Hacker vaillant...

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Coeur veillant, heureux de pouvoir partager mes écrits, je lis toutes les oeuvres avec intérêt et suis enchanté de ces rencontres littéraires. A bientôt sur vos pages  [+]

Image de Printemps 2021

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Mon quotidien pourrait paraître fade à la majorité des gens, mais à moi il me convient et c'est l'essentiel. Je tiens un petit magasin de dépannage informatique depuis six ans, ce qui me permet de vivoter sans trop me poser de questions sur mes lendemains. La clientèle ne se presse pas au comptoir, mais j'ai l'avantage d'être le seul dans ma spécialité dans un rayon d'une vingtaine de kilomètres. J'ai deux habitués. La plus assidue s'appelle Élisabeth et elle a soixante-quatorze ans, je le sais parce qu'elle ne manque pas de me rappeler son âge lors de ses monologues interminables. Elle passe un temps infini au salon de coiffure de la rue d'à côté et en ressort avec des couleurs improbables. Une fois, j'ai menti et je lui ai dit que j'aimais les reflets mauves dans ses cheveux, elle est devenue écarlate. Parfois, je vais chez Nathalie, la coiffeuse.
— Élisabeth ne tarit pas d'éloges sur vous ! m'a-t-elle affirmé une fois avec un petit rire complaisant.
Et je me suis demandé de quels éloges Élisabeth pouvait bien parer ma personne terne. Mais c'est ainsi, j'aime bien Élisabeth aussi, Élisabeth qui n'a pas d'ordinateur et qui ne saurait même pas trouver le bouton pour l'allumer si elle en possédait un. Élisabeth qui pousse la porte avec son petit sourire d'excuse et qui dit...
— Juste un petit bonjour !
... Avant de s'installer sur une chaise pendant au minimum deux heures. Élisabeth qui me rapporte tous les commérages du quartier, et moi qui hoche la tête tout en dévissant les écrans, en décortiquant les tours, et qui n'écoute qu'une phrase sur dix, juste pour pouvoir rebondir de temps en temps et qu'elle ait l'impression d'être écoutée. Hier, elle a enfin osé poser la question qui la taraude depuis les six ans qu'elle m'honore de ses petites visites de courtoisie :
— Vous n'avez personne dans votre vie, Alexandre ?
Ses yeux bleus perçants d'oiseau de proie brillaient de curiosité.
J'ai secoué la tête et je n'ai pas développé, mais elle a insisté, Élisabeth est une tenace.
— Vous n'aimez pas les femmes, peut-être ? a-t-elle glissé avec perfidie.
J'ai ri, je n'ai rien contre les homosexuels, ni contre les femmes d'ailleurs non plus, mais je suis comme... comment dire ? Sans intention ni envie charnelle, depuis des années.
Et le soir venu, le rideau de fer de ma boutique baissé, je rentre chez moi pour retrouver ma seconde vie d'après journée, je revêts mon armure de chevalier de la nuit. Non, je reprends : mon armure, c'est celle que je porte le jour, lorsque je travaille, cette écorce invisible qui me préserve du reste du monde. Le soir, je me permets enfin d'être moi-même, tapi dans l'ombre des boîtes de messagerie électronique, surfeur attentif sur les lignes des forums et des réseaux sociaux, le laser de mes yeux attentif à la moindre faille, à la plus petite confidence échappée que je happe au passage. Je suis un pirate à l'assaut d'îles virtuelles, je m'introduis dans les fichiers, les comptes bancaires, les dossiers de photos de famille, je viole les secrets... Je récolte les adresses IP comme une moissonneuse-batteuse, je détecte les logiciels installés, puis je cible deux ou trois utilisateurs qui me paraissent fortunés d'après les informations que m'ont procurées leurs moteurs de recherche, et je leur trace un sentier tout balisé en les incitant à visiter des sites en accord avec leurs aspirations. Produits de luxe (de la montre Rolex Daytona acier à dix mille euros au café à mille dollars le kilo : c'est un truc dégueulasse, les grains sont digérés et fermentés par une bestiole asiatique et c'est ce qui le rend rare et extrêmement recherché), séjours de rêve, bagnoles à des prix inimaginables... En quelques minutes, je crée la page qui va les faire saliver, par le biais de popups, ces petites publicités qui apparaissent en haut à droite de votre fenêtre et qui attirent votre attention, et bingo ! Dès qu'ils cliquent sur les liens du calque que j'ai installé en fond, je prends le contrôle de leur ordinateur. Ensuite, à moi les données cryptées (un jeu d'enfant), mots de passe et neutralisation des antivirus. J'aime la phase où je mets en route mes logiciels de craquage, ma meute de drones enragés et sournois qui testent toutes les combinaisons possibles et me rapportent fidèlement leur prise : les mots de passe que les gens croient suffisamment compliqués pour que personne n'ait jamais l'idée de les décrypter.
Ensuite je me sers, je prélève des sommes pas trop importantes, de cinquante à quatre-vingts euros, et de manière pas trop rapprochée pour ne pas éveiller les soupçons. Contrairement à ce qu'on peut penser, les plus nantis ne sont pas les moins vigilants, ils passent leur temps à consulter leurs comptes bancaires, et je dois souvent renouveler mes victimes lorsque mes cibles font opposition à mes prélèvements. Enfin, c'est de cette façon que je compense la morne activité de mon magasin depuis des années, et pour tout vous avouer, moi je n'ai pas d'envie de luxe, mais je poursuis un but ultime, alors je mets cet argent volé de côté. Volé dans tous les sens du terme : personne ne me fera jamais croire que le fric de ces gens est exempt de toute escroquerie.

