Je reviens te chercher

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Je vous propose la lecture de quelques scénarios courts en souhaitant vous détourner quelques minutes de votre routine quotidienne ou de votre petite angoisse ressentie dans la salle d’attente de ... [+]

Image de Grand Prix - Été 2022
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— Ah, enfin ! Buenos días señor, je suis bien contente de vous rencontrer, je ne vous avais pas vu assis sur ce banc à l'ombre. Dites, il n'y a pas grand monde sur ce quai, rassurez-moi, le train Mistral de onze heures trente n'est pas en retard ? Je dois me rendre à l'aéroport et j'ai un mauvais pressentiment...
— Le train de... Vous plaisantez ? Cette gare est abandonnée depuis cinquante-cinq ans, il y a belle lurette qu'il ne passe plus rien ! Bonjour, madame, pardon, votre question est tellement surprenante que j'en oublie la politesse ! Mais on ne vous a donc rien dit ?
Soupir.
— C'est bien ce que je craignais, je comprends maintenant pourquoi le chauffeur de taxi riait aux larmes en me déposant ici ! Eh oui ! on voit bien qu'il n'y a pas eu d'activités depuis des lustres, le quai part en morceaux, les horloges ont perdu leurs aiguilles et des sapins ont même poussé au milieu des voies !
— La ligne principale passe par la ville voisine, si vous avez un téléphone, vous rappelez votre taxi et vous pouvez y être dans vingt minutes.
— Certainement, mais je ne suis pas vraiment pressée, mon vol pour Mexico ne décolle que tard dans la nuit. Permettez-moi de vous poser une question : si cette station est désaffectée, pourquoi êtes-vous ici ? Vous semblez attendre quelque chose ?
— Oh non ! C'est mon pèlerinage annuel, une simple promenade, il y a exactement cinquante-six ans, je devais monter dans le fameux train que vous espériez, mais je ne voudrais pas vous ennuyer avec ma petite histoire !
— Pas du tout ! Et vous en avez déjà trop dit, je suis curieuse et tout ouïe !
— D'accord, rapidement alors. À l'époque, j'étais fiancé à une jeune femme et nous allions nous marier durant l'été. Elle s'appelait Claire. Le mercredi premier juillet mille neuf cent cinquante-neuf, à onze heures trente, nous devions nous retrouver ici pour nous rendre en ville afin de choisir nos alliances. Hélas, Claire était un peu en retard et elle a traversé le boulevard de la gare en toute hâte, sans vraiment faire attention. L'autobus cent onze a stoppé brutalement et définitivement son élan ! Atroce ! J'ai mis des années à surmonter mon désespoir, j'ai même tenté plusieurs fois de la rejoindre. Enfin, bien plus tard, j'ai rencontré et épousé Odette et ma vie a été autrement magnifique. Une vie remplie de satisfactions et de bonheur. Je n'ai cependant jamais oublié Claire et chaque année, à l'anniversaire de ce drame, je m'installe sur ce banc jusqu'à l'heure d'arrivée du train que nous n'avons jamais pris et je rentre ensuite...
— Cela va vous paraître étrange, Marceau, mais année après année, elle vous rejoignait... Inapparente, l'âme dévastée en voyant votre air de chien battu et votre regard perdu !
— Attendez, comment pourriez-vous savoir ça ? Quelles bêtises me racontez-vous ? Vous vous moquez de moi ? Et puis, comment connaissez-vous mon prénom ? Qui êtes-vous en fait ?
Sonnerie agonisante du signal annonçant un train en approche, bruit de roulement réverbéré par les rails, frémissement du ballast...
— Beaucoup de questions Marceau ! Je vais m'asseoir à côté de vous et nous reprendrons notre petite conversation dans un instant. Attendons tranquillement et observons, ça va être très intéressant !
Venue de nulle part et dans un vacarme épouvantable, une locomotive suivie de sa dizaine de wagons entre dans la gare alors incapable de l'accueillir, la végétation ancrée entre les traverses de chêne est taillée en pièces et projetée violemment de tous côtés. La rame freine dans un crissement aigu inhumain et les intenses vibrations du quai font voler en éclats les derniers carreaux de la verrière du hall. Finalement, le grand panneau émaillé indiquant le nom de la petite ville dégringole dans un bruit de ferraille assourdissant.
Et puis le calme, le silence, enfin !
L'improbable train Mistral de onze heures trente vient d'arriver !
— Avez-vous vu ça, Marceau ? Nous désespérions ! Incroyable, non ?
— Impossible ! Et vous savez comme moi que c'est impossible ! Mais qui êtes-vous à la fin ? Et comment avez-vous fait ça ?
