Cottyto

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En compétition

« De tic et de tac Mon égo part sous les piques De stuc et de toc. »  [+]

Image de Printemps 2021
La sonde atterrit sans encombre. Dimitri contacta l’équipe restée en orbite puis communiqua ses dernières instructions. Son équipage pointa le radar numérique sur la zone ciblée et lança l’enregistrement. L’intelligence artificielle embarquée, prénommée SISTER, devait piloter la capsule durant son absence. Dotée d’un programme cognitif aux capacités de calcul infinies, elle constituait le complément idéal à tout explorateur de niveau sept. Capable de prendre des initiatives, d’assurer l’interface entre le vaisseau au sol et l’orbiteur, elle s’adressait à lui par le biais d’un implant ancré dans son crâne.

Le jeune homme ouvrit le dernier sas puis foula le sol rougeâtre de la planète. Ses instruments qualifièrent la composition exacte de l’atmosphère, au cas où un élément inopportun se serait engouffré dans l’environnement immédiat, et ne détectèrent rien. Il avança ensuite sur un terrain rocailleux, désolé et semblable à une plaine volcanique. Au fur et à mesure de sa marche, il procéda aux prélèvements règlementaires. Cette tâche servait à déterminer l’éligibilité des lieux à une future colonisation humaine. Dans le cas positif, il établirait un rapport circonstancié, appuyé par les analyses de SISTER, en vue d’inscrire le territoire exploré dans un programme de mise aux normes. Dans le cas contraire, le monde tellurique servirait de base d’extraction minière à des plateformes automatisées et gérées par des androïdes. L’avenir de cette sphère rocheuse se résumait à deux options : une concession immobilière ou une zone industrielle.

SISTER couina puis démarra une communication.
— Un orage magnétique arrive sur vous à la vitesse d’un cheval. Revenez !
— Combien de temps avant l’impact ?
— Trente minutes.
— Je serai trop court.
— Je confirme. Tentez de vous rapprocher. Nous verrons comment gérer la suite.

Dimitri revint sur ses pas. Il commença à ressentir les effluves soufrées d’une grosse tempête, comme il en avait déjà vécu sur certains satellites de géantes gazeuses. Un tel phénomène climatique n’était pas vraiment dangereux car les astronefs étaient depuis longtemps équipés de boucliers suffisants pour en atténuer les effets. Quant à son corps, il était protégé par sa combinaison. La première vague le frappa à cent mètres de la sonde. Surpris, il s’affala lourdement sur le sol. SISTER l’appela d’urgence.
— Le vaisseau ne tiendra pas au-delà de la troisième rafale.
— Décolle ! Je survivrai d’ici la fin de l’orage.
— Je reste en orbite intermédiaire. J’enregistre tout.

L’explorateur se mit en boule, dans la position recommandée par les manuels de survie. Il regarda la capsule s’envoler dans le bruit et la fureur des éléments déchaînés. Le ciel changea plusieurs fois de couleur durant les quatre vagues suivantes, avant de passer à des tonalités plus sombres. Dimitri tenta de contacter son intelligence artificielle embarquée.
— SISTER, je ne vois plus la sonde. Où es-tu ?
— Qui c’est, SISTER ?

Le jeune homme sursauta. Il ne reconnut pas la voix qui s’adressait à lui. Elle n’avait rien d’humain, mais lui parlait en galactique classique, sans accent ni intonation mécanique.
— Qui êtes-vous ?
— Je vous ai posé la première question, il me semble. Merci de répondre. Où avez-vous appris la politesse ?

L’explorateur accepta de rentrer dans une discussion sociale avec l’inconnu.
— SISTER est l’intelligence artificielle embarquée de mon vaisseau. Elle me sert de lien avec les autres membres de mon équipage.
— Elle est de votre famille ?
— Non. C’est juste son nom, SISTER.
— Elle est mignonne ?

Dimitri commença à douter du sérieux de son interlocuteur.
— C’est une histoire de goûts. Il faut aimer les circuits intégrés et les puces électroniques.
— C’est un ordinateur ?
— En quelque sorte, oui !
— J’en ai mangé une fois. C’est dégueulasse. J’ai eu des gaz pendant des heures.
— Bon. J’ai répondu à votre question. À votre tour.
— Mon nom est Gebeleizis. Vous êtes ici chez moi.
— Moi, c’est Dimitri. Je viens de la Terre. Vous connaissez ?
— Je connais. Un endroit surestimé, si vous voulez mon avis.
— C’est là que vous avez avalé un ordinateur ?
— Non. Je suis parti avant qu’ils n’inventent cet aliment. J’en ai mangé ici. Une espèce de théière volante s’est pointée dans mon jardin. Des gars gris, plus petits que vous, mais d’un genre proche, en sont sortis. Pendant qu’ils visitaient les environs, je suis allé voir l’intérieur de leur vaisseau. J’ai eu un petit creux. Voilà l’histoire.

