Comediante ! Tragediante !

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Bonjour à tous et toutes. Moi, c'est AL, 55 ans, pas toutes mes dents à l'instar de mon clavier auquel il manque des touches (mais je me débrouille), venue par chez vous raconter des histoires  [+]

Confortablement installé dans son fauteuil, Augustus Pim contemplait le ciel rosâtre, les yeux mi-clos, sourire aux lèvres. Perdu dans ses pensées il souriait aux fils des nuages, brins fins et déchirés annonciateurs de beau temps ; il souriait aux étoiles qui commençaient à se laisser voir ; il laissait venir à lui la nuit, détendu et confiant comme seul un homme satisfait de son sort peut l'être.

Il avait fait un excellent dîner de chicons au gratin, suivi d'une part de tarte aux pommes. Peut-être plus tard s'offrirait-il un petit plaisir alcoolisé, pruneaux ou cerises à l'eau de vie, ou même un petit baba à la mirabelle.

Hortense, son épouse, triait des chaussettes dans un panier.

"Augustus, je n'y vois plus assez pour savoir si cette chaussette est noire ou grise."

Augustus se leva de bonne grâce, alla jusqu'à la porte à côté de laquelle se trouvait l'interrupteur.

"Tant que tu es debout, profites-en pour allumer la télévision."

En cette année 1966, la famille Pim (enfin, cette partie de la famille Pim, car les Pim sont plutôt nombreux à Dasburg) était une des rares à avoir "le poste". Si dans toute la France on atteignait à peine les quarante pour cent de ménages équipés, au village on était plus dans les dix pour cent. C'est que c'était cher, vraiment cher. Le même prix qu'une voiture, ou presque. Même en étant pharmacien avec une officine qui tournait bien depuis quatre ans, donc avec des revenus comptés parmi les plus confortables, il avait fallu à Augustus deux ans d'économies pour s'offrir ce luxe. Il avait voulu le payer comptant : chez les Pim, on n'aime guère faire des dettes. Parce qu'on ne sait jamais de quoi demain sera fait.


Ce soir là, le programme offrait le choix entre "Au théâtre ce soir" qui diffusait "J'y suis, j'y reste" de Vincy et Valmy avec Denise Grey, et "En votre âme et conscience" une émission qu'Augustus n'approuvait pas. Quand on est né à Dasburg, on fait attention quand il s'agit de juger les gens. Vraiment très attention.


C'est pendant l'entracte que madame Pim dit, à propos de presque rien

"Je n'ai rien contre l'art moderne. Seulement cette représentation de Molière sans même un semblant de fond de décor... Franchement, je n'adhère pas."

Augustus Pim ne lui répondit pas. Il se plongea dans la lecture d'un livre de poche en attendant que l'intermède finisse. Il y avait des choses à propos desquelles il ne voulait rien dire, et le fait qu'à Dasburg la Compagnie Dramatique jouait depuis des années des pièces sans jamais y planter de décor en était une. Au fond de la scène, ils tendaient un drap sombre, et que l'imagination des spectateurs fasse le reste...


Il savait très bien pourquoi. Mais il n'en parlerait pas. Parce qu'il avait beau aimer sa femme tendrement, il ne partageait pas tout avec elle. Qu'elle n'était, comme on dit, "pas du coin". Et qu'elle pouvait même considérer son mari, qu'elle tenait pour un matérialiste convaincu, comme un illuminé. Et ça il ne l'aurait pas supporté.

Alors il préférait ne rien dire du tout, et éviter de commenter.


Hélas à chaque fois qu'elle donnait son opinion sur ce point précis de la vie culturelle du village, il ne pouvait s'empêcher de penser à cet été de ses quatorze ans, où tant de choses étranges et terribles étaient arrivées. Ce soir il dormirait mal, aurait probablement un cauchemar, ce qui arrivait inévitablement à chaque fois qu'il repensait à ces moments-là. Il ne parvenait pas à oublier, et quelquefois le regrettait. Puis il se disait qu'oublier c'était risquer que ça se reproduise. Alors il faisait avec sa douloureuse mémoire. Même si ce soir sa belle humeur d'après dîner s'était enfuie...


Jusque dans les années vingt le village ne possédait pas de lieu vraiment adapté pour monter des spectacles. Il y avait certes les quelques restes du théâtre Romain, mais ils ne pouvaient en aucun cas accueillir des spectateurs s'il pleuvait, ni en grand nombre,car la moitié des places manquaient et l'acoustique avait souffert des outrages du temps. La salle des fêtes n'avait pas d'estrade, on la meublait sommairement de bancs empruntés à l'école et les gens assis au fond devaient rester debout pour voir quelque chose. C'est dans les Années Folles que la mairie se décida à financer une véritable salle de spectacles, grâce à un arrangement avec un éleveur ruiné qui avait perdu toutes ses bêtes suite à une épidémie de fièvre catarrhale. On lui racheta sa ferme et les dépendances pour y faire construire le Grand Ensemble Culturel de Dasburg.

