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Des amis de vingt ans

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Emsie

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Cette fois encore, je n’avais pas su dire non à Rodrigue. Résultat, je me retrouvais aux aurores sur des départementales désertes, la gorge nouée par l’appréhension, une curieuse valise cachée sous mon siège. J’avais quitté Paris à 5 h 30 et roulais depuis deux heures. Un soleil timide commençait à se lever sur la campagne normande, dissipant peu à peu les épaisses nappes de brouillard. Bientôt, enfin, j’y verrais plus clair. Il me tardait de voir mon ami.

Nous nous étions rencontrés au lycée, vingt ans plus tôt, et étions allés spontanément l’un vers l’autre. Drôle du duo ! Moi, élève studieux et raisonnable, parents aimants, enfance sans histoire. Lui, cancre insouciant accumulant les sorties de route avec panache, parents séparés, enfance chaotique. Je l’appelais « le looser magnifique » et ça le faisait rire.
Curieusement, notre amitié devait durer. Même si la vie nous fit souvent prendre des chemins opposés, nous nous retrouvions toujours. Je ne devais pas être rancunier, car Rodrigue avait l’art de se mettre dans des situations critiques, dont je l’avais souvent aidé à sortir en y laissant moi-même quelques plumes.

J’étais devenu journaliste spécialisé en sports équestres, et avais connu un début de carrière fulgurant. Lui aussi évoluait dans le milieu des courses où, malgré des fréquentations douteuses, il avait fini par se faire un nom. Aujourd’hui, l’ancien looser menait grand train avec sa petite famille, dans son manoir de Varengeville. Quant à moi, licencié après mon implication très médiatisée dans l’une de ses « affaires », je vivais seul, dans un deux-pièces plutôt miteux à Ménilmontant, enchaînant les piges alimentaires pour des magazines de seconde zone.

Mais l’heure n’était pas à l’amertume. Une fois de plus, je m’inquiétais pour Rodrigue. Quand j’avais pris son appel, au petit matin, l’urgence dans sa voix et sa panique inhabituelle m’avaient réveillé sur-le-champ.
« Marc, j’ai encore besoin de toi. Tu te souviens de la mallette, ma “roue de secours” ? Prends-la avec toi. Ça urge. »
Impossible d’en savoir plus. Il avait refusé de me donner la moindre explication. Pas plus qu’il ne l’avait fait quand il m’avait confié ladite mallette, six mois plus tôt, en m’invitant à la mettre en lieu sûr. « Tu vois, m’avait-il dit, ça, c’est mon assurance-vie, mon échappatoire ultime. Alors, je préfère la savoir chez toi que dans un coffre auquel j’aurais trop facilement accès. Sois content, pour une fois, je suis raisonnable ! »
Bien sûr, j’avais accepté. Comment faire autrement ? L’affaire conclue, Rodrigue avait changé de sujet et, grand seigneur, m’avait invité à Enghien où nous avions passé une soirée mémorable

Je n’avais plus eu de ses nouvelles jusqu’à ce matin. Après une douche brûlante et un café corsé, j’allai chercher l’attaché-case, bien rangé sous une pile de vieux vinyles à la cave. Je ne me souvenais pas qu’il était aussi lourd et fus tenté de l’ouvrir. Après tout, Rodrigue me prenait pour son garde-meuble, son saint-bernard, sa mule... alors je pouvais bien m’offrir une petite indiscrétion. Je n’étais pas à sa botte !
Finalement, je remis ça à plus tard. Le temps pressait. Je dissimulai la valisette sous mon siège, par prudence, et fonçai, direction l’A13. Nous devions nous retrouver au plus vite au lac de Caniel, entre Rouen et Dieppe. Il m’y attendrait, m’avait-il dit, avec Elsa, mon ex – qu’il avait épousée – et leur fils Ulysse, un gamin capricieux et stupide, que j’avais toujours détesté.
Encore vingt minutes, m’indiquait le GPS. J’arrêtai la voiture sur le bas-côté et fis une énième tentative pour joindre Rodrigue, mais tombai à nouveau sur son répondeur. Dans quel pétrin était-il encore allé se fourrer ? Et pourquoi m’attendre avec sa famille ? Il était donc à ce point acculé qu’il devait fuir avec eux ? Peu probable. Après la surprise et l’inquiétude, c’était désormais la curiosité qui me taraudait.