— Je n'y suis pas pour grand-chose, c'est la personne là-bas, debout sur le marchepied du premier wagon, regardez, tout au bout du quai... D'accord, énormément de poussière et vous avez la vue très basse, cette jeune fille avec cette jolie petite robe bleue à pois blancs...
— C'est Claire ? Mais... comment... non ?
— Si ! Au fait, parlez-moi de ces gélules bicolores, celles que vous n'avez pas prises depuis une bonne semaine parce que vous reportez systématiquement votre visite au cabinet médical ?
— Mince ! Nous y voilà ! Et ce n'est pas vous qui allez renouveler mon ordonnance, vous n'êtes pas vraiment médecin (regard inquiet).
— Désolée, mes soins sont plutôt définitifs, un deuxième rendez-vous n'est jamais nécessaire ! Vous avez compris. J'ai averti Claire que vous étiez sur le point de la rejoindre, elle m'a demandé si cela pouvait se dérouler le jour de cet anniversaire et si elle pouvait organiser, à sa façon, votre départ. Elle voulait absolument venir vous chercher en vous sortant le grand jeu ! J'ai accepté ! Adorable Claire ! J'avoue être impressionnée ! C'est réussi, vous ne trouvez pas ? Oh, je vois que oui ! Allons, essuyez vos larmes ! Attrapez votre beau mouchoir à carreaux et un bon coup de trompette de l'apocalypse ! Voilà, et regardez plutôt votre fiancée, elle est impatiente ! Elle a ses poings sur les hanches d'un air de dire « alors, qu'est-ce que tu attends ! on va le prendre ce fichu train cette fois-ci, hop ! »
— D'accord... bien sûr !
— Oui, vous... mourrez... d'envie de la rejoindre, mais justement, avant, il y aurait un léger détail à régler. Vous imaginez bien de quoi il s'agit, ça va aller ?
— Je n'ai pas peur, madame ! Et je suis prêt !
— Houla ! houla ! je n'en doute pas une seule seconde, mais restez assis ! Ne faites pas de folies avec votre corps ! On va faire ça cool, je peux être très douce, vous savez ? Alors, vous êtes à deux doigts de... moi, mais je dois vous prendre la main, en tout bien tout honneur, bien évidemment (gloussement coquin), je vous préviens, je suis glaciale ! Osez, je vous en prie, détendez-vous, fermez les yeux !
— Oh ? Mais je me sens mieux tout à coup, presque en pleine forme ! Et votre main semble moins froide, serais-je en train de vous réchauffer ?
— Petit plaisantin ! (Coup de coude) Non, c'est moi qui suis en train de vous refroidir !
— Ah oui ? (Sourire crispé...)
— Nous y sommes, c'est maintenant, inspirez lentement et expirez doucement. Oui, c'est votre dernier soupir... Chut... Chut... Du calme, vous vous débrouillez très bien, tenez, jetez un coup d'œil, ce dernier souffle virevolte le long du quai, passe au-dessus des wagons et va droit vers Claire, pouf ! Sur son visage ! une tendre caresse passionnée, ses jolis cheveux s'envolent, elle rit aux éclats et vous tend la main !
— Ah la la la la, elle est sublime et maintenant... Je... peux...
— Bien sûr, Marceau, levez-vous tranquillement et avancez vers elle. Ne vous retournez pas, derrière, ce n'est pas vraiment féérique, c'est même Mélusine en faillite, ça gazouille et ça crachouille ! Allez, droit devant ! Essayez ce nouveau corps de jeune homme ! Plus d'arthrose, le râtelier qui vous meurtrissait la langue a disparu et la belle ardeur d'antan revient doucement, elle ne va pas tarder à vous émoustiller les... idées !
(Ça y est, ils sont face à face... Attention... Fa-bu-leux ! Quel magnifique baiser ! c'est mortel !)
Voix forte :
— Alors ? Qu'attendez-vous pour monter dans ce train ? Co... Comment ? Vous aussi... Au revoir ! Non, ne me remerciez pas, c'est... tout naturel !
(Eh bien ! c'est l'une des premières fois qu'on est si gentil avec moi, d'habitude on m'en veut à mort !)
— Vous... vous êtes merveilleux ! (Ils vont finir par m'émouvoir ces deux-là !) Je vous offre l'éternité pour vous redécouvrir, vous réapprendre et vous aimer éperdument ! En voiture et bon voyage !
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Camille Sagasta  Commentaire de l'auteur · il y a
Je reviens te chercher
Je savais que tu m'attendais
Je savais que l'on ne pourrait
Se passer
L'un de l'autre longtemps
Je reviens te chercher
Je n'ai pas tellement changé
Et je vois que de ton côté
Tu as bien traversé
Le temps…
… Je reviens te chercher, tremblante comme une jeune mariée
Mais plus riche qu'aux jours passés
De tendresse et de larmes et de temps
Je reviens te chercher, j'ai l'air bête sur ce palier
Aide-moi et viens m'embrasser, un taxi est en bas qui attend...

