Echecs à Lüleburgaz

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Au Belediye Hamamı, le hamam municipal de Lüleburgaz, petite ville de Thrace orientale, en Turquie, leur toute première séance avait été l'occasion de nouvelles découvertes, de rituels étonnants, de charme subtil et d'un bien être incomparable, qui en avait fait, pour Marco et ses amis, un moment tout à fait extraordinaire. Et c'est secoués par de joyeux fous rires que les cinq copains se retrouvèrent à l'extérieur, devant l'immense porte de l'établissement, aussi propres que des sous neufs, avec la peau désincrustée comme elle ne l'avait probablement jamais été depuis le début de leur courte vie de vingt-et-un printemps.

Ismail, qui les avait accompagnés et leur avait servi de guide pendant plus d'un mois, au cours de leur long périple anatolien, était très heureux de leur avoir fait vivre cette expérience du bain turc, si particulière pour des jeunes français. Qui plus est dans un hamam de sa ville natale dont il était si fier. Il ne parlait pas leur langue et c'est dans un allemand plus ou moins maîtrisé, de part et d'autre, qu'ils avaient pris l'habitude de communiquer pendant leur voyage. Il leur proposa de faire un petit tour pour découvrir la ville où il avait grandi, puis ils iraient au Gençlik Parkı, le Parc de la Jeunesse où ils pourraient boire du thé, servi avec un samovar et fumer le narguilé, ce qu'ils acceptèrent avec enthousiasme.

Les surnommés Koulke et Pioley se mirent à marcher bras dessus bras dessous ; Tchic et Marco en se tenant par la main, comme ils l'avaient souvent vu faire, avec étonnement, par des couples de garçons, dans tout le pays ; et Ismail, mort de rire, en regardant tout autour d'eux, ne sachant plus où se mettre. Il avait pourtant eu beau leur expliquer que ce comportement public ne traduisait en rien, pour ces garçons, l'expression d'une préférence sexuelle, mais que c'était simplement une habitude, sans plus, entre bons copains, cela les amusait chaque fois qu'ils en rencontraient.

Chemin faisant, ils redevinrent progressivement plus sérieux et purent admirer le fameux Sokullu Mehmet Paşa Külliyesi, imposant complexe architectural construit au XVIème siècle par Mimar Sinan, le plus grand architecte de l'empire ottoman, avec, entre autres, sa mosquée, son médressé, sa bibliothèque, son marché couvert, son hamam et son caravanserail. Mais, sans être indifférents à la majesté de ces édifices, contrairement à ce que l'on pourrait croire, ce n'est pas ce qui retint le plus leur intérêt. Ils avaient pu contempler des sites et monuments historiques absolument grandioses pendant leur pérégrination et ils en étaient enchantés. Cependant, grâce à la présence d'Ismail qui leur avait fait rencontrer des personnes de toutes sortes et de tous horizons, grâce à leur séjour, invités, dans sa famille qui leur permettait de toucher de près un mode de vie ô combien différent du leur, de vivre de l'intérieur des usages et coutumes que le simple touriste de passage ne peut pas deviner, ils étaient en train de découvrir l'essentiel, ils se rendaient compte à quel point le contact direct avec les habitants de ce magnifique pays les enrichissait bien plus que les visites, à proprement parler, touristiques. Aussi était-ce plutôt vers eux et leur façon de vivre qu'ils portaient maintenant leur attention.

