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Duel à la tierce (Samsara)

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« Ăn nhạt mới biết thương mèo » (Proverbe Vietnamien : « Il faut manger sans sel pour avoir pitié des chats  »).

Je ne suis pas un animal.

Je suis un poète, récitant dans ma tête les mots, juste les mots, les mots justes qui définissent le paysage qui m’entoure. J’observe l’eau qui ruisselle le long de mon front et coule devant mes yeux comme un rideau de diamants. Je compte les gouttelettes et en fais des quatrains. J’observe les rizières ensevelies par les pluies d’automne. Elles sont la matière éminemment première de curieux haïkus. Je regarde le soleil, timide, fragile, comme caché derrière la paroi de nuages gris perle et j’ai envie d’en faire une chanson, dont je poserais les paroles sur la musique composée par le riz qui s’élève hors de la terre ocre qui recouvre mes sabots, mon pelage et jusqu’à mes cornes.

Je ne suis pas un animal.

Je suis un esthète. Je cherche dans cette campagne émouvante les couleurs qui siéent le mieux à celles qui me composent. Parfois, je m’aligne dans l’ombre de l’espalier du dessus, pour qu’elle donne au noir de ma robe encore plus de profondeur. Ainsi, j’évolue lentement tel un éclat d’ébène parmi la splendeur féerique des rizières verdoyantes, me rendant presque invisible au milieu de ces terres dont le charme est à la hauteur de leur hostilité. Mes jours passent au rythme de la contemplation de cet environnement dont la beauté est aussi désarmante qu’indicible.

Je ne suis pas un animal.

Je suis un danseur, qui sautille et virevolte, musclé mais vif, puissant, bien que gracieux. Lorsque l’enfant m’approche, je me fais doux et docile, c’est une valse, une berceuse à trois temps, je le flaire et le flatte du bout de mon museau, le caresse du dessus de ma tête et il me le rend bien.

Quelle adorable création que ce petit garçon. Je me souviens de son regard, franc et doux à la fois lorsqu’ils sont venus me chercher au marché, ses parents et lui. J’étais encore si jeune, perdu parmi la foule bigarrée et éclectique, jeune buffle près de ses semblables, prêts à être vendus et séparés, pour se laisser entraîner vers un destin inconnu et incertain. Là, son regard s’était planté dans le mien, pendant que son petit doigt faisait de même dans le creux de mon cou. Ce fut délicieux de tendresse et de complicité naissantes. Il m’a choisi. Cette décision m’a immédiatement enveloppé d’une douceur de ouate qui ne me quittera jamais plus. J’allais donc vivre aux côtés de ce chef d’œuvre, choyé par ses petites mains dodues. Lorsqu’il paraissait dans le petit panier suspendu aux épaules de sa mère, c’était plus beau qu’un arc-en-ciel dans le ciel de Sapa. Vêtu de son délicieux costume aux couleurs chatoyantes, le petit bébé Hmong illuminait les rizières encore plongées dans la brume glauque et grisâtre du matin. Alors, comme par magie, le soleil se levait, fendant le brouillard et les nuages, triomphant de la bruine. Moi seul savait, moi seul voyait que l’apparition de son petit bonnet multicolore faisait éclore des miracles. Des phénomènes météorologiques improbables.

La mère, c’est une autre histoire. Lorsqu’elle avait flatté ma croupe ce matin-là au marché, le contact de sa main sur moi avait été semblable à un coup de pique. Ses yeux brillaient du même noir que ceux de l’enfant, assombri cependant par une bestialité qui m’avait fait frémir. Elle soupesait ma tête, calculant du même coup ma valeur en dongs, estimant mon potentiel et les revenus futurs qu’elle pourrait en percevoir. Finirai-je animal de combat ou vendu en morceaux de choix sur le marché de Sapa, entre la viande de chien et celle de poulet ? Mes entrailles trempant dans une simple bassine comme une étrange dentelle qu’on laverait sous les yeux des clients. A ce stade, elle l’ignorait encore, mais moi je connaissais le destin funeste que me destinait ce regard-là. Dissimulé sous son sourire crispé et sa robe de brocatelle, je sentais l’instinct du prédateur. J’ai déjà connu cela. Cette femme aux vêtements fleuris semblait le lire dans mes pensées sauvages. Elle me défie pour mieux masquer sa crainte. A l’avenir, chacun de ses regards sera une provocation, chacun de ses gestes un accès de violence, un excès de hargne et de rage, que cette minuscule femme tient de je ne sais-où.