Version originale : Pierre Delanoë et Gilbert Bécaud
Extrait des paroles de la chanson, version Dalida, au féminin donc…

Quand les femmes passionnées déplacent les montagnes…Ou plutôt les locomotives et leurs wagons…
L’amour éternel est sur les rails et va bon train !
Un grand merci pour votre visite et votre lecture !

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Gisny delavalle · il y a
J'ai eu l'occasion d'aller écouter G.Becaud quand il est passé à l'Olympia. Les textes de P.Delanoë sont délicatement poétiques, je m'était procurée un recueil en librairie, intitulé, Chef-lieu : La Terre ! Edité chez Pierre Seghers. La couverture est signée Bernard Buffet. Souvenir de ma folle jeunesse ! Bon dimanche à vous.
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Camille Sagasta · il y a
Merci pour votre commentaire et vos précisions Gisny ! Je dois avouer que la chanson de Bécaud est arrivée complètement par hasard...Claire venant chercher Marceau (parce qu'il va mourir), les titres de cette nouvelle « Je suis venue te chercher » et « je reviens te chercher » étaient plus ou moins envisagés… Je vérifie toujours sur short et sur google qu'il n'y ait pas de « doublons », pour short, c'était bon mais pour chrome je suis tombée, bien sûr, sur la chanson de Bécaud... zut ! Pas vraiment original...bien que deux parties du texte de Delanoë correspondaient un peu à mon histoire... donc pourquoi pas ?
Deux découvertes m'ont définitivement convaincue de garder « Je reviens te chercher » la première :
Bécaud à offert la chanson à Dalida qui l'a mise au féminin (c'est une femme qui revient LE chercher, et là parfait ! Claire cherche Marceau), l'autre découverte est celle de la magnifique interprétation (dont j'ignorais l'existence) de Anne Sila à l'émission "The voice":
https://www.youtube.com/watch?v=fioq9cQOeKY
Le concert de Monsieur 100000 volts devait être fantastique. Bon Dimanche à vous aussi, Gisny. Merci beaucoup !