*

Aujourd'hui, mon second habitué franchit la porte du magasin d'un pas pressé. C'est un petit bonhomme chétif aux cheveux gras, aux yeux rétrécis par des lunettes aux verres épais, et qui a toujours l'air d'être aux aguets. La première fois qu'il est venu me demander de l'aide, il transpirait la méfiance, il voulait que j'efface l'historique de sa navigation. « De façon définitive », m'a-t-il intimé. J'ai une ligne de conduite : je ne regarde jamais le détail des historiques de mes clients, et peut-être est-ce en inadéquation avec mes activités secrètes, mais je m'y tiens avec une rigueur presque militaire. J'ai deux vies et je fais en sorte qu'elles soient distinctes. Pour monsieur Roger – c'est ainsi qu'il s'est présenté – j'ai cependant fait une exception. Il me paraissait suspect, trop instable, et j'appréhendais la seule chose qui puisse me faire sortir de ma réserve habituelle : la découverte de fichiers pédophiles. J'ai rapidement été rassuré. Monsieur Roger est un adepte d'ufologie. Il passe des heures sur des centaines de sites où il est question d'ovnis, d'extra-terrestres venus conquérir la terre, de codes secrets et d'alphabets mystérieux. Et s'il me demande d'effacer régulièrement son historique de navigation – tous les premiers du mois – j'ai compris sans qu'il ait eu besoin de me l'expliquer, que c'est parce qu'il croit être espionné par le gouvernement.
Lorsqu'il est sorti de la boutique après que j'aie effacé pour la énième fois la liste de ses méfaits inoffensifs, il s'est presque heurté à Élisabeth qui venait me rendre sa visite quotidienne.
— Vous devez rencontrer souvent des gens bizarres, m'a-t-elle chuchoté après l'avoir suivi du regard alors qu'il trébuchait dans la rue et s'emmitouflait dans son pardessus.
— Vous n'avez pas idée, ai-je répondu avec un sourire anodin.
Et le soir venu (je vous épargne le récit de mon habit de lumière, du décryptage et de mes larcins financiers), le soir venu, il y a eu tout à coup Maruschka. Maruschka n'a pas d'argent ni de situation aisée, Maruschka n'est que rêves. Ma meute intelligente m'a orienté vers son intrigante personne parce qu'elle fait des recherches sur tout ce qui est clinquant et coûteux. Elle aime ce qui brille parce qu'elle se croit toute éteinte. Ce soir, je n'ai pas été très performant, et je m'en fiche. J'ai passé des heures à lire les innombrables messages qu'elle a semés sur tous les forums qu'elle fréquente, au départ je trouvais ses écrits un peu bébêtes, mais je me suis rapidement laissé envoûter par ses charmes naïfs. Et même si je ne suis pas forcément d'accord, je comprends ce qu'elle veut exprimer. Elle fait des recherches plus inquiétantes : la magie blanche pour guérir de ses plaies, comment entrer dans le cerveau de son ennemi afin de le neutraliser, se suicider sans traumatiser ses proches. Son dossier photo contient de nombreux selfies de son visage tantôt grave tantôt hilare et je suis immédiatement conquis par... par absolument tout, de l'arc de ses sourcils à son petit nez, par sa bouche qu'elle tord d'une façon comique, par son regard grave même lorsqu'elle sourit. J'ai lu ses CV. Vingt-cinq ans, vendeuse en boulangerie, caissière, aide à la restauration dans un centre aéré. Et puis son ambition : « être actrice pour avoir plusieurs vies. ». Elle a suivi des cours de théâtre pendant trois ans. La meute m'a listé ses candidatures refusées, quelques sentences de gens qui se foutent de briser les rêves. « L'instant où l'on découvre son propre manque de talent est un éclair de génie. Soyez géniale » d'un certain Phil Pellegrin. J'ai failli pirater une agence d'acteurs pour mettre son nom dans les castings retenus. Ç'aurait été stupide et ça l'aurait desservi. Au lieu de ça, j'ai aisément retrouvé Pellegrin et j'ai déposé un petit cadeau explosif dans sa boîte mail. Mon seul regret est de n'avoir créé qu'un cataclysme virtuel qui a anéanti son système informatique et que ce ne soit pas sa sale tronche pleine de suffisance qui ait explosé.
Alors j'ai continué à me perdre dans l'univers de ma nouvelle amie qui l'ignore, j'ai hésité devant un dossier nommé « secret ». Et comme je suis un hacker, j'ai décidé de le pénétrer. C'est ainsi que nous sommes, légion comme diraient les Anonymous, nous entrons par effraction dans la vie des gens, sans scrupule, de plein droit. Le dossier secret était un journal intime. Je n'aurais pas dû, il m'a empêché de dormir.
Le lendemain, Élisabeth a tout de suite vu que quelque chose n'allait pas. Elle soliloquait et je n'ai pas pris la peine de retenir une phrase sur dix, mais elle ne s'est pas vexée.
— La nuit a été courte, on dirait ? m'a-t-elle glissé.
J'ai dédaigné répondre et j'ai fait comme si j'étais hyper concentré sur mon décorticage d'ordinateur.
— On dirait que quelqu'un vient de tomber amoureux... a-t-elle lâché avec une certaine douceur.
Elle est partie et je suis resté figé pendant un temps incertain, à me demander si c'était vrai.