S'engageant dans la rue Sokullu qui longeait la mosquée du même nom, leur curiosité fut éveillée par un petit groupe d'hommes, assis sur des mini tabourets à l'assise en paille, se faisant face deux à deux, penchés sur de petites tables basses où étaient posés quelque chose que, de loin, ils ne parvenaient pas à identifier. En s'approchant ils découvrirent qu'il s'agissait de jeux d'échecs. Ces hommes, de tous âges, jouaient tout simplement aux échecs, sur le trottoir, à l'ombre du mur d'enceinte de la mosquée, ne se préoccupant ni de la circulation ni des passants. Au moment où le groupe de copains s'arrêta près d'eux pour les regarder jouer, l'un d'eux leva la tête et, apercevant Ismail, sembla hésiter un instant en le dévisageant puis se dressa soudain, levant les bras au ciel, un immense sourire aux lèvres, en s'écriant « Ismail ağabey ! » (1) Puis s'ensuivit un déluge de paroles que les jeunes Français ne comprenaient évidemment pas mais dont ils pouvaient deviner qu'elles étaient remplies de joie et d'affection. Ils apprirent par la suite, que les deux amis venaient de se retrouver après une séparation de plusieurs années. L'événement avait eu pour effet d'interrompre l'ensemble des joueurs, chacun y allant, à présent, de son petit commentaire, transformant ainsi, en un instant, l'atmosphère studieuse initiale en une hilare et stupéfiante cacophonie verbale. Rapidement, l'intérêt des joueurs se tourna vers les jeunes Français et les questions fusèrent de toutes parts, qui en turc, qui avec trois mots d'anglais ou d'allemand, qui en italien... La maîtrise de ces langues étrangères étant ce qu'elle était, pour chacun des interlocuteurs, il ne fut pas facile de s'entendre et les confusions furent nombreuses. Mais l'ambiance était joyeuse et la traditionnelle hospitalité du peuple turc, quotidiennement constatée pendant leur voyage, se traduisit une fois de plus par des « buyrun » répétés qui invitaient les nouveaux venus à s'asseoir pour partager un thé et jouer une partie.

Ravis, les cinq copains honorèrent l'invitation et l'on s'installa pour jouer. Seuls Ismail et Marco purent engager une partie car les trois autres ne connaissaient rien aux échecs. Ils se virent attribuer un partenaire. Plusieurs hommes se levèrent et offrirent leur siège, insistant pour que même ceux qui ne jouaient pas fussent assis. L'un d'eux appela un gamin qui passait par là avec un plateau suspendu contenant quelques verres à thé vides et lui dit quelques mots. L'enfant, qui n'avait probablement pas plus de dix ans, ramassa les verres à même le sol, aux pieds des joueurs, les rassembla sur son plateau et disparut un peu plus loin dans une boutique à thé pour réapparaître quelques instants plus tard avec un nouveau plateau rempli de verres pleins qu'il vint distribuer aux Français en premier et aux autres ensuite, avant de disparaître à nouveau.

Le partenaire de Marco était un homme assez âgé, avec des cheveux gris sous une casquette plate, semblable à celles qu'on voyait un peu partout sur les têtes masculines, un air jovial et, comme en portait la plupart des hommes turcs, une épaisse moustache qui lui barrait le visage. Il se nommait Mehmet. Le sort lui attribua les blancs ; ce fut donc lui qui commença. Classique. Pion en e4, à quoi Marco répliqua en c5. La défense dite sicilienne évolua rapidement avec l'entrée en jeu des cavaliers puis des fous. Mehmet semblait sûr de lui. Il souriait. Ses camarades commentaient discrètement chaque coup. Ils pouvaient évidemment se le permettre car ils étaient les seuls à pouvoir comprendre ce qu'ils se disaient. Ismail était, lui aussi, occupé à sa partie, quelques tables plus loin, entouré de Pioley, Tchic et Koulke qui essayaient de deviner les règles du jeu, tout en sirotant leur thé avec délectation et en fumant les meilleures des cigarettes locales, des Samsun, offertes par l'entourage. Joueurs et spectateurs étaient à la fois concentrés et détendus et chaque partie suivait son cours dans cette atmosphère studieuse et bon enfant.

