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Imperturbable Gisèle

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FINALISTE
Sélection Public

A soixante ans, Gisèle venait de décrocher son permis de conduire. Elle n’en revenait encore pas ce matin-là, en admirant le justificatif sur la table du petit déjeuner. Le plus dur est fait, maintenant, se dit-elle, il me faut une voiture.

Le pécule épargné tout au long des années précédentes avait un peu fondu. Il faut dire qu’elle avait cumulé un paquet d’heures de conduite sans parler de l’argent englouti dans les séances du code de la route. Mais elle ne s’était jamais découragée et avait toujours rendu hommage à son moniteur, Michel : celui-ci, tout au long de la formation, avait fait preuve d’une patience à toute épreuve malgré quelques sueurs froides et crampes à l’estomac dues au manque de concentration de son élève. Le directeur de l’auto-école avait félicité Michel : des clientes comme celle-ci, il en aurait fallu un peu plus pour assurer à son entreprise un rendement optimum.

Fière et heureuse, Gisèle décida que la journée était propice à la recherche de son futur véhicule d’occasion. En effet, elle estimait prudent, dans un premier temps, de faire ses premières armes avec un véhicule ayant quelques heures de vol.

Elle jeta son dévolu sur une petite voiture de couleur blanche. Le vendeur lui assura que pour faire ses débuts, ce modèle présentait beaucoup d’avantages dont la maniabilité pour se garer et une faible consommation de carburant. L’affaire fut conclue et Gisèle quitta le garage au volant, bien décidée à rendre visite, dès le lendemain, à sa plus chère amie domiciliée dans le village voisin distant de vingt kilomètres. Le trajet serait agréable car pour s’y rendre, une fois le bourg quitté, il y avait la départementale toute en ligne droite.

Le lendemain donc, un peu crispée sur le volant et la main figée sur le levier de vitesse, Gisèle se sortit sans encombre du bourg. Toutefois, un peu de sueur perlait à son front. Coquette comme beaucoup de femmes, elle risqua un regard dans le rétroviseur et constata que le fond de teint avait tenu le coup. Ce geste inconsidéré déporta un peu la voiture sur la gauche, mais la conductrice ramena l’engin délicatement et rassurée par son habileté, elle se détendit.

Le moteur ronronnait, le compteur de vitesse affichait cinquante kilomètres et Gisèle se sentait bien. Inutile d’aller plus vite se dit-elle, l’essentiel est d’arriver à bon port. Soudain, elle entendit un klaxon virulent et impatient. Un coup d’œil dans le rétro lui permit de constater qu’un 4x4 lui collait au train. Paniquée, elle se déconcentra, vira sur la droite et ce faisant quitta la route pour atterrir dans un champ gadouilleux. Le moteur cala, la voiture s’immobilisa et Gisèle évita de justesse le choc entre le volant et son front. Le 4x4 quant à lui continua sa route sans plus se préoccuper de la situation en lançant un nouveau coup d’avertisseur tonitruant qui eut pour effet d’arracher à Gisèle un juron bien senti.

Après quelques minutes Gisèle reprit pied dans la réalité et fit le constat de sa situation. La voiture était bel et bien envasée et il ne lui restait plus qu’à quitter l’habitacle pour héler un automobiliste qui ne manquerait pas de la sortir de là.

Elle avait bien retenu qu’il fallait revêtir le gilet jaune de sécurité avant de stationner sur le bas côté d’une route. Voyons, se dit-elle, je n’ai pas vérifié qu’il y en avait un dans la voiture. Où vais-je le trouver ? Rien sous le siège conducteur ni sous celui du passager. Elle ouvrit le vide-poche et aperçut le vêtement qu’elle sortit de sa niche et cala sous son bras tout en bénissant le précédent propriétaire d’avoir eu la gentillesse de le laisser là.

Elle quitta le véhicule et ne put retenir un vilain gros mot : ses pieds s’enfonçaient dans une terre grasse qui collait aux semelles. A la première enjambée, la chaussure droite resta figée dans la gadoue, déstabilisant Gisèle qui, dans une volte-face périlleuse, se rattrapa in extremis au rétroviseur sans lâcher le précieux vêtement jaune. Elle reprit prudemment sa marche.

Elle n’enfila le gilet qu’une fois parvenue sur l’herbe du talus et trouva bizarre que le côté droit du vêtement penche plus que le gauche. Elle glissa sa main dans la poche et en sortit un pistolet qu’elle faillit lâcher, tant elle était interloquée et effrayée. Le moment de stupeur passé, le naturel de Gisèle refit surface : quel était le petit gougnafier qui avait laissé traîner cette... chose dans SA voiture !? Elle n’eut pas le loisir d’imaginer quoique ce soit et s’empressa de remiser rapidement le pistolet dans sa poche : une voiture de police venait de s’arrêter de l’autre côté.

L’agent s’avança et trouva que la femme en face de lui avait un drôle d’air, un air pas tranquille comme peuvent l’avoir les enfants qui ont chapardé et qui sont pris la main dans le sac. Suspicieux, il salua Gisèle, mais resta sur ses gardes. Il lui demanda ses papiers et ceux du véhicule. Gisèle encore sous le choc de sa découverte restait immobile, muette et son attitude énerva un peu plus le policier.