*

« Quand je suis revenue de la boulangerie ce matin, mes cheveux et ma peau sentaient le pain chaud et le fromage fondu, avait écrit Maruschka. J'ai pris une douche pour chasser toutes ces odeurs écœurantes. J'en ai marre de ces petits boulots de merde, ma vie est ailleurs. Et puis aujourd'hui il y a eu ce type qui me regardait bizarrement depuis le trottoir, j'ai déjà vu sa tête, mais je ne sais plus où. En tout cas, j'ai de plus en plus l'impression d'être surveillée. »
Ce dernier passage du journal m'a laissé perplexe. Depuis deux ans, elle raconte son quotidien, quelques disputes avec des clients de la boulangerie, ses aspirations déçues de comédienne débutante, des rencontres amoureuses et les ruptures qui s'en sont ensuivies... C'est la première fois que je lis quelque chose qui m'inquiète de sa part. Je me suis habitué à sa petite folie dans sa façon d'envisager le monde, elle est capable d'écrire vingt lignes sur un papillon qui s'est posé sur le rebord de sa fenêtre, elle est vulnérable et légère et c'est pour ça qu'elle me fascine. Mais là je me sens coupable parce qu'elle a l'impression d'être traquée et qui suis-je ? Un traqueur. Pourtant, je n'ai rien à voir avec ses préoccupations, elle ne me connaîtra sans doute jamais. Elle n'a pas de webcam, mais si ç'avait été le cas, je ne l'aurais pas activé à distance. Je ne suis pas un voyeur.
Comme je ronge mon frein à cause du type bizarre qu'elle a repéré, je vais faire un tour sur les forums qu'elle fréquente et je trouve une série de messages qu'elle a envoyé il y a treize minutes sous l'un de ses pseudonymes.
JolieFable : je ne sais plus quoi faire, on me surveille, j'ai peur pour ma vie.
Marc666 : kestudis ? ki te surveil ?
JolieFable : personne ne peut comprendre, mais je vous jure que je suis en danger !
Marc666 : ben apl les flics mdr
LaDiva : encore une hystéro qui se fait des films !
JolieFable : non, je suis très sérieuse ! J'entends des bruits, quelqu'un marche dans le couloir de mon immeuble devant ma porte !
LaDiva : mets des boules quiès ah ah !
Alors je fais un truc complètement stupide : je décide de m'immiscer dans la conversation. C'est notre premier contact, et bien sûr j'ai choisi un pseudonyme à côté de la plaque, mais c'est le premier qui m'est venu à l'esprit. Je me suis précipité, mauvais ça, pour un hacker.
Albator : n'ayez pas peur, JolieFable, je suis là.
JolieFable : ???
LaDiva : ah si Albator est là on est tous sauvés.
Je prends deux minutes pour supprimer les comptes des deux grandes gueules du forum, afin qu'ils ne polluent pas ma conversation avec Maruschka.
Albator : Si vous avez un problème, je peux vous aider.
JolieFable : merci.