Un grand roque particulièrement opportun des noirs désorganisa soudain l'avancée des blancs. Mehmet, un peu surpris, sembla hésiter et perdit son avantage avec un repli du fou, qui ne s'imposait pas. Marco en profita alors pour contre-attaquer et mettre, deux coup plus tard, le roi blanc en échec. Comme il est d'usage dans une partie amicale, il l'annonça à son partenaire en lui disant : « Echec ». Mehmet leva brusquement les yeux, apparemment surpris, et jeta un coup d'oeil vers ses camarades, l'air contrarié. Ils semblaient surpris eux aussi, échangeant mutuellement des regards interrogateurs. Pourquoi cette surprise ? N'avait-il pas vu venir le coup ? C'était peu probable, compte tenu de son niveau de jeu mais, après tout, peut-être avait-il été inattentif, l'espace d'un instant... Il revint à l'échiquier et se dégagea. Mais Marco, qui avait bien anticipé et préparé ses pièces, le menaça à nouveau de son fou en disant une seconde fois : « Echec ». L'annonce eut le même effet qu'au coup précédent : Mehmet se redressa, l'air vraiment contrarié, les sourcils froncés et, s'adressant à ses amis, ses mots semblèrent pleins d'irritation. Ceux-ci jetèrent à Marco des regards qu'il jugea réprobateurs mais sans en comprendre la raison. Il avait l'habitude de jouer sans esprit de compétition et gagner ou perdre une partie lui était absolument indifférent. Seuls la réflexion et le plaisir de construire son jeu, de trouver des attaques ou des défenses originales lui importaient. Aussi avait-il du mal à comprendre que l'on puisse se fâcher lorsqu'on était en mauvaise posture. C'était, du reste, la première fois que cette situation se présentait, les joueurs d'échecs étant, en général des gens plutôt pondérés. Gêné, il ne soutint pas leurs regards mais replongea le sien vers le plateau et attendit. Mehmet para le coup en intercalant son cavalier. Mal lui en prit car celui-ci n'étant pas protégé, Marco le lui prit tout simplement avec son fou, menaçant une fois de plus le roi blanc et l'annonçant en répétant pour la troisième fois « Echec » avec toute la courtoisie habituellement de mise dans cette situation. A ce moment, Mehmet devint rouge de colère et inonda Marco d'un flot de paroles incompréhensibles. Ses amis prirent son parti, faisant pleuvoir sur le Français un courroux dont il ne parvenait pas à saisir la cause. Les voisins de table, entendant ces récriminations, s'en mêlèrent également, se levant et venant se placer, d'un air menaçant, derrière Marco qui ne savait plus où se mettre. Comment était-ce possible ? Qu'avait-il fait de mal ? Ce n'était pas de sa faute si son partenaire avait mal géré son jeu. Lui n'avait fait que respecter la règle. On n'allait quand-même pas en venir aux mains pour une partie d'échecs ! Tout avait si bien commencé !

Mehmet se leva violemment. C'en fut assez pour que Marco prît peur et qu'il appelât Ismail à son secours. Interrompant immédiatement sa partie celui-ci fut d'un bond devant Mehmet et s'adressa à lui. Ce fut alors une avalanche de paroles et de gestes. Le vieux Turc semblait hors de lui, montrant alternativement l'échiquier et Marco en le fusillant du regard. Puis il s'arrêta...

Trois secondes d'un silence absolu et puis... un énorme éclat de rire ! Ismail était plié en deux, hoquetant et se tapant sur les cuisses. Toute la petite assemblée, interloquée, le regardait et se regardait, ébahie, sans comprendre. Il eut beaucoup de mal à émerger de son hilarité mais quand il y parvint, il se mit à parler. Quelques instants plus tard, c'était tout le groupe qui s'esclaffait, à l'exception des quatre Français qui n'en comprenaient toujours pas la raison et se sentaient stupides comme des poulets castrés. Mais l'important était qu'on les considérait à nouveau avec bienveillance et que l'incident semblait clos. On leur tapait amicalement sur les épaules en rigolant et en les abreuvant de paroles incompréhensibles. Quelqu'un partit même à la boutique à thé pour en revenir avec des bouteilles d'Uludağ Gazoz - une limonade exceptionnelle, au goût unique de chewing-gum tutti frutti - qui furent distribuées et bues en trinquant avec des « Şerefe ! » (2) sonores et répétés.

N'y tenant plus de ne rien comprendre, les jeunes Français se rapprochèrent d'Ismail pour lui demander ce qui s'était passé. Ce dernier, qui en riait encore, expliqua dans son allemand un peu maladroit que chaque fois que Marco avait mis Mehmet en échec, non content de placer son partenaire dans une situation de jeu embarrassante, il l'avait en plus injurié !

