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Em’SI

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Did Ouv

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Elle me fit un léger sourire au moment où je m’asseyais à côté d’elle.
Elle s’appelait Marie-Claude Delattre, ce n’est pas très actuel comme prénom pour une jeune fille de mon âge, mais elle m’expliqua plus tard que ce choix avait été fait par sa mère, elle était une grande admiratrice de Marie-Claude Pietragalla, une danseuse étoile de l’opéra de Paris je crois, ceci explique cela.
Moi c’était Michael, comme Michael Jackson, pour les mêmes raisons.
Je n’avais pas choisi de me poser à côté de «la bourge », j’étais arrivé en retard ce matin de rentrée des classes, et c’était la seule place libre.
On la surnommait « la bourge », ça se voyait bien qu’elle n’était pas de notre monde, mais ses parents étaient très fiers et se faisaient un devoir de mettre leur fille à l’école publique, par idéologie et pour respecter les grands principes de laïcité.
Moi j’étais là parce que c’est gratuit.
Elle était bien sapée, avec des marques, comme moi...
Elle achetait tout ça aux Galeries Lafayette, moi chez mon voisin Kader.
Kader avait toujours de bonnes affaires à des prix défiant toute concurrence, prêt à porter « tombé du camion », ou contrefaçon.
Marie-Claude était plutôt jolie et bien roulée, je n’étais finalement pas mécontent de me retrouver cette année avec une petite gonzesse bien « clean » comme voisine de bureau, ça me changeait de toutes les copines de la cité qui se prenaient pour Beyoncé, Shakira ou Rihanna.
Ce premier trimestre se déroula on ne peut mieux,
Elle était très attentionnée, gentille et serviable avec moi, elle me laissait copier sur elle avec bienveillance, parce que je n’avais pas trop le temps de réviser et de faire les devoirs maison.
Nous venions d’avoir un travail commun à rendre pour la semaine suivante.
Elle m’invita à venir travailler chez elle le Samedi soir.
J’avais fait un effort vestimentaire, j’avais demandé à Kader de me prêter un tenue stylée, il m’avait trouvé un costume gris uni, un peu brillant, un peu trop, mais ça ferait bien l’affaire.
Il y avait grève des bus, parce que la veille les copains avaient caillassé le bus 135, il faut dire que le chauffeur leur avait demandé de valider leur ticket!
Du coup mon grand frère Freddy a proposé de me déposer chez les bourges, avec sa vieille Mercedes mauve customisée.
Quand les copains m’ont vu partir, avec mon costard brillant dans la Mercedes mauve, ils m’ont lancé : « Eh, tu vas au mariage d’un Gipsy King ? ».
Un peu vexé, je leur ai répondu d’aller se faire foutre.
Nous arrivâmes à l’adresse des Delattre, une femme distinguée était affairée dans le jardin avec un sécateur à la main, vêtue d’un short moulant et d’une chemise blanche cintrée.
Mon grand frère se précipita vers elle avant que je puisse le freiner dans son élan.
Lorsqu’elle nous vit débouler, elle dût croire qu’on allait lui proposer un ramonage de cheminée ou un nettoyage de toiture :
- « Non merci messieurs, nous n’avons besoin de rien ! »
- « Vous vous méprenez charmante Madame, je viens déposer mon petit frère pour qu’il fasse ses devoirs avec votre fille. »
J’étais plutôt agréablement surpris par le discours de Freddy, mais je savais que ça pouvait très rapidement dégénérer.
La bourgeoise fut rassurée et nous sourit :
- « Je vous prie de m’excuser messieurs, enchantée de faire votre connaissance ».
Freddy commençait à reluquer cette femme de façon un peu trop insistante, je lui mis un coup de coude discret pour qu’il arrête ses conneries.
Elle discuta quelques instants avec mon frère, de tout et de rien, elle lui demanda ce qu’il faisait dans la vie, il répondit qu’il était «dans le business », en ne donnant heureusement pas plus de précisions.
Elle me prit par le bras avec gentillesse et me proposa de l’accompagner, elle dit au revoir à Freddy qui s’éloigna en jetant un dernier regard sur la chute de reins de Madame Delattre.
J’entrai dans cette maison bourgeoise, tout semblait propre et à sa place, les meubles et la décoration étaient d’une sobriété et d’un luxe évident.
Ça changeait de la déco de chez nous, la collection d’assiettes au mur avec des têtes d’indiens, un tas de bibelots très kitsch et autres boules à neige, souvenirs de courts voyages en Normandie ou ailleurs, qui traînaient un peu partout.