Albator : Que se passe-t-il ?
Et puis plus rien pendant un quart d'heure. J'attends, je n'ose pas relancer la discussion, d'autres forumeurs prennent le relais, mais JolieFable a disparu. Tout à coup, un message privé dans ma boîte aux lettres du forum.
JolieFable : Qui êtes-vous ?
Albator : vous pouvez me considérer comme un ami.
Nouvelle pause qui dure près de cinq minutes. J'allume nerveusement une cigarette, je ne veux pas la brusquer ni l'inquiéter davantage.
JolieFable : Je sens qu'on m'observe depuis quelques jours. À mon travail, dans la rue.
Albator : Qui pourrait vous vouloir du mal ?
JolieFable : Si je vous le dis, vous ne me croirez pas.
Je pianote sur le clavier au risque d'enfoncer les touches, j'ai une trouille terrible qu'elle disparaisse, effarouchée. Je me laisse dominer par l'émotion, j'en oublie que je suis un traqueur et que la retrouver ne me poserait aucun problème.
Albator : bien sûr que je vous crois, je suis un ami comme je vous l'ai dit.
JolieFable : Mais je ne vous connais pas.
Je réalise ma gaffe : elle est sur le qui-vive, et moi je me pointe comme ça, plein de bonnes intentions, elle pourrait penser que je fais partie de ceux qui la harcèlent.
Albator : C'est vrai, mais je suis de votre côté Maruschka.
Mais quel crétin ! Je l'ai appelée par son prénom, que je ne suis pas censé connaître puisqu'elle utilise un pseudonyme sur le forum. Et le revers arrive très vite.
JolieFable : comment savez-vous comment je m'appelle ?
Parce que je suis un pirate, Maruschka, parce que je prends les ordinateurs des autres à l'abordage et que je sabre leurs secrets les plus intimes. Évidemment, je n'ai pas répondu ça, mais j'ai joué le tout pour le tout.
Albator : Je ne laisserai personne vous faire de mal, je vous protègerai et vous garderai en sécurité. Il faut me faire confiance.
JolieFable : Tu vas venir me chercher ?
Je suis pris de court, est-ce que je vais aller la chercher ? Et pour l'emmener où ? Je regarde autour de moi, mon appartement ascétique dont les écrans géants constituent l'épicentre me paraît ridiculement étriqué et sans vie. Il n'y a rien de chaleureux ici, que du fonctionnel, je n'ai même pas la télévision.
Albator : Oui je viendrai te chercher, je te le promets.
JolieFable : J'en peux plus de cette vie, Et je suis morte de trouille, ils se cachent, tu sais, ils se déguisent pour ne pas que je les reconnaisse. Des fois j'ai envie de me foutre en l'air, je suis sûre que c'est ce qu'ils veulent.
Albator : Non, surtout pas, je vais t'aider. Tu pourras être actrice ! Attends-moi.
Longue pause à nouveau, et cette fois elle ne me répond plus. J'ai attendu des heures devant l'écran, en relisant en boucle ses derniers messages.