Marco protesta, jurant que c'était faux et qu'il n'avait rien fait de tel ! Cela eut pour effet de déclencher à nouveau l'hilarité d'Ismail qui, n'en pouvant plus, se tenait les côtes. Il finit malgré tout par se calmer et réussit à terminer son explication : le mot turc « eşek » qui se prononce exactement comme le mot français « échec » est fréquemment utilisé comme insulte et signifie « âne » !


* * * * * * * * * *

(1) Ismail ağabey : littéralement « Grand frère Ismail ». Manière informelle d'appeler tout homme légèrement plus âgé.
(2) Şerefe : se dit pour trinquer, « à (votre) honneur », équivalent de « à votre santé »







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Fred Panassac · il y a
Un très beau récit que j'ai eu plaisir à découvrir. Je suis allée de surprise en surprise !
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Utilisateur désactivé · il y a
C'est un régal. L'atmosphère, le çay , votre façon de raconter tout ça. J'ai pas les mots, donc je me contenterai d'un sincère félicitations. Vous avez un put***n de style d'écriture et je vous envie :)
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Geny Montel · il y a
J'en ri encore ! Superbe partie d'échec, magnifiquement contée. un régal !
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Sourisha Nô · il y a
Ma Geny, j'en ai fini de m'étonner de te trouver sur ce genre de pépites, elles te vont à merveille...
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Geny Montel · il y a
Oh oui ! Une véritable pépite ! Merci Sourisha, ça me fait plaisir de te rencontrer par ici. Passe une bonne journée ! Bisous.
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Sourisha Nô · il y a
J'aime beaucoup Koradock..si tu ne l'as pas encore fait, vas lire l'histoire de la Nini...c'est magnifique. Bisous, ma Geny jolie...
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Geny Montel · il y a
Je te remercie Sourisha ! J'y cours !
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Pierre Priet · il y a
Bravo! Mon vote évidement ! Je vous invite, si vous trouvez le temps a lire ma nouvelle " blizzard" en finale :)
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Sourisha Nô · il y a
Tu es un conteur incomparable. Tu n'as pas ton pareil pour romancer la vie toute simple, l'enrichir d'une folle humanité, réconcilier les cultures et/ou les différences. Tes descriptions de lieux sont de purs instantanés, sans pour autant tomber dans le cliché;-), et on sent un joueur d'échecs passionné. J'étais avec toi, dans cette rue populaire de Turquie, savourant un café de l'autre côté de la rue, ou travestie en chat errant dans un coin de soupirail, et j'ai suivi cette partie avec intérêt, soudain le monde, par tes yeux, redevenait habitable....
j'ai vécu une histoire similaire en Italie. Nous avions rencontré une bande de jeunes comme nous, et nous parlions musique...un immense éclat de rire a accueilli ma proposition d' écouter les Stray Cats, une fois, deux fois, trois fois... jusqu'au moment où on nous a expliqué qu'en italien " Tre cazze" voulait dire............................"trois couilles"...!!!

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Eponine52 MILLOT-CONTE · il y a
Merci pour l'évasion absolument géniale ! j'me suis régalée avec ton récit si visuel et si bien argumenté, de plus j'aime ta plume riche qui ne laisse rien au hasard ! C'est vraiment comme si, nous aussi, on jouait la partie ni plus ni moins, c'était vraiment un très beau voyage aussi en un mot comme en cent CHAPEAU A RAS DE TERRE pour ton récit à la chute hilarante effectivement ! douce fin de journée loin de ce monde écervelé et à bientôt !
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Koradock · il y a
Merci à toi d'avoir franchi la porte ainsi que pour ton commentaire. J'aime beaucoup ton chapeau. Et quel plaisir lorsqu'il rase la terre !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Un joli texte agréable et léger qui nous fait voyager et découvrir un piège "linguistique" qui aurait pu dégénérer.
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Koradock · il y a
Merci d'être passée et pour votre commentaire.