Connaught

il y a
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Des éclats de voix descendaient du toit. Il se pencha à la fenêtre, comme chaque soir, les « blancs » se réunissaient sur la terrasse. Dans toutes les pensions, c'était le même rituel. Voyageurs, routards, touristes, tous se retrouvaient pour raconter leurs expériences du jour et évoquer les douceurs du lointain foyer. Il gravit les marches et s'assit un peu à l'écart du groupe.
Après toutes ces années, que cherchait-il encore ici ?
Ce soir, la discussion était animée, l'herbe aiguisait les rires et les regards. Soudain, il reconnut l'accent. Un jeune type fraîchement débarqué monopolisait l'attention. Il n'avait vu l'Inde qu'à travers les vitres du bus de l'aéroport, mais déjà il savait.
Il aurait voulu le prévenir... ici, la vie est plus forte... la drogue est plus dure... tais-toi et regarde... on ne peut pas comprendre...
C'était inutile, l'herbe poursuivait lentement son travail. C'était les mêmes qu'on retrouvait au petit matin, apeurés et hagards, n'osant sortir de leur lit. Les mêmes qu'on accompagnait au guichet des compagnies aériennes, retour à l'envoyeur... Il se leva et croisa son regard. Celui-là n'échapperait pas à la règle, trop bavard, trop défoncé. La descente serait terrible.
À Connaught, il entra dans un des hôtels luxueux qui bordent la place et commanda une bière locale. Tout était bouleversé. Les fast foods avaient remplacé les nettoyeurs d'oreille, la mondialisation avait tout emporté sur son passage. Il héla un rickshaw et lui indiqua la direction du Red Fort à Old Delhi. Le quartier était toujours fréquenté par les rares touristes cultivés et les derniers toxicomanes, en transit entre Goa et Katmandou. Il arrêta le chauffeur devant la « Sunny Guest House ». Là aussi, quelques Occidentaux paressaient sur la terrasse. Décharné, les yeux clos, il reconnut Olivier. Il s'approcha et lui toucha délicatement le bras.

— Jean ! Quel bonheur de te voir... Tu es toujours fidèle.
— Comment vas-tu, Olivier ?
— Oh, tu sais, toujours la même histoire, beaucoup de dope, mais peu d'espoir...

Cette vieille histoire... « No Dope, No Hope ». C'était ce qu'Olivier avait tatoué sur son bras, juste au-dessus de la pliure.

— Tu restes longtemps à Delhi ?
— Assez pour passer la soirée avec toi. Viens, je te paye le restaurant à Connaught, chez les nouveaux riches.
— Tu es gentil, mais je préfère rester sur ma terrasse. J'ai plus beaucoup d'appétit, tu sais... Prends un siège et raconte un peu. Souvent, je pense à rentrer moi aussi, mais je crois qu'il est trop tard.

Trop tard. Après toutes ces années, son corps vivait grâce à l'héroïne. Aucun sevrage n'était possible, arrêter c'était mourir. On ne pouvait pas s'envoyer de telles doses au pays. Il était coincé et s'éteignait doucement en brulant les cristaux dans sa cuillère.

— Tu as raison, on va rester là tous les deux en regardant les étoiles illuminer le Fort.

Olivier sourit.

— Si tu veux partager le paquet comme au bon vieux temps, j'ai des seringues propres.

Il mit la main sur son épaule fragile, prit le paquet et se dirigea vers la salle d'eau. Comme au bon vieux temps...
Dans le rickshaw qui le ramenait à Connaught, il regardait Old Delhi devenir New Delhi.
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Daisy Reuse · il y a
Une spirale infernale dont on ne sort plus...
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RichardTri Peucelle · il y a
Très bon texte, en peu de mots on est au coeur de l'action.
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Ombrage lafanelle · il y a
Un texte fort et poignant dans lequel on sent l'agonie mentale des personnages. Ils veulent s'en sortir mais ils sont coincés dans la spirale de l'addiction
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Soseki · il y a
Quelle atmosphère de délitement crée avec si peu de mots ....bravo pour ce texte concis et vos dialogues !
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Joëlle Brethes · il y a
L'atmosphère de votre texte est effrayante, mais j'ai apprécié votre écriture...
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Il y a dans votre texte une atmosphère comme celle de la série "Le Serpent" que je viens de finir ..et vous recommande. J'aime bien !
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Annabel Seynave- · il y a
Un bon texte d'ambiance, désabusé et cynique. J'aime bien.
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Alexis Garehn · il y a
Un beau texte avec la noirceur qu'il faut.
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
J'ai aimé, mon soutien
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Chantal Sourire · il y a
Un tableau riche en couleurs...Jusqu'au plus sombre des noirs...!

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