*
Le lendemain, Élisabeth manque à sa visite quotidienne, et c'est tant mieux parce que je tourne dans le magasin comme un lion en cage. Elle aurait remarqué ma nervosité. Je consulte plusieurs fois le forum, mes messages privés, le journal intime, mais rien de nouveau, absolument rien. Je finis par jeter un œil au compte bancaire de Maruschka, mais il n'y pas eu une seule sortie d'argent. Monsieur Roger se présente avec son portable sous le bras. J'efface son historique, mes pensées sont ailleurs.
— Tout va bien ? demande mon client atypique. Vous avez l'air absent...
Je grommelle un assentiment, je lui rends son ordinateur délesté de toutes ses recherches ufologiques.
— Vous savez, ils sont partout, me confie-t-il à voix basse. Et je sais les risques que vous prenez pour m'aider. Ça m'embêterait que vous soyez compromis.
Il me fait sourire, un sourire crispé, mais son inquiétude me touche. Et j'espère aussi qu'il n'est rien arrivé de fâcheux à Élisabeth.
Sitôt ma journée de travail achevée, la porte blindée de mon appartement franchie, je me rue sur les écrans. J'en ai trois, disposés autour de moi comme des paravents braqués sur le monde. Et là, miracle, un message dans la boîte aux lettres du forum, qui date d'il y a vingt-deux minutes.
JolieFable : Je t'en supplie, aide-moi.
Je réponds que bien sûr, je ferai tout pour l'aider, que je viendrai la chercher pour la ramener ici, et je me prends à rêver de sa douce présence dans mon antre clandestine. Mais à nouveau, son absence de réponse me déstabilise. Je passe la nuit à me demander si elle va bien. Et le lendemain, je ne vais pas travailler, je prends un billet de train, je me rends chez elle. Une fois passé le hall de son immeuble, je ressens un trac terrible. Je grimpe les escaliers et je me retrouve sur son palier. Je frappe, la porte est ouverte. À l'intérieur de son appartement, un désordre indescriptible d'objets cassés et de meubles renversés.
— Ils sont venus la chercher tôt ce matin, dit une voix derrière moi.
Je fais volte-face, c'est une vieille dame, probablement une voisine. Une autre Élisabeth fouineuse.
— Vous êtes de la famille ? s'enquit-elle.
— Oui, son oncle, comme je n'avais plus de nouvelles, je me suis déplacé. Qui est venu la chercher ? Vous avez pu les voir ?
— Les infirmiers encore, ça faisait plusieurs mois qu'elle n'avait pas fait de crise. Elle doit être hospitalisée à l'heure qu'il est.