L'inauguration eu lieu en septembre 1924, et commença par un bal où un jazz-band permit à beaucoup de villageois d'écouter pour la première fois de leur vie autre chose que la fanfare locale et la radio. Plus tard on y accueillit des concerts plus classiques, différents concours agricoles, artistiques dont des concours de chant, des comédies musicales et bien sûr des pièces de théâtre.


C'est en 1936 que les choses se gâtèrent.

Rodolphe Carpeau, un peintre hyperréaliste en mal de reconnaissance qui voulait absolument vivre loin de la concurrence féroce de la capitale, exposa quelques unes de ses œuvres devant les vitrines de divers commerçants. Les peintures en question étaient des trompe-l'œil particulièrement bluffants qui représentaient exactement ce qu'il y avait derrière lesdites vitrines. On ne se rendait compte du trucage qu'en remarquant qu'on ne s'y reflétait pas. Il eut un très gros succès, et la Compagnie Dramatique lui proposa de le subventionner s'il acceptait de peindre quelques uns des décors des pièces à venir. Peindre des décors de théâtre ne le tentait pas tellement, ce qu'il voulait c'était être meilleur qu'une photographie. Mais il faut bien vivre, et payer son loyer...

Rodolphe négocia, et obtint que la Compagnie prenne ses frais professionnels en charge. Pour quelques mois il n'aurait plus à se soucier de rien. Sinon de trouver l'inspiration nécessaire pour placer les sorcières de Macbeth dans une ambiance suffisamment évocatrice pour qu'elle donne des frissons. Or les répétitions de la pièce Écossaise ne se passaient pas bien. Lady Macbeth (jouée par Anastasia Lambschopp, épouse d'un descendant du confiseur) était enceinte, les nausées l'épuisaient, elle devait s'interrompre pour courir aux toilettes, et il fallait régulièrement reprendre son costume. Comme on avait jugé que vraiment elle tenait son rôle, et qu'il était dommage de se priver d'une telle tragédienne, on décida de repousser la représentation à quelques semaines après son accouchement. Il fallu trouver une autre œuvre à interpréter, qui soit déjà maîtrisée par la troupe car on avait déjà perdu trop de temps.

Ils optèrent pour Hamlet, qu'ils avaient déjà donné trois ans auparavant. Rodolphe Carpeau eut une seconde commande, à exécuter au plus vite. Il n'en était pas follement ravi, mais Hamlet avait l'avantage de se dérouler pour partie dans des endroits qu'il avait déjà commencé à reproduire pour Macbeth. Il avait visité quelques-un des châteaux de la Loire, certaines résidences privées somptueuses en Angleterre, il y avait aussi suffisamment de tableaux anciens reproduits dans des livres à la bibliothèque. Pour le cimetière, il proposa de peindre celui de Dasburg, avec une vue faisant dos à l'église. Monsieur le Curé accepta à l'unique condition qu'il ne vienne pas poser ses chevalets dans le cimetière aux horaires des offices. Carpeau répondit que la scène devant se dérouler de nuit, donc il viendrait peindre une fois le Soleil couché, avec quelques lampes tempête pour s'éclairer. La population ne serait ni dérangée par sa présence ni choquée de le voir peindre les dernières demeures de leurs chers disparus, il avait bien précisé à la troupe qu'il ne reproduirait pas les noms inscrits sur les tombes.


Pendant plus d'une semaine, sous une Lune complice, Rodolphe Carpeau copia sa vue du cimetière sur quatre panneaux, le décor imposant ne pouvant pas être fait d'une seule pièce.

Après cinq nuits de travail, il montra fièrement son décor à la troupe. Les réactions furent unanimes. Il avait particulièrement bien rendu la perspective, avait reproduits jusqu'aux menus détails les branches de l'if et les ombres portées par les pierres tombales, très délicatement copiées car il avait tenu compte de la position exacte des nuages cachant la lumière lunaire.

L'absence de noms sur les tombes fut tout de même considérée comme gênante. Carpeau expliqua ce qu'il avait convenu avec le prêtre, la troupe jugea que ça gâchait l'ensemble. Ils trouvèrent un compromis : que les villageois choisissent, et que ceux qui voulaient que leurs noms ou ceux de leurs ancêtres figurent sur le décor se manifestent.

La famille Pim fut la première à donner son accord pour les reproductions de sépultures leur appartenant. Les Lambschopp et les Lorentz furent les suivants. Mais les cinq autres familles dont les pierres tombales figuraient sur la fresque ne voulurent pas qu'on utilise les noms de leurs défunts. Aussi d'autres se proposèrent pour remplacer ces noms manquants. Carpeau leurs attribua les places en fonction de la longueur ou de la ressemblance avec ceux qui y étaient réellement inscrits, ses critères uniquement esthétiques étant reconnus comme politiquement neutres et assez objectifs ils finirent par être acceptés.