— Allez ma petite dame, vos papiers...

L’indomptable Gisèle reprit un peu ses esprits et choquée par l’attitude peu amène de l’homme, elle répondit qu’ils étaient dans la voiture mais qu’il était hors de question qu’elle retourne les chercher, au risque d’être engloutie par la boue du terrain, qu’elle détestait par-dessus tout cochonner ses chaussures, qu’elle jugeait indécent qu’il ne lui demande pas si elle avait besoin d’aide et qu’elle exécrait qu’on lui donne du « ma petite dame » car elle n’était la dame de personne ! Gisèle s’énervait et la tension monta d’un cran quand l’agent, fatigué de sa nuit de service, lui demanda de l’accompagner au commissariat.

Le mot commissariat provoqua d’abord chez Gisèle une terreur indicible puis rapidement un sentiment de honte monumentale. Tout un tas de clichés sur cet endroit de perdition lui traversèrent l’esprit, faisant grimper un vilain rouge à son visage et inondant ses joues de gouttes de sueur qui eurent pour effet de diluer méchamment le fond de teint.

Alors, elle ne put retenir ces mots qui sortirent de sa bouche sans y être autorisés, accompagnés par une pluie de postillons :
— Espèce de... espèce de... malotru.

L’homme s’avança un peu et Gisèle pensa que le moment était venu de dégainer son arme sans penser une seule seconde aux conséquences. Elle la secouait maladroitement de bas en haut et de gauche à droite.

— Ah ah ! On fait moins le malin hein !?

Pistolet à la main, Gisèle se sentait intouchable, invincible et goûtait le plaisir d’avoir cet agent à sa merci. Elle tenait au bout du canon sa vengeance d’avoir été plaquée par le seul homme de sa vie : un flic ! Elle se félicita d’avoir attendu le bon moment qui se présentait là.

Le policier recula et tenta une négociation prudente.

— Allons Madame, réfléchissez ! Vous n’allez quand même pas tirer sur un agent de police ? Vous risquez gros et vous finirez votre vie en tôle ! Allons allons, soyez raisonnable, posez l’arme à terre et reculez !

Mais Gisèle ne recula pas et appuya sur la détente.

Les deux protagonistes fermèrent les yeux en même temps et attendirent le claquement de la balle. Toutefois, ils n’entendirent qu’un léger clappement, celui du drapeau blanc sur lequel était inscrit « mort aux keufs ».

PRIX

Image de Été 2018
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Christiane Tuffery  Commentaire de l'auteur · il y a
Un grand merci à mes fidèles lectrices et lecteurs. Gisèle n'étant pas une foudre de guerre, elle n'ira pas chahuter les candidats qui tiennent le podium.
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Champolion · il y a
Comme nous avons échangé à propos de certains commentaires,je suis allé par curiosité sur votre page.
Et je ne le regrette pas:il y a de vraies petites perles.
Comme celle-ci par exemple
Mes voix
Champolion







































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Lyriciste Nwar · il y a
Bonne chance
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi des jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Judith Fairfax · il y a
Excellent Christiane! Gisele est une heroine comme je les aime: imprevisible! Je crois que ma Gladys devrait vous amuser aussi. Elle vient d'etre mise en ligne : ) N'hesitez pas a me donner votre feedback.
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Sylvie Talant · il y a
Félicitation pour Gisèle, à la fois pour l'obtention de son permis de conduire ( espérons que le policier ne va pas le lui re......tirer ) et pour sa 5e place.
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Christiane Tuffery · il y a
merci Sylvie ! Si l'envie t'en prend de découvrir une nouvelle histore, celle de Victor et Noémie, c'est par ici : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/officium-consummare
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Hervé Mazoyer · il y a
Pour votre texte toutes mes voix. Votre personnage est tres attachant et l epaisseur que vous lui avez donnée en si peu de mots est surprenante. La chute est hilarante. Bref trop bien et merci pour ce moment de lecture. J ai deux textes en competition si cela vous tente. Amicalement.
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JACB · il y a
de nouveau mon soutien pour Gisèle ...mais le 80 demeure une inepsie! Je persiste et signe +5
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Christiane Tuffery · il y a
un nouvelle histoire vous attend si le coeur vous en dit. C'est ici : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/officium-consummare
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Christiane Tuffery · il y a
Merci d'être venu(e) soutenir Gisèle.
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Noels · il y a
Sacrée Gisèle ! Mes voix.
Je profite de mon passage pour vous inviter à soutenir mon "Papy Rolling Stones" dans la dernière ligne droite du Prix d'été : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/papy-rolling-stones

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Keith Simmonds · il y a
Félicitations pour cette Gisèle, Christiane ! Je renouvelle mon soutien avec plaisir !
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Sophie Debieu · il y a
Quelle Gisèle! Un plaisir de l'accompagner sur sa route, bravo
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Christiane Tuffery · il y a
Facile à suivre Gisèle vu qu'elle roule en mode tortue :)) - Merci
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Sophie Debieu · il y a
Avec plaisir :) si vous aimez "choc", il est en finale aussi (poème) https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/choc-2
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