*
Je me suis garé sur le parking de l'hôpital et j'ai pris cinq minutes pour réfléchir. Maruschka a un problème psychiatrique, d'accord. Elle fait des crises de paranoïa de temps en temps, d'accord. Elle m'a demandé – non, supplié – de venir la chercher. Et chez moi, qu'est-ce qui ne tourne pas rond ? Elle est hospitalisée sous contrainte, personne ne me laissera l'emmener. Je dois rester discret, si j'éveille le moindre soupçon, je risque de mettre à mal ma couverture et de finir entre les quatre murs lépreux d'une prison. Ça fait six ans que je rase les murs, que je me terre dans ma boutique mal éclairée sous une apparence ordinaire. Et je suis en train de m'exposer. La seule précaution que j'ai prise, c'est que j'ai laissé passer trois jours avant de me lancer. J'ai compris qu'il fallait attendre que son traitement agisse ou alors il y aurait eu des complications. J'en ai profité pour pirater son dossier médical. Multiples hospitalisations. Plusieurs TS (ça veut dire quoi ? Tentative de Suicide). Sentiment de persécution. Schizophrénie paranoïde.
Il n'y a pas vraiment d'accueil, des soignants en blouse blanche discutent dans un bureau qui me fait penser à un aquarium et la porte en est fermée. Je toque contre la vitre salie par les traces de doigts, on me lance un regard distrait et je dois encore attendre plusieurs minutes avant qu'une jeune femme vienne s'enquérir de ma requête.
— Bonjour, je viens voir une amie, Maruschka Demoire.
— Elle va mieux, les visites sont autorisées, m'informe l'infirmière. Ça faisait plusieurs mois qu'elle était en rupture de traitement, mais maintenant elle est presque stabilisée.
Je m'attends à ce qu'elle me demande de signer un registre, de présenter mes papiers d'identité, mais elle m'enjoint aimablement de la suivre. J'avais une appréhension qui me paraît stupide maintenant. Je craignais que me faire passer pour un ami de Maruschka ne paraisse suspect au vu de notre grande différence d'âge, mais les infirmiers en psychiatrie semblent tout trouver normal, tant mieux pour moi. Nouvelle porte fermée à clé, qui donne sur une salle immense dans laquelle les patients semblent perdus. Maruschka lève sur moi des yeux éteints, qui s'éclairent à ma vue, on nous laisse tous les deux. C'est encore plus simple que ce que je m'étais imaginé.
— Bonjour Maruschka, comment vas-tu ?
— Albator... soupire-t-elle avec extase. Tu es venu me chercher, tu as tenu ta promesse...
— Bien sûr, je dis en rougissant parce qu'elle m'attendait et que moi je ne m'y attendais pas.
— On y va ? décide-t-elle en se redressant brusquement.
Elle porte un pyjama bleu, elle est pâle, mais déterminée, et moi j'ai envie de la serrer dans mes bras.
— Pas aujourd'hui, je dis à contrecœur.
— Quoi ?
Elle a crié et une blouse blanche tourne la tête dans notre direction.
— Demain, je m'empresse de dire. Aujourd'hui, c'est trop tôt.
— Ils me font prendre des trucs qui me transforment en zombie, se plaint-elle.
Je réfrène de justesse la formule qui me vient aux lèvres. Si j'avais dit « C'est pour ton bien. », je l'aurais perdue définitivement.
— Je sais, mais il faut que tu sois courageuse. J'ai un plan.
Elle prend une mine de conspiratrice.
— Très bien, Albator, mais ne me laisse pas tomber. C'est quoi ton plan ?
— Impossible de t'en dire plus maintenant, ils pourraient s'en rendre compte, ils savent comment lire dans la tête des gens.
Ma petite prisonnière acquiesce, elle me fait confiance.
— Mais je vais revenir pour t'emmener avec moi, Maruschka. Demain. Sans faute.
Je la quitte avec l'impression de l'avoir abandonnée, dans son pyjama bleu trop grand, au milieu de cette salle immense. Je passe une nuit blanche à ressasser son image dans ma tête.