L’explorateur regarda de nouveau le ciel. De noire, la voute céleste passait au rouge sang.
— Il est grand votre jardin ?
— Assez, oui.
— Grand comment ? Je demande ça parce que je pense m’être égaré. Mon navigateur n’indiquait pas de propriété privée sur le parcours.
— C’est toute la planète.

Le jeune homme accusa le coup. Il ne pensait pas rencontrer un jardinier de l’espace.
— C’est votre métier, le jardinage ?
— Vous êtes sérieux ? Quel seigneur digne de ce nom s’abaisserait à planter, semer, biner, creuser et j’en oublie ? C’est juste décoratif.
— Qui s’en occupe, alors ?
— Les petits curieux qui se perdent ici. Les gris ont tenu une centaine de cycles avant de mourir d’épuisement. J’espère que vous serez plus résistant. Vos copains aussi.
— Quels copains ?
— Ceux qui tournent autour de mon jardin, enfermés dans une coquille blanche.

Dimitri tenta vainement de rétablir le contact avec SISTER et l’orbiteur. Son cerveau n’afficha que des colorations bistres. Il n’avait jamais expérimenté un brouillage de cette efficacité.
— Nous n’y connaissons rien en plantes !
— Qui vous parle de plantes ? Vous me prenez pour qui ? C’est ringard ! J’ai donné côté potager, verger, fleurs et tout le tralala. En plus d’être trop fragiles, ces conneries demandent de la patience, du doigté et de leur chanter des comptines. C’était bon quand j’habitais sur la Terre, mais maintenant je fais dans le noble, le légendaire.
— Qu’est-ce que vous cultivez ?
— Vous sortez d’où ? On a déjà oublié Gebeleizis sur la Terre ? On est peu de choses, finalement.

L’explorateur sonda sa mémoire. Sans SISTER, il n’avait pas accès à l’intégralité des connaissances terrestres. Son éducation avait consisté à étudier les sciences dures et non l’Histoire ou les légendes anciennes. Il avoua son inculture.
— Je suis un peu léger en la matière. Je vous demande d’être indulgent avec moi.
— Allez, je vous donne une seconde chance. Est-ce que vous connaissez Cottyto ?
— Pas plus. Vous avez une photo ?
— Bien sûr ! Une beauté comme elle, je ne vais pas bouder mon plaisir.

L’image s’afficha en quatre par trois sur les parois de son cortex cérébral. Cottyto ressemblait comme deux gouttes d’eau à la dame de carreau des jeux de cartes ancestraux, une superbe matrone à la mine radieuse et tranquille.
— Je la reconnais. Chez moi, on l’appelle Rachel.
— Ah, quand même ! C’est ma dulcinée. Enfin, j’espère.
— Racontez-m’en un peu plus sur elle.
— Elle tient le jardin. En vrai, je l’ai acheté pour elle. Il m’a couté un bras. Le vendeur, un radin de première, a négocié à m’en presser la bourse. J’ai bien cru que je ne l’aurais jamais.
— Que cultive votre égérie ?
— Des âmes. C’est son dada. Elle reçoit les âmes des humains qui ont fauté. Les vilains, les méchants, les dictateurs, les tricheurs, les évangélistes, tout est bon. Elle est maniaque.
— Je croyais qu’ils allaient en Enfer.
— Le Diable connaît aussi des problèmes de place, surtout depuis que votre civilisation s’est mise en tête de construire partout et n’importe comment. La galaxie n’est pas illimitée. Résultat de la crise du logement : il revend des âmes par wagons.

Dimitri tourna le problème dans tous les sens. Il était coincé sur une planète lointaine, avec un ennemi invisible qui lui parlait directement par l’esprit. De plus, les autres membres de l’équipe d’exploration semblaient capturés ou en voie de l’être. Aucune communication ne passait entre eux et lui. Son futur se résumait à une sorte d’esclavage sur le vaste territoire de Gebeleizis, sous la gouverne de la dame Cottyto, à cultiver les âmes rachetées au seigneur des enfers. Tout ceci ne sentait pas la logique cartésienne. Soudain, il reçut un flux binaire au creux de la moelle épinière. Dans les procédures de secours, cette tactique servait à établir un contact codé entre l’explorateur et son intelligence artificielle embarquée. Il avait été entraîné pour communiquer par ce biais. Le hic, dans le cas présent, résidait dans la capacité de l’adversaire à intercepter les informations entrantes et sortantes de son cerveau. Le jeune homme décida de jouer au poker menteur, une technique qu’il avait enseignée à SISTER.
— SISTER, déclenche la procédure DEFCON, ordonna-t-il.
— À ce point-là, Dimitri ?
— Je ne rejoindrai pas l’orbiteur. Il en est de même pour les autres membres de l’équipage, dont toi. Il ne reste pas beaucoup de solutions, hormis atomiser cette planète et tout ce quadrant de la galaxie.
— J’envoie les ordres immédiatement.
— Hop hop hop, dit une voix reconnaissable entre toutes. J’ai payé assez cher ce jardin. Vous n’allez quand même pas le griller sans discuter.
— C’est le règlement, Gebeleizis. Si mon équipage est en danger, on passe en DEFCON Trois. Dès que je suis moi aussi concerné par un péril immédiat, SISTER déclenche le DEFCON Deux.
— Qu’est-ce qu’il y a après Deux ?
— Après Deux, il y a Un. DEFCON Un signifie l’atomisation de ton monde et de tous ses habitants. Vous devenez alors DEFCON Zéro. Un univers mort et banni par les Humains.