A 8 heures, j’étais au lac. Personne. Je composai encore le numéro de mon ami, en vain, puis celui d’Elsa – Dieu sait qu’il m’en coûtait – sans plus de succès. Pas d’autre choix que d’attendre. Je m’enveloppai dans une vieille couverture, mis la radio et m’endormis aussitôt.
La sonnerie de mon portable me tira de ces abysses : Herbie Hancock jouait Cantaloop. 11 h 30. J’avais dormi plus de trois heures ! Sur l’écran, son nom à elle.
« Elsa ? Tout va bien ? Ça fait des heures que j’attends et je m’in...
— Rodrigue ne pourra pas venir », m’interrompit-elle.

Sa voix... Difficile de l’admettre, mais j’avais toujours des papillons dans le ventre quand je l’entendais. Elsa. Belle, audacieuse, prête pour de folles aventures quand je n’avais à lui offrir que mon amour et le confort d’une vie bien réglée. Je l’avais aimée éperdument, aveuglément, encore incrédule qu’elle ait bien voulu de moi. Je savais que Rodrigue l’admirait aussi, il ne s’en cachait pas, mais il avait toujours maintenu une distance prudente entre notre couple et lui. Il préférait me voir seul, plaisantait-il. Tenir la chandelle ? Pas son genre...
Puis Elsa m’avait quitté. Nous étions ensemble depuis deux ans et je n’avais rien vu venir. Bien sûr, avais-je pensé rétrospectivement, il y avait eu des signes, mais j’avais préféré regarder ailleurs... Je venais de couvrir la Melbourne Cup et rentrais fourbu, épuisé par le décalage horaire et les trois jours trépidants passés en Australie. Elsa n’était pas là. Comme elle ne répondait pas à mes appels, je finis par m’écrouler sur notre lit pour sombrer dans un sommeil sans rêves. A mon réveil, le lendemain midi, elle n’était toujours pas rentrée. Je regardai autour de moi : dans la chambre, là où régnait d’habitude un joyeux fouillis, je ne voyais plus que des meubles vierges de tout vêtement, bijou ou accessoire. Pas de livres, plus de papiers... Puis j’aperçus l’enveloppe sur la table de chevet, avec mon prénom. Avant de l’ouvrir, j’avais compris. Trois lignes laconiques mettaient fin à notre histoire.

Il me fallut des mois pour m’en remettre. Je sortais alors de plus en plus avec Rodrigue et, pour la première fois, transgressai la règle que je m’étais toujours fixée : rester le plus possible à l’écart de ses magouilles. Cet égarement, le seul, devait ruiner ma jeune carrière. L’affaire des courses truquées fit grand bruit et, si Rodrigue échappa au scandale, mon nom à moi fut cité, ce qui me valut, outre l’humiliation publique, un licenciement immédiat du grand quotidien qui me payait grassement. Toutes les portes qui m’étaient ouvertes dans le milieu se fermèrent. C’était la disgrâce. A cette époque, Rodrigue se fit plus rare – il devait culpabiliser, pensais-je – et nous cessâmes de nous voir. C’était déjà arrivé, je ne m’en formalisai pas et continuai ma route.

Nous nous croisâmes par hasard, l’année suivante, à Orly. Au bras de Rodrigue, Elsa, rayonnante, arborait un ventre déjà bien rond et ne parut pas le moins du monde gênée de me revoir. Rodrigue, lui, n’en menait pas large. Écœuré, je m’enfuis comme un voleur, prétextant un avion à prendre. Intérieurement, j’étais en miettes, mais je ne voulais surtout pas que cela se voie. Rien que d’y penser, j’en avais encore des palpitations.
Quelques mois plus tard, Rodrigue me rappela, pour m’annoncer la naissance de son horrible rejeton et, chose incroyable, nous recommençâmes à nous fréquenter, de loin en loin. Il m’invitait à Varengeville, souvent avec d’autres amis à lui. Évidemment, notre relation avait changé : plus distante, pleine de non-dits. Plusieurs fois, j’avais été tenté de couper les ponts pour de bon. Certains des rares amis qu’il me restait m’y avaient d’ailleurs encouragé. Mais non, là encore, je pardonnai. Même au plus fort de la trahison, je trouvais des excuses à Rodrigue. J’avais encore du mal aujourd’hui à comprendre pourquoi. Ce devait être cette aisance naturelle, ce culot, cette insouciance qu’il avait en toutes choses, alors que, pour moi, la moindre décision, même la plus anodine, entraînait tergiversations et réflexions interminables. J’imaginais, je soupesais, j’anticipais chaque risque, tandis que lui fonçait. C’était ainsi. Moi, prudente fourmi, je devais à ce chien fou mes plus beaux moments de liberté, mes échappées les plus folles, ces moments dont, j’en étais conscient, je me souviendrais toute ma vie, aux antipodes de mes prévisions mesquines. Sans lui, ces ivresses-là m’étaient inaccessibles.