*

J'ai tout préparé. En fait, tout était quasiment prêt depuis des années, les prélèvements réguliers que j'ai effectués auprès de mes richissimes victimes et que j'ai répartis sur des comptes sous plusieurs fausses identités m'assurent une longévité de confort financier dès que j'aurai quitté la France, c'est-à-dire aujourd'hui, dans quelques heures. Mes faux papiers et ceux que je destine à Maruschka, les billets d'avion, les réservations d'hôtel sont opérationnels eux aussi. J'ai soigneusement planifié les premiers temps d'exils qui vont faire de nous des ghosters. J'ai laissé un mot sur le rideau de fer du magasin : « fermé pour la matinée ». J'éprouve quelques scrupules pour les deux, trois clients qui m'ont confié leurs bécanes à réparer, et même pour Élisabeth qui n'aura plus droit à son bavardage quotidien, ainsi que pour monsieur Roger qui sera obligé de trouver un autre informaticien susceptible d'effacer de son historique ses recherches sur les communications extraterrestres.
Mon ordinateur de poche n'a repéré aucune caméra ni système de verrouillage automatique des portes. Je franchis à nouveau le sas du service psychiatrique, explique à une infirmière différente de la veille que je suis un ami en visite, elle m'escorte et me laisse seul avec Maruschka. Alors je fais très vite, je la prends doucement par le bras, je m'approche d'un infirmier et je lui conseille de nous laisser passer en pointant quelque chose qui peut ressembler à un révolver depuis la poche de mon blouson. Et en récitant mentalement des mots d'excuse pour l'effroi que je suis en train de lui causer. Il déverrouille la première porte, me devance et ouvre la seconde, sous le regard pétrifié de ses collègues.
— Cours, Maruschka !
On court jusqu'à ma voiture à la plaque d'immatriculation illisible. Elle rit tandis que j'enclenche le contact et que je sors du parking à toute vitesse, l'étui de mes lunettes de soleil dans ma poche. L'instant d'après, on roule en direction de la sortie de la ville.
— On va où ? me demande-t-elle, toute tranquille.
— Là où tu pourras être actrice, je lui réponds tout en surveillant mes arrières par le rétroviseur.
Ça a l'air de lui convenir, elle s'enfonce davantage dans le siège avec un roucoulement de plaisir.
Je ne suis pas complètement inconscient, j'ai trafiqué une ordonnance et je suis allé retirer ses médicaments dans une pharmacie ce matin avec une fausse carte vitale, les mêmes que ceux que j'ai vus dans son dossier médical. À savoir si elle acceptera de les prendre plus tard, c'est encore une autre histoire.
Elle trafique les boutons de l'autoradio, une musique sirupeuse nous enveloppe.
— Tu n'as pas de femme ? me demande-t-elle.
— J'ai été marié, mais elle est morte, je réponds simplement.
— Oh merde, elle est morte de quoi ?
Je déglutis.
— Elle est morte d'abandon. Je n'ai pas fait assez attention à elle.
— Elle s'est suicidée ?
— Oui.
— C'est pas de ta faute. Tu ne pouvais rien pour elle, si on en arrive à ce point, c'est à cause de la vie qui est une vraie saloperie. C'est elle la vraie responsable.
J'avais vingt-cinq ans quand Lise m'a « fauché » compagnie, happée par un train. Je ne m'en suis jamais vraiment remis et ça fait trente ans que je paie ma négligence. Je sens la main fraîche de Maruschka sur mon bras et ça fait battre mon cœur plus rapidement.
— Tu as tenu ta parole, Albator, tu es venu me sauver.
Je souris sans quitter la route des yeux. Peut-être que je suis quelqu'un de bien, au final. J'imagine Élisabeth et monsieur Roger décontenancés devant mon magasin fermé. J'espère que je ne leur manquerai pas trop. À moi, ils vont me manquer un peu.
Et peut-être que vous vous demandez pourquoi je n'ai pas attendu que Maruschka sorte d'hospitalisation au lieu de la kidnapper comme ça en plein jour, devant tous ces témoins. À cela, j'ai une réponse. Je suis un hacker, et un hacker sait toujours lorsqu'il doit prendre des risques. Il obéit à deux critères fondamentaux : le bon moment et la bonne personne. Si j'avais commis l'erreur d'attendre davantage, Maruschka ne m'aurait plus jamais fait confiance. Et une promesse est une promesse.