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Gisny delavalle · il y a
Quoiqu'il en soit, j'ai aimé votre texte et votre façon d'écrire très imaginative et prenante à la fois. Bonne journée Camille. Ou que vous soyez, j'espère que vous ne souffrez pas trop de la chaleur.
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Camille Sagasta · il y a
Merci à nouveau pour ce gentil commentaire Gisny !
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Hortense Remington · il y a
C’est une très belle histoire, joliment racontée.
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Champo Lion · il y a
Hello Camille!
Le texte est splendide ,mariant les genres avec un rare bonheur.A lire doucement en écoutant :"Slow train coming" de Bob Dylan
https://www.youtube.com/watch?v=XSYzDDlI3WA
Mes voix
Champolion

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Camille Sagasta · il y a
Merci pour le lien ! Excellent ! Et merci aussi pour votre commentaire !
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Patricia Besson · il y a
J'adore. Bravo!!
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Camille Sagasta · il y a
Merci Patricia pour votre passage et votre lecture !
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Emsie Blond · il y a
J'aime bien cette histoire, et ce petit ton espiègle qui rendrait la Camarde presque sympathique !
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Camille Sagasta · il y a
Merci pour votre visite, votre lecture et votre commentaire Emsie !
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Tinouch E · il y a
Beaucoup aimé cette histoire qui m'a tout de suite happée !
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Camille Sagasta · il y a
Merci Tinouch pour votre passage, votre lecture et votre gentil commentaire !
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Tess Benedict · il y a
J'ai beaucoup apprécié l'humour de votre nouvelle. La mort sous les traits d'une globe-trotteuse, et l'expression : Attrapez votre beau mouchoir à carreaux et un bon coup de trompette de l'apocalypse ! On l'entend se moucher, le vieux Marceau!
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Camille Sagasta · il y a
Merci beaucoup Tess pour votre lecture et votre commentaire. Claire et Marceau devaient faire un petit voyage de noces à Mexico après leur mariage... Ce n'est pas dit dans le texte, 8000 caractères obligent... C'est donc la "Santa Muerte" (Une variante de notre "Faucheuse", très populaire en Amérique latine) qui apparait sur le quai... Oui, mon grand-père avait ce genre de mouchoir en tissus et...trompettait à longueur de journée. ;-) Merci encore pour votre passage !
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Patrick Peronne · il y a
Bien évidemment, étant un fan de Bécaud, l'air m'est venu en tête dès que j'ai pris connaissance du titre de la nouvelle, et il continue à trottiner dans ma tête en écrivant ce commentaire. Mais votre texte me fait penser à quelques autres de ces chansons... Et maintenant...Je t'appartiens et pourquoi pas Le jour où la pluie viendra. Pas désagréable de voir la camarde sous un jour "abordable"... Une lecture fort agréable. À présent, je vais écouter Le chanteur de Varsovie... dont j'avais le 45 tour... il y a pas loin de 60 ans... :-)
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Camille Sagasta · il y a
Et merci beaucoup Patrick d'être passé, merci pour votre lecture et ce sympathique commentaire ! Du coup, je découvre et redécouvre aussi les "best-sellers" de Bécaud. J'avoue que "Nathalie" est une de mes chansons préférées... Merci encore Patrick, je vais feuilleter votre "cahier" à nouveau !
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Eva Dayer · il y a
J'ai aimé cette drôle de rencontre qui, une fois n'est pas coutume, se déroule avec humour et courtoisie.
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Camille Sagasta · il y a
Merci Eva pour votre lecture, je viens, du coup, de rencontrer le Père Noël dans cet incroyable "Dérèglement des traditions" (Très chouette !)
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Eva Dayer · il y a
Une lecture très sympathique ! à bientôt, au gré de nos écrits ...
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Marie-Pierre Tachet · il y a
C'est un conte très réussi notamment grâce au fait que l'identité de l'étrangère soit révélée petit à petit, le glissement vers le fantastique. Merci pour ce texte.
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Gisny delavalle · il y a
Camille, dire que j'ai apprécié votre conte serait réductible. Je me suis sentie émue. Je crois aux miracles parce que j'ai, déjà, dans le passé, constaté que ce n'était pas un vain mot. Alors votre texte est, à la fois bien écrit et, si explicite que l'on s'imagine très bien la situation. En fait, j'étais assise à côté de cette fée et de Marceau, apercevant Claire telle, qu'il l'avait connue 50 ans plus tôt. Alors bravo à vous et encore merci d'être passée sur ma page.
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Camille Sagasta · il y a
Merci à vous Gisny pour votre lecture et ce très gentil commentaire !

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