« Marc, tu m’entends ! »
Non, je n’entendais plus Elsa. J’étais reparti dans le passé, bien loin du lac de Caniel...
« Rodrigue ne peut pas venir, reprit-elle. Rien de grave, mais il est coincé. Il va t’envoyer quelqu’un pour récupérer la mallette. Tu l’as bien prise, n’est-ce pas ?
— Comment ça, rien de grave ? Il m’a réveillé à l’aube, je me suis tapé deux cents bornes ! Pas question de donner ça à un larbin. Je veux le voir, lui, et qu’il m’explique ! Je ne suis pas son valet, merde !
— Pourquoi faut-il que tu compliques tout ? Toujours à mettre de l’amour-propre là où il ne faut pas, alors que tu te laisses piétiner quand tu devrais te battre...
— Tu es en train de me traiter de raté, c’est ça ?
— Marc, ce n’est vraiment pas le moment... »

Étant donné les circonstances, cette conversation était en effet totalement incongrue. Mais c’était également la première fois, depuis notre rupture, sept ans plus tôt, qu’Elsa me parlait avec son cœur et ses tripes. A ma grande surprise, elle poursuivit...

« Tu avais démarré si fort, tu aurais pu monter tellement haut ! Mais non, tu t’es contenté de ce que tu avais, de ta petite sécurité, tu t’es laissé doubler par des types qui en voulaient, eux. Et c’est Rodrigue que tu traitais de looser ! As-tu pris un seul risque dans ta vie ?
— Oh, oui, j’en ai pris ! [J’en bafouillais presque.] Ça a même complètement bousillé ma carrière, souviens-toi ! Quand ton mari s’est retrouvé dans de sales draps, j’étais toujours là, comme je le suis aujourd’hui. Ce matin, au téléphone, il me suppliait presque, et là, il voudrait m’envoyer une de ses petites frappes ? »

Sans lui laisser le temps de répondre, je raccrochai. Sa tirade m’avait fait l’effet d’un électrochoc. Même si ses paroles étaient inacceptables, elle avait raison : le looser, aujourd’hui, c’était moi, et pas magnifique du tout. Petit, dégradé, invisible... Je sentis monter une vague de haine pure, viscérale. C’était comme si toute la rancœur étouffée pendant vingt ans au nom de l’amitié remontait, telle une nausée libératrice. D’un coup, je vomissais ma soumission imbécile, ma frustration muette, mes acceptations serviles. Je recrachais toutes ces années d’une relation toxique qui avait fait de moi un perdant. Rodrigue m’avait pris la femme que j’aimais. Par sa faute, je m’étais sabordé, en pleine ascension professionnelle. Alors, il était temps de changer la donne. J’avais 35 ans, l’âge de tous les possibles.

J’ignorai la sonnerie de mon téléphone et récupérai la valisette. Il me fallut moins de deux minutes pour forcer le mécanisme et découvrir, comme je m’y attendais, d’épaisses liasses de billets que je comptai aussitôt : il y en avait pour 600 000 euros ! De quoi repartir de zéro. Loin et pour longtemps. Rodrigue s’était encore mis dans l’embarras ? Qu’il s’en sorte seul. J’avais donné ! D’ailleurs, cet argent, il me le devait bien... Tous scrupules envolés, je consultai mon smartphone et constatai que le prochain ferry pour Newhaven partait à 14 h 30. J’avais largement le temps.

Avant de redémarrer, je regardai une dernière fois autour de moi. Les premières gouttes piquetaient mon pare-brise et le ciel était à présent rempli de nuages lourds. Pourtant, il ne m’avait jamais semblé aussi prometteur. Je mis le contact et roulai vers Dieppe, libéré, fier de ma révolte et surexcité par tout ce qui m’attendait désormais. Je n’étais plus qu’à deux heures de ma nouvelle vie et je la sentais déjà bouillonner en moi...

