Femme, vue d’avion

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Pour un enfant adopté à qui l’on a caché la vérité, toute découverte est bonne à prendre. Celle que je fis il y a bien des années déjà dans un vide-grenier a changé ma vie.
Une ardente nostalgie baigne ces reliques oubliées : les vieux albums de photographies trouvés au hasard de flâneries dominicales.
Je vivais à l’époque à Moret-sur-Loing avec mes parents. Quand on côtoie tous les jours la silhouette altière d’une église gothique mondialement connue grâce au pinceau de Sisley, on a le droit d’en être fier mais, parmi tous ces badauds, j’étais insensible à la beauté du décor ; je me traînais dans les allées surpeuplées comme un animal blessé car, en voulant débarrasser de vieux cartons, je venais de tomber sur des lettres qui me révélèrent que je n’étais pas le fils de mes parents mais celui d’une certaine Amélie Florac. Ce sont des choses qui arrivent, mais quand c’est à vous qu’elles arrivent, comment le prendre ? Je ne parlai à personne de cette découverte.

Je me fondis dans la foule du vide-grenier. Comme si l'on voulait me faire signe au travers d’objets familiers, je ressentis l’irrésistible besoin de tendre la main vers un album à la couverture de cuir craquelée. Les photos, qui portaient toutes, calligraphiée, la signature du photographe, avaient conservé leur contraste et leur fraîcheur. Beaucoup de photos de groupe, prises lors de noces dans un milieu aisé, bourgeois. Robes de dentelle et habits sombres, traînes et chapeaux haut de forme, sourires figés ou petits signes mutins. Chacun, dans ces occasions, prend la pose et se demande s’il sera à son avantage.
Mariés tombés en poussière, dont les petits-enfants atteignent maintenant l’âge qui courbe les dos et ralentit le pas ; matrones aux tabliers blancs remuant des sauces depuis longtemps digérées ; chevaux livrés à la boucherie il y a des lustres ; voitures d’attelage croupissant à la décharge. Trop de tristesse sous cette gaieté forcée.
Des héritiers désinvoltes vendaient à l’encan la vie de leurs ancêtres enfermée entre des pages roides et mortes. Sur l’avant-dernière page de l’album, mon regard rencontra la photo d’un petit avion sur le flanc duquel je lis « Latécoère 28 ». Latécoère, le nom m’était familier car cet industriel né à la fin du XIXème siècle est Bigourdan, comme mes grands-parents. Et j’ai vu dans les Landes, à Biscarosse, une stèle à son nom. C’était un grand constructeur d’avions, un génial visionnaire. Sous la photo ces mots laconiques : Louis et Camille Florac, Venezuela, 1930. Mon cœur bat à tout rompre. Florac, comme ma mère naturelle, Amélie Florac.

Le cliché montrait une longue dame, boa de plumes autour du cou, vêtue d’un fourreau de soie claire, et qui agite la main vers un aviateur casqué de cuir s’apprêtant sans doute à décoller à bord du Latécoère 28. Le sourire de Louis envahit tout l’espace disponible, je ne voyais plus que lui, car Louis, ce pionnier, ce héros de l’impossible était peut-être le grand-père d’Amélie Florac ; il était peut-être mon arrière-grand-père ! Et Camille, mon arrière-grand-mère !

Plusieurs années passèrent après cette découverte fortuite. J’avais fait l'emplette de l’album, qui n’était pas très onéreux, j’avais rêvé en le regardant puis l’avais laissé dormir sur une étagère, manquant de temps pour creuser davantage le mystère de ce nom trouvé au bas d’une vieille photo. J’avais entrepris quelques recherches sans être vraiment motivé. Mes vrais parents, n’était-ce pas ce couple qui m’avait élevé et choyé ? Je terminai mes études et me mariai. Ma femme n’ignore rien de mes incertitudes au sujet de ma naissance. Je ne suis plus livré à moi-même, seul à ressasser mes doutes.

Il faut vous dire que ma femme et moi sommes un peu du genre fusionnel. Cela se dessinait déjà dans la manière dont nous nous sommes connus. D’ordinaire, en cas de divorce — même si dans notre cas le divorce n’est que pure hypothèse d’école –, la question des enfants se fût-elle réglée le mieux du monde, on se bat pour la garde du chien. Nous n’aurions pas ce problème, Clara et moi, si, ce qu’à Dieu ne plaise, nous devions nous séparer : des chiens, nous en avons deux, Vizir et Vulcain ! Mais sans nos golden retrievers respectifs nous aurions pu passer à des années-lumière l’un de l’autre. Le destin tisse de drôles de toiles, parfois. Je travaillais alors à Sens et je venais d’acheter une maison à la campagne, à vingt kilomètres de là. J’avais l’intention d’adopter un chien, qui m’accompagnerait dans mes promenades du dimanche. Une idée pas dénuée d’arrière-pensées, je l’avoue... Un chien vous permet des conversations qui se nouent vite autour des paroles admiratives qu’il suscite, pour peu qu’il les mérite, parfois plus pour sa gentillesse que pour sa beauté mais je voulais qu’il fût gentil et beau. J’appelai un élevage dont on m’avait vanté le sérieux et pris rendez-vous pour faire la connaissance des golden retrievers nés un peu plus tôt. Je ne croyais pas que je brûlerais à ce point les étapes dans le roman des relations à naître...
Un piège d’une étrange douceur m’attira dès que je vis la jeune femme qui à mon arrivée à l’élevage observait de très près cinq adorables golden retrievers de quelques semaines. Je ne le savais pas encore mais deux mâles de la même portée nous étaient destinés. Clara, car c’était elle, éclata de rire lorsque l’un des chiots tourna la tête et lui adressa un long regard qui aurait attendri des pierres. Elle effectuait le même jour que moi sa première visite à l’élevage. Nous nous trouvions là le même jour pour choisir un chien à adopter ! Aujourd’hui encore je remercie pour cette rencontre le destin, le hasard, la Providence, toutes les instances susceptibles de diriger le cours de nos vies. Ce matin-là se produisit ce qui pouvait s’approcher le plus du coup de foudre. Il était entendu que nous ne pourrions venir chercher nos protégés que lorsqu’ils seraient sevrés et vaccinés. Aussi avions-nous encore quelques semaines à tuer. Je trouvai d’emblée mille questions à poser à Clara en prenant prétexte de notre amour commun pour les animaux et l’invitai à prendre un café. Avant que fût enfin arrivé le jour J où nous pourrions emmener avec nous ces petites boules de poils et d’énergie, Clara et moi vivions déjà ensemble. Cela se passait il y a sept ans.
— Maxime ! Thomas ! Dépêchez-vous, on s’en va dans cinq minutes ! Clara, tu es prête ?
Galopades dans l’escalier, chiens les premiers sur la ligne de départ, enfants qui suivent de près, et... en route pour la salle des Fêtes où nous attend l’exposition sur l’histoire de l’aviation. Sans but précis lié à mes hypothétiques ancêtres je nourris tout de même un faible espoir de trouver des renseignements capables de m’éclairer sur mes origines. Obscurément je sais que je n’ai pas abandonné cette quête. Mais je prends les choses avec flegme : si cela doit se faire, cela se fera.