Le jeune homme laissa son interlocuteur réfléchir. En attendant, il envoya des ordres fictifs à SISTER, dans le but d’appuyer ses dires. Tout à coup, une voix féminine l’interrompit dans sa communication.
— Qu’est-ce que c’est que cette affabulation avec vos DEFCON et vos chiffres ?
— Ma mie, c’est du sérieux, répondit Gebeleizis. Je les ai entendus parler, lui et son ordinateur.
— Moi aussi, Gebeleizis. C’est du bluff.
— Cottyto, ma chérie, es-tu prête à risquer ta collection d’âmes sur une intuition ?
— Je t’en foutrais, moi, des intuitions.


L’explorateur sentit le ciel s’embraser. Il tenta en vain de reprendre contact avec SISTER. L’éther sonore avait laissé place à un grésillement lointain.
— Bon, j’attends toujours ton DEFCON Zéro, monsieur le jardinier, ironisa Cottyto.
— Nous sommes perdus, dit Gebeleizis. Ils vont déchaîner le feu nucléaire sur notre monde.
— Je comprends pourquoi les Terriens t’ont chassé de leur planète. Tu es vraiment un sous-fifre, juste bon à effrayer les crédules et à envoyer au lit les enfants. Je me demande pourquoi tu t’acharnes à vouloir m’épouser. Jamais je ne me mélangerai avec un abruti de ton genre. Envoie ton nouveau jardinier à la niche et va me planter quelques âmes.

Dimitri perdit ses dernières illusions. L’exploration spatiale était désormais terminée pour lui. Il allait devoir se recycler dans le jardinage pour une mégère aux pouvoirs infinis.
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Didier Poussin · il y a
Drôle de monde
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M. Iraje · il y a
Curieusement, j'ai pensé au " Petit Prince " ...
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Donald Ghautier · il y a
Alors là, c'est curieux. Ou alors, une version cyber-punk ?
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Mome de Meuse · il y a
Une joyeuse ambiance dans cette expédition truffée de drôlerie.
'La terre un endroit surestimé, si vous voulez mon avis... et l'enfer qui manque de place...et la culture des âmes.. . ' un vrai moment jubilatoire et quelle chute,! Bravo.

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Donald Ghautier · il y a
Merci Mome de Meuse. Le jardinage m'inspire.
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Olivier Descamps · il y a
L'exploration amène à des surprises... dans le lointain de l'espace, Dieu seul sait ce qui s'y passe... Merci du partage !
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Donald Ghautier · il y a
Merci Olivier.
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Roger ALCARAZ · il y a
Ah, mais on m'avait pas dit que Satan revendait les âmes des méchants... Me voilà rassuré ! Vive Rachel Cottyto et son jardin d'Âmes... Merci .
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Donald Ghautier · il y a
Merci Roger
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Ralph Nouger · il y a
Transporté dans le système solaire. Un récit au point de science fiction. J'aime la fin du récit.
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Donald Ghautier · il y a
Merci Ralph
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Fleur A. · il y a
Pas facile à rouler la Dame !
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Donald Ghautier · il y a
Elle est coriace.
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Choubi Doux · il y a
Une tranche de sourires dans un monde de brutes. Ca fait du bien . :)
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Donald Ghautier · il y a
Merci Choubi Doux.
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Viviane Fournier · il y a
Oh j'ai adoré alors que je suis pas trop "science-fiction" là je me suis régalée .. léger, drôle, vivant .. les mots, les personnages, on entre dans l'histoire ...la fin est géniale !...mais pour Dimitri, c'est une autre histoire ! Merci de ce moment !
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Donald Ghautier · il y a
Merci Viviane ... et joyeux anniversaire.
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Viviane Fournier · il y a
Oh merci encore ....c'est trop sympa !
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Georges Saquet · il y a
Lire et rire ... Magique ! Mon vote.
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Donald Ghautier · il y a
Merci Georges

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