Marie-Claude descendit rapidement les escaliers pour me rejoindre, en tenue très décontractée, j’avais l’air un peu con avec mon costard brillant, mais elle ne fit aucune remarque désobligeante à ce sujet, elle semblait heureuse de me voir, elle m’embrassa.
Nous nous installâmes à la table de la terrasse, et la mère nous servit un jus d’orange « maison ».
Je n’étais pas habitué à tant de raffinement et d’attention.
Ensuite nous allâmes dans sa chambre pour travailler un peu, un violon et son archet étaient posés sur le lit, je lui demandai si elle pouvait jouer quelque chose, elle me fit un morceau de folklore russe, elle me dit que ça s’appelait « Kalinka »...
C’était beau.
Depuis ce jour, j’allais souvent là-bas, en bus pour éviter les incidents diplomatiques avec Freddy, et dans une tenue vestimentaire ordinaire pour mon âge, j’étais toujours le bienvenu.
Je crois qu’ils aimaient bien discuter avec moi, sans doute pour ma simplicité et mon franc-parler.
Mais je trichais quand même un peu, quand la mère me demandait ce qui me plaisait chez sa fille, je répondais « ses yeux »... Si j’avais répondu « ses seins », je ne suis pas certain que mon franc-parler eut été très longtemps apprécié.
J’avais fait connaissance avec le père.
Quand il rentrait le soir, il s’affalait lourdement dans son luxueux fauteuil en cuir « Ligne Roset », demandait à sa femme « un doigt de Jack Daniel’s »... La première fois je n’avais pas compris qui était ce fameux Jack Daniel’s et ce qu’il voulait faire avec le doigt de ce dernier!
Il ne regardait pas la Télé, sauf Thalassa ou quelques émissions culturelles diffusées sur Arte, en « Replay ».
C’était un « haut fonctionnaire », je ne savais pas bien quelle était la différence avec un fonctionnaire normal, sans doute le salaire, ou l’étage de la tour où était situé son bureau.
Il était très attentionné et avait tout le temps des mots doux et des gestes tendres envers Madame Delattre, elle le lui rendait bien.
Il parlait beaucoup, de tout, il était de gauche, mais pas trop, il aimait bien Macron...
Je n’y connaissais pas grand-chose en politique, mais quand il s’étalait sur le sujet, sa gauche à lui n’avait pas trop de rapport avec le socialisme qu’on m’avait expliqué au collège, je n’avais sans doute pas bien compris les explications du prof d’histoire géo cette année-là.
Comme il était fonctionnaire, il avait beaucoup de travail, il rentrait tard, il craignait le « Burn out ».
Alors, Madame Delattre partait de temps en temps passer quelques jours au « Club Med », pour se changer les idées, quand son mari avait une semaine de « séminaire d’encadrement ».
Parfois, quand la porte de sa chambre était entrouverte, je voyais Madame Delattre seule assise sur son lit, avec un regard triste. J’étais très surpris, elle qui semblait toujours si heureuse avec tout le monde.
Je n’osais pas faire venir Marie-Claude chez moi, elle ne comprendrait sans doute pas notre façon de vivre, le contraste serait un choc pour elle, j’avais peur que notre amitié en pâtisse.
Il m’arrivait également d’aller chercher Marie-Claude au bureau de son père, il avait l’air très important et respecté par les autres employés, il avait une secrétaire qui ne le lâchait pas, toujours collés l’un à l’autre, petit sourire et clin d’œil complice, il était très proche de ses collaborateurs, surtout d’elle, une vraie symbiose, quelle conscience professionnelle !
Les vacances de la Toussaint commençaient.
Ce soir-là, Marie-Claude est venue à la maison sans prévenir, elle pleurait.
Nous l’avons accueillie et elle a découvert mon univers, par la force des choses.
Ma mère lui a servi un grand verre d’eau du robinet avec un peu de grenadine, mon père était un peu bourré en rentrant du boulot, il lui a chantonné la chanson de Daniel Guichard: « faut pas pleurer comme ça, demain ou dans un mois, tu n’y penseras plus... »
Avec ses conneries, il réussit à lui arracher un sourire.
Puis tout doucement, elle finit par se détendre, elle semblait à l’aise dans cet appartement minable et cette ambiance de prolo. Elle devait sentir une atmosphère bienveillante de la part de ma famille de goujats, même Freddy a fait gaffe à ne pas dire que sa mère était « bonne », ce n’était pas le moment.