PRIX

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Gali Nette · il y a
Texte qui tient le lecteur en haleine du début à la fin qui, si elle n'est pas très morale dans l'absolu, peut être envisagée comme pouvant faire du bien à notre homme :))
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Emsie · il y a
Merci, Gali Nette. J'aime bien ces histoires de réveil, de revanche... et surtout de pouvoir décider si ça finira bien ou mal :-))) Sinon, vous savez, vous pouvez critiquer aussi ! Si, si...
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Gali Nette · il y a
N'ayez crainte, je sais critiquer, mais quand on trouve que c'est bien écrit pourquoi ne pas le reconnaître objectivement :)))
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MCV · il y a
Toujours aussi enlevé (c'est le cas de le dire!)
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Emsie · il y a
Merci MCV ! Je l'avais lue en atelier, celle-là, il me semble...
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MCV · il y a
Oui! Je l'ai reconnue dès le premier paragraphe!
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Sophie Debieu · il y a
Un récit entraînant dans lequel on plonge littéralement, comme pour le voleur de mémoire, nous sommes aux côtés du narrateur, à ressentir ses émotions et ses questionnements récents puisqu'il aura fallu cet épisode pour qu'il se réveille en quelque sorte. J'aime beaucoup l'effet à la fois miroir, opposé, complémentaire de ces amis d'enfance liés quoiqu'il se passe. 7 minutes de lectures et beaucoup d'informations sur la psychologie des personnages, ce qui donne en effet l'envie de connaître la suite...bravo et merci Emsie
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Emsie · il y a
Merci à vous, Sophie, de poursuivre votre lecture, et pour vos commentaires toujours précieux ! Pas de suite pour cette nouvelle, en revanche j'ai proposé une autre déclinaison de "voleur de mémoire", en libre ! C'est une première, mais ça m'a beaucoup amusée...
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Flip · il y a
Et la suite ? Le ferry va-t-il couler ? Notre héro va-t-il se jeter à l'eau (Au sens propre comme au figuré) ? ou va-t-il se prendre les pieds dans le tapis ? ( de jeu ). Ce n'est pas très sport de laisser le lecteur sur sa faim, il pourrait mordre. En tout cas, belle mise en situation...
A+

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Emsie · il y a
Il part avec la cagnotte, c'est déjà ça ! Pour la suite, j'y ai pensé, et puis j'ai oublié. Mais maintenant que vous en reparlez... Merci en tout cas. A+
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Flip · il y a
l'argent fait le bonheur !
A+

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Hellogoodbye · il y a
une belle nouvelle, bien menée, toute en nuances, en finesse psychologique, qu'on lit d'une traite, sans en laisser une miette !
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Emsie · il y a
Avec tous ces éloges, je ne touche plus terre ! Merci pour ce deuxième passage qui me réjouit sincèrement :-)
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Vivian Roof · il y a
L'art de bien écrire est posé sur votre épaule. Ah ! Voilà Cantaloop ! Evidemment. Et, mais ce n'est pas la raison de mon admiration, Varengeville, qui, dans un autre domaine, me parle...
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Emsie · il y a
Merci de votre commentaire et d'être repassé sur ma page, j'en suis flattée ! Je reviendrai très vite vous lire aussi :-) Et sinon, j'ai très bien connu Dieppe ! À bientôt...
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Vivian Roof · il y a
Moi, j'ai supprimé la plupart de mes textes... Il reste quelques bêtises. Dieppe ? Ne me dites pas que vous êtes du coin...
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Emsie · il y a
Non, mais j'y ai eu longtemps un pied-à-terre !
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Elena Hristova · il y a
c'est très agréable à lire et d'une simplicité captivante
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Emsie · il y a
Merci, encore une fois, Elena. En atelier, on m'a encouragée à faire "simple et clair", alors je m'y emploie !!!
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Fred Panassac · il y a
Une intrigue haletante, des portraits brillants, + 5
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Emsie · il y a
Merci pour ces commentaires, Fred ! Cela me fait très plaisir de vous revoir sur ma page. Ravie surtout que cette histoire vous ait plu. Il y a encore du chemin à faire, mais je m'accroche :-)
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Fred Panassac · il y a
J’aurais fait un commentaire plus long, Emsie, mais je vous lisais sur mon téléphone.
J’ai commencé aussi à lire votre autre nouvelle sur cette horrible femme et son fils...à bientôt !

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Virgo34 · il y a
Agréable à lire, comme d'hab.
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Emsie · il y a
Merci ! Tjrs agréable à entendre :-)
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