire me commenter. L'immersion du lecteur au plus près des émotions que je place est pour moi l'une des choses qui me tiens à cœur. Si cela à fonctionné avec vous, vous m'en voyiez ravi ( ^_^).
Ce sera avec plaisir que je vous retrouverais sur ma page lorsque vous le souhaiterais.
Au plaisir ( ^_-)*

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