Je vois bien. Je vois qu’elle souffre souvent, marchant pendant des heures sur les chemins humides et glissants. Je vois qu’elle a mal. Portant le lourd héritage de la prise de parti de son peuple lors des conflits ayant opposé le pays à ses multiples envahisseurs. Son peuple. Traqué par les armées conjuguées du Laos et du Vietnam après la cuisante défaite des troupes françaises, pour avoir aidé celles-ci à Diên Biên Phu pendant le conflit d’Indochine. Son peuple. Considéré encore comme un traître pour son soutien aux américains lors de la guerre du Vietnam. Son peuple. Nomade et montagnard, évoluant sur les hauteurs escarpées. Un peuple errant ayant, malgré lui, érigé la culture du riz en terrasse au rang d’œuvre d’art : étendues de lumières vertes et ambres, volutes végétales, symétrie libérée, affranchie et souveraine.

Je le sais. Néanmoins, lorsque cette femme paraît, je deviens plus bestial, plus défiant. Mes pas se font plus francs, ma course plus assurée et mon souffle plus puissant, plus violent. J’ignore pourquoi une femme si frêle fait naître en moi cette rage viscérale. Cette immonde envie de mêler traque et assaut. Nous sommes chacun la cible de l’autre, nous côtoyant dans un combat virtuel, dans un duo duel. Une lutte sans geste et sans parole. Le défi dans le regard, la tension dans l’atmosphère. Je la scrute, elle tape du pied, frappe le sol puis tourne la tête et s’éloigne. L’affrontement est permanent, mais sans coup ni blessure apparents.

Je ne suis pas un animal.

Je suis un travailleur. Le plus zélé qui soit. Je ne suis que ferveur, force et acharnement. Le petit a grandi et s’occupe de moi, désormais. La mère se fait plus rare. Nos journées s’écoulent les pieds dans l’eau, le regard dans le ciel. Je joue avec délectation à l’animal de traction. L’ardeur et le dévouement que je place dans mon travail ne reflètent que l’attachement que j’éprouve pour ce jeune garçon. Après que j’ai tiré la charrue pendant des heures, il me laisse brouter à loisir l’herbe verte du pourtour, pendant qu’il s’assoit à même la terre boueuse, un brin de riz coincé entre les lèvres. Ensemble, nous labourons, compagnons inséparables. Il ne fréquente pas l’école, il me dédie tout son temps. Alors je charrie les fardeaux, je le porte sur mon dos, je lui donne tout ce que je peux. Je lui prête main-forte dans toutes les tâches fatigantes et ingrates qu’il se doit d’accomplir.

Lorsque la journée se termine, il me flatte et me gratte, me nettoie de la boue qui recouvre mon corps. Puis, tels deux vieux amis, nous mirons le soleil qui s’endort et se reflète sur l’eau et les nuages, dans ce paradis suspendu dans lequel nous vivons. Parenthèse céleste avant que vienne le soir.

Je ne suis pas qu’un buffle.

Je suis bien plus que cela. Mais lorsque je l’ai vue s’approcher de lui, lui parlant en lui caressant les cheveux, je suis brusquement revenu à ma condition animale. Le garçon a poussé un cri aigu et s’est agenouillé dans la terre humide, portant ses petites mains à son visage. Elle m’a toisé avant de s’éloigner.

Il s’est relevé et approché de moi et il m’a tout dit, pensant sans doute que je ne comprendrais rien. Il m’a expliqué, la fin de la récolte, la tradition. Que je ferai le lien entre les hommes et les divinités. C’est un grand honneur d’avoir été désigné pour être le messager. Le petit m’explique que je vivrai mes derniers jours dorloté, bichonné par la communauté. Les Dieux méritent un animal fort, majestueux et robuste. Je sens bien qu’il ne croit en rien aux sornettes qu’il me conte. Mais sa mère a pris sa décision et il doit s’y résoudre. Se résigner. Ce sera un honneur pour la famille. Un mât sera dressé pour que l’on m’y attache. Pendant trois jours, je serai préparé. Puis, pendant les trois suivants, je serai mutilé, blessé par des épées, jusqu’à ce que je succombe, sous les acclamations des villageois. Alors mon âme s’élèvera vers le ciel en guise d’offrande.