Maruschka s'est endormie sur mon épaule, j'entends son souffle paisible, ses boucles brunes frôlent ma joue. On s'en va tous les deux, on taille la route vers notre nouvelle vie. Maruschka, ma meute et moi. Ma famille.
310

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Carl Pax  Commentaire de l'auteur · il y a
Au vu de la cyberattaque qui vient d'avoir lieu, je conçois que cette nouvelle ne reçoive plus les appréciations que j'ai eu plaisir à lire avant le piratage. Évidemment, il s'agit d'une fiction et je condamne fermement la cybercriminalité. (Et je n'ai pas eu de pot d'avoir choisi ce thème du coup ! 😅) Donc encore merci pour vos soutiens et gentils commentaires qui ont été effacés je les garde en mémoire avec grand plaisir) 🤗
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Preuve que vous jetez sur notre époque un regard avisé et critique. Cette nouvelle est une réussite.
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Carl Pax · il y a
Merci Pierre-Yves, votre compliment me va droit au coeur !
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Marie Quinio · il y a
Vraiment super encore une fois !! C'est haletant et on espère dès le début que la couleur va entrer dans cette vie en noir et blanc. La description est détaillée (allez, allez, avouez c'est vous le hacker de short, hein !), ça fait peur de savoir que tout cela est possible, purée... Une réussite, et je comprends le jury qui a sélectionné ce texte, bravo belle écriture !!
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Carl Pax · il y a
Merci Marie pour ta lecture attentive :) Je suis content que le procédé ait fonctionné : ce que tu décris, c'est exactement ce que j'ai ressenti en écrivant l'histoire. Je souhaitais que le quotidien du héros paraisse tranquille mais un peu morne et que cette jeune femme le ramène à la vie après qu'il ait perdu son amour.
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JAC B · il y a
Déçue de ne pas voir un macaron ici, Carl. Il est pourtant extra ce texte.
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Carl Pax · il y a
Oh, merci infiniment Jacqueline pour cette attention envers moi et ce texte ❤ Et bravo pour votre recommandation pour votre Prise d'otages si touchante !
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Patricia Laetitia URIE · il y a
Romance inédite et originale !
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Carl Pax · il y a
Un grand merci pour votre lecture et votre commentaire sympathique Patricia ! :) ça me plaît beaucoup que vous qualifiez cette romance d'inédite !
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Choubi Doux · il y a
Plus y'a de fous, plus on rit et moins y'a de riz. Une bien jolie balade dans les méandres de : l'imaginaire ?...
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Carl Pax · il y a
Et que serait l'imaginaire sans les chuchotements de la folie ? ^^ Merci Choubi Doux d'avoir lu cette balade :)
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Nadege Del · il y a
Hum, qui est le plus fou des 2?
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Carl Pax · il y a
C'est le monde qui est fou, Nadège, le monde dans son entier, je vous assure ! 😁
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Mireille Bosq · il y a
Ouf, j'ai cru qu'il allait trouver la vieille Élisabeth. Mais tout finit bien. Entre fous l'entente est bonne !
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Carl Pax · il y a
Dans l'appartement de Maruschka ? Merci beaucoup de votre passage ici Mireille 😜
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Mireille Bosq · il y a
Oui, avec toutes les arnaques sur le net...
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Carl Pax · il y a
ça aurait pu être ça ! Le pirate arnaqué :))
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François B. · il y a
Je me souvenais des grandes lignes de l'histoire, mais elle m'a tenu à nouveau en haleine. Mon soutien
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Carl Pax · il y a
je vous remercie François pour ce soutien renouvelé et pour votre relecture 😊
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Guy Bellinger · il y a
Très belle nouvelle pour laquelle je revote volontiers.
Avez-vous lu avant le piratage mon poème finaliste "Les bleus au cœur d'un bleu du cœur" ? Dans la négative, en voici le lien :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-bleus-au-coeur-dun-bleu-du-coeur

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Carl Pax · il y a
Merci beaucoup Guy ! Oui, je l'avais vu, je retourne y mettre un commentaire :)

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