— Bonjour Monsieur Gauthier !
Je sursaute. Nous venons à peine d’entrer et l’on m’interpelle. C’est une jeune femme aux cheveux bruns retombant en longues boucles, l’air décidé, vêtue d’un tailleur-pantalon sombre dont la teinte est relevée par un chemisier coloré. Son regard bleu outremer me semble inquisiteur. Comment me connaît-elle ?
— Le monde est petit, Monsieur Gauthier, beaucoup plus petit que vous le pensez ! Venez voir, venez, j’ai une photo à vous montrer. Je vous attendais.
Son sourire atténue la sourde menace que pourraient receler ses mots. Que me veut-elle ?
L’exposition est bien faite : panneaux explicatifs, maquettes d’avions, objets divers dans des vitrines. Au mur quelques tirages photographiques sont encadrés de blanc. Ils sont là, les Mermoz, les Guynemer, les Saint-Exupéry, tous ces pionniers des lignes aériennes reliant les continents entre eux. La jeune femme m’entraîne vers l’un des panneaux.
— Attendez un instant, je vous prie, lui dis-je. Je vais avertir mon épouse, qu’elle ne s’inquiète pas. Nous sommes là en famille.
Clara examinait une maquette avec les enfants. Vizir et Vulcain étaient restés à la porte.
— Clara, je ne suis pas loin, cette dame apparemment me connaît, je vais voir ce qu’elle veut, je n’en ai pas pour longtemps.
— Prends ton temps, Christophe, nous restons dans les parages.
Je rejoins la personne qui m’a interpellé tout à l’heure.
— Je m’appelle Camille Florac.
Elle aurait dit Lady Diana que je n’aurais pas été plus choqué. Camille Florac, la dame sur la photo de l’album... J’ai beau savoir que ce n’est pas possible, l’effet est tout de même percutant. Personne pour me voir pâlir mais je me sens paralysé. D’un pas mécanique je suis la jeune femme vers la paroi où sont accrochés les cadres.
La photo. La photo de l’album ! Elle est là, c’est bien elle. Beaucoup plus grande mais c’est elle? Tout y est : le Latécoère 28, l’aviateur casqué de cuir, la longue dame au boa dans son fourreau de soie claire, le sourire, le signe de la main...
— Je vous attendais, me répète Camille Florac, celle d’aujourd’hui, bien présente. Cette photo nous concerne tous les deux. J’ai travaillé à la préparation de cette exposition car le couple de la photo... ce sont mes arrière-grands parents et ce sont aussi les vôtres ! Avant ma naissance, ma mère avait déjà eu un enfant – un enfant qu’elle n’a pas eu le droit d’élever. Elle avait seize ans, ses parents l’ont contrainte à leur laisser son bébé pour le faire adopter. Ça se passait comme ça, dans sa famille, quand une jeune fille avait fauté... Plus tard elle a rencontré mon père et ils se sont mariés. Vous ne devinez pas ce que j’ai à vous dire ?
— Vous prétendez que je suis... que vous êtes...
— Oui Monsieur Gauthier, je suis votre sœur. Ma mère... notre mère vous cherche depuis des...
Deux petites phrases toutes simples, et puis, plus rien, le vide, le néant...

— Christophe ! Chris... réveille-toi !
Je sentis quelques tapotements sur mes joues, puis une onde de fraîcheur bienfaisante baigna mon front. Je revenais à moi. Le visage de Clara était penché vers moi et me souriait.
— Clara ! C’est toi ? Qu’est-ce... qu’est-ce qui s’est passé ?
— Oh, rien, Christophe, tu t’es juste évanoui, tu es tombé de tout ton long, comme un pantin désarticulé. Mais ça va, maintenant ! Ne t’inquiète pas, Camille m’a dit... C’est magnifique ce qui t’arrive, ce qui nous arrive !
— Tu y comprends quelque chose, toi, Clara, à tout ça ?
— Pour l’instant, c’est un peu flou, un peu fou... mais Camille nous l’expliquera mieux. La voilà justement, elle revient.
— Comment... comment m’avez-vous retrouvé, Camille ?
— Oh, c’est une très, très longue histoire ! Mais, frangin, on ne va pas attendre des siècles pour se tutoyer !

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