C’est aujourd’hui. Je traverse mes chères rizières pour la dernière fois alors que je suis conduit vers le mât. Tête de file ou de proue de cette funeste procession, je croise le regard de la mère. Alors, c’est un éclair, une fulgurance. Je nous voie soudainement face-à-face, dans une arène en Camargue, au début du siècle passé. Nous nous tournons autour, nous nous cherchons. Ses yeux. Je reconnais ses yeux. Et je sens qu’elle reconnaît les miens, elle aussi.

Je n’étais pas un animal.

J’étais un toréador. Fier et adulé. L’animal, c’était elle. Je revois la mise à mort, je sens mon épée qui se plante dans le cuir de la bête. Estomaqué par l’estocade, le taureau expire, sous les yeux inondés de ma petite fille, yeux noirs, robe rouge. Elle ne voulait pas que la bête meure. Elle a crié, hurlé, depuis le bord de l’arène. Elle a tapé des pieds, des mains. Elle a supplié « papa, je t’en prie, je t’en prie ». Je n’ai pas écouté. Je ne l’ai pas écoutée.
La mère revit la scène, elle aussi, dans le regard de laquelle je lis le trouble et la perplexité. Désormais je comprends son désir de vengeance. Tout s’explique.

Elle se dirige vers moi. Je m’apprête à recevoir un nouvel assaut. Je courbe l’échine. Contre toute attente, elle fait reculer les hommes que me menaient au mât. Lentement, délicatement, elle détache la lourde corde qui m’entrave. Elle me libère. Je vois de lourdes larmes couler sur sa peau brune, tannée par les reflets du soleil sur les rizières. Elle sait qu’elle défie la tradition, tout le village. Elle est prête à l’assumer, à affronter son peuple. « Tôi tha thứ cho bạn  » ("je te pardonne"), murmure-t-elle à mon oreille.

L’enfant ne pleure plus. Je lis un immense soulagement sur son jeune visage dont le menton se redresse.

Le triangle se reforme, sous un angle nouveau, réformant son karma. Brisant le samsāra.

PRIX

Image de Automne 2018
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Adlyne Bonhomme · il y a
J'apprécie beaucoup bravo, mes voix et bonne chance
Je vous invite à lire mon poème merci de voter https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/je-tresse-lodeur

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Lllia · il y a
J’aime bien:) mes votes +5!!
Je participe aussi à un concours de dessin en finale si tu veux jeter un coup d’oeil: https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/victoire-weasley

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Moniroje · il y a
Indochine!!
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Chtitebulle · il y a
Je n'étais plus chez moi, mais là bas ! Merci pour ce texte tout en émotion. Mes votes
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Zouzou · il y a
...de la poésie dans un monde de brutes , si çà ne peut qu'adoucir ! mes voix
en lice poésie ' A dieu léthargie ' et 'Dès rêves d'Iran ' si vous aimez

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Francisco · il y a
Rien à dire, tout à relire! Je suis un membre du jury..Enfin dans une autre vie
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Simon Rivière · il y a
Très poétique, on reconnaît bien ton style et l'histoire est vraiment émouvante! Et quel retournement de situation, ça donnerai presque envie de croire en l'être humain après tout! Je n avais jamais rencontré du buffle calé en histoire-géo, c est chose faite, et merci rien que pour ça :)
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Keith Simmonds · il y a
Une écriture de toute finesse pour cette histoire émouvante, Virginie !
Mes voix ! Une invitation à venir découvrir “Le lys des vallées” qui est
également en competition pour le Grand Prix Automne 2018 ! Merci d’avance
et bon week-end!

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Hervé Mazoyer · il y a
Que dire....l histoire est très touchante c est peu dire qu elle émeut...le cadre est beau et exotique et l on s attache à ce que beaucoup n y verrait qu un animal de trait. Mais surtout quelle plume et quel style... chapeau. Je vous offre toutes mes voix avec évidence.
Sans aucune obligation vous pouvez venir lire mes deux et bientôt trois textes en compétition sur ma page. Très amicalement.

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Josiane Lecureur · il y a
Belle écriture, très fière de toi , moi qui aime tant la lecture, tu me combles!
Bravo

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