Elle a dîné avec nous, des spaghettis bolognaise avec du gruyère râpé, elle a appelé sa mère pour prévenir qu’elle dormirait à la maison, on lui a mis une couette sur le canapé.
Elle est restée chez nous pendant toutes les vacances de novembre, son absence ne semblait pas déranger ses parents, sa présence enchantait les miens.
On l’avait rebaptisée MC, mais on prononçait « à l’Anglo-Saxonne », « Em’Si », comme MC Solaar, c’était plus court et plus moderne... Elle semblait apprécier son nouveau surnom.
Malgré sa présence, ça gueulait quand même régulièrement à la maison, pour tout et n’importe quoi, chassez le naturel et il revient au galop. Au début l’invitée était un peu effarouchée par tous ces hurlements à tout bout de champ, mais elle s’est vite habituée à ça aussi.
Elle aidait ma mère à éplucher les patates, à faire la cuisine, en bavardant et en ricanant tout le temps.
Em’Si avait dans son portefeuille une petite photo d’elle jouant du violon, elle l’a donnée à ma mère, ça lui a fait plaisir.
Le soir, elle nous racontait ses histoires de bourges en les imitant, nous en étions très friands :
Les réceptions ennuyeuses avec tout le gratin des connaissances de son père qui s’écoutaient parler en faisant de grands gestes, qui parlaient surtout pour ne rien dire, avec des mots très compliqués, qui idolâtraient des gens que personne ne connaissait, la détestation systématique de tout ce qui est populaire.
La femme de Monsieur Trucmuche qui racontait sa dernière trouvaille, l’affaire du siècle, dans une petite boutique au coin de la rue Saint Honoré, un petit haut Chanel pas cher du tout, mignon comme tout!
Une autre qui vantait les talents de son chirurgien, un magicien, son dernier lifting, une réussite, elle avait retrouvé ses vingt ans ; avec son projet d’augmentation mammaire, elle serait au top.
Puis les soirées restos tendance, chers et guindés, un dé à coudre de foie gras au fond de l’assiette, trois queues de radis et une feuille de roquette pour agrémenter le plat d’un chef qu’il fallait vénérer...
On était tous pliés de rire, on en pleurait, après on allait se faire un McDo ou un Karaoké au chinois.
Je lui ai fait découvrir mon monde, mes copains déjantés, ma musique des banlieues, les ballades en scooter « échappement libre » autour de la cité, les parties de baby foot acharnées au bistrot de chez Bébert, les matchs de basket improvisés dans la salle de sport du quartier que nous squattions en forçant la petite porte de derrière, les magouilles à Kader qui lui a refait toute une garde-robe pour trois francs six sous... Pour se marrer elle l’appelait Monsieur Oussel, elle ne manquait pas d’humour la petite...
Elle s’éclatait bien avec nous je crois.
Elle n’avait plus son violon, elle a appris le "Beat Box" en quelques jours, elle était douée.
Un peu avant la fin des vacances, elle a reçu un appel de ses parents, ils allaient venir la chercher.

Elle nous a expliqué sa peine, son malaise, tout ce qu’elle avait sur le cœur, cette vie superficielle qui était son quotidien et qu’elle ne supportait plus, ses parents qui faisaient toujours semblant, pour tout, être toujours amoureux, être toujours heureux, toujours dans l’apparence entre eux et avec tout le monde, il fallait être vu comme la famille idéale, la famille sans problème, puisqu’ils en avaient le moyens.
La vérité, c’était un père qui sautait sa secrétaire dès qu’il en avait l’occasion, une mère qui allait au Club Med régulièrement pour échapper à son quotidien, pas que pour danser la Zumba ou apprendre à faire du « Stand Up Paddle », non pas que...
Marie-Claude s’est levée et est allée embrasser tendrement chacun d’entre nous, en disant simplement :
- « Vous, vous êtes vrais, je vous aime ».
Freddy n’a pas pu s’empêcher de verser une petite larme ce con.
J’en avais gros sur la patate, mes parents aussi étaient émus, ma mère lui a simplement dit :
« Tu reviens quand tu veux ».
Les Delattre ont déménagé, on n’a jamais revu Marie-Claude.
Depuis, chaque année le jour de la Toussaint, elle nous envoie une petite carte postale, avec toujours la même petite phrase :
« Je me souviendrai toujours de vous, merci !
Em’Si»...
Et à chaque fois on est touchés.
La petite photo de Marie-Claude avec son violon est restée là, posée sur la télé, à côté des autres photos de la famille.
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