Un vendredi soir après les cours, Augustus rentrait chez lui, pressé d'être au chaud et surtout au sec parce qu'un orage violent commençait à se déchaîner. Il croisa monsieur Kermer, un des acteurs mineurs de la troupe, devant la porte de la boucherie.

"Sacré temps, hein !

_ Oh oui, m'sieur. Y vaut mieux que je me dépêche !

_ Dis, ça te dirais de gagner dix francs ?

_ Bien sûr. Mais faut voir pour quoi faire ?

_ On dirait que ça ne va pas s'arranger avant demain, cette pluie. Je déteste la pluie... Mais j'ai laissé ma tabatière dans les coulisses du théâtre. Je te donnerai dix francs si tu vas me la chercher. Tu peux pas te tromper, elle est gravée avec mes initiales : "MK".

_ Mouais. Je vais être salement trempé.

_ Je vois... Quinze francs ?

_ Ok, m'sieur. Quinze francs. Comment j'entre là-dedans ?

_ Tiens, voilà les clés.

_ Merci m'sieur."


Augustus courut jusqu'au Grand Ensemble Culturel. Sur la route il croisa un petit bonhomme en costume sombre, portant un chapeau melon qui menaçait de s'envoler, et qui avait beaucoup de mal à ouvrir son parapluie. Augustus se dit que par un vent pareil, ce n'était vraiment pas une bonne idée, le parapluie. Un coup à se retrouver borgne s'il se retournait brusquement...

Une fois à l'abri sous le porche, il alla à la grande porte et essaya deux clés avant de trouver la bonne. Il passa par le couloir derrière le comptoir de l'ouvreuse pour aller dans les coulisses. Il essaya deux portes avant d'entendre un formidable grondement suivi d'un autre plus petit.
L'orage avait fait sauter l'alimentation en électricité de toute la ville. Augustus se trouva plongé dans le noir, et dû abandonner ses recherches pour trouver des bougies, à tâtons. Une fois que ses yeux se furent habitués à l'obscurité il aperçut une lueur venant de sous la porte. Il pensa qu'il y avait quelqu'un avec lui dans le théâtre, quelqu'un avec sans doute une lampe torche, qui pourrait l'aider à trouver ce qu'il était venu prendre sans qu'il doive retourner toutes les malles une bougie à la main, ce qui était dangereux.

Il ouvrit donc la porte et cria "Y a quelqu'un ?". Il n'obtint pas de réponse. Il s'aperçut que la lumière venait de la scène, donc il y monta. Il eut un choc. Ce qu'il avait prit pour une lampe était la Lune du décor, qui brillait exactement comme si elle était réelle. Le cimetière lui aussi semblait réel. Il voyait distinctement les nuages avancer, exactement comme tous les nuages poussés par le vent ; les branches de l'arbre remuaient, les feuilles des rosiers se balançaient. Les odeurs qui lui parvenaient étaient les mêmes que celles qu'il sentait quand il traversait le cimetière, le chèvrefeuille et toutes les odeurs que la nuit donne aux herbes mouillées. Il était terrifié. Quand il vit un nuage sortir du tableau définitivement ce fut trop pour lui. Il prit la fuite.


Monsieur Kermer, ne le voyant pas revenir, s'était décidé à aller chercher sa tabatière lui-même. Il croisa Augustus, qui dans sa panique ne put que lui dire ne pas aller par-là, en désignant le théâtre d'un doigt tremblant. Quand monsieur Kermer lui demanda pourquoi, Augustus ne voulu pas répondre.

"Allons, mon garçon, que se passe-t-il ?"

Augustus le tira par la manche, essayant de l'éloigner de la porte.

"S'il vous plaît, monsieur Kermer, faites moi confiance, n'allez pas par là.

_ Mais qu'est ce qui t'a fait peur à ce point ?"

Augustus Pim était certain que Kermer ne le croirait pas. Même s'il inventait un rôdeur, une bête affreuse, ou n'importe quoi d'autre, monsieur Kermer voudrait en avoir le cœur net. Alors il baissa la tête et le supplia de le suivre.

"Votre tabatière peut bien attendre demain matin !

_ Maintenant ça suffit ! Ou tu me dis ce qui se passe là-dedans que tu ne veux pas que je voies, ou j'y vais tout seul !"

"J'ai vu bouger quelque chose monsieur Kermer. Il y a des choses là dedans qui ne devraient pas bouger, mais elles ont bougé...

_ Tu te fiches de moi ?

_ Non.

_ Si, tu te fiches de moi ! Je ne sais pas ce que tu as fait comme sottise que tu ne veux pas que je sache, mais crois-moi, je vais trouver !"

Augustus abandonna. A regret il laissa monsieur Kermer entrer seul dans le bâtiment, il n'avait pas le courage de le suivre.

Il entendit une exclamation "Oh ça c'est extraordinaire". Puis un grand, un très long cri. Puis plus rien. Personne ne revit jamais monsieur Kermer. Le lendemain les acteurs reprirent leur répétition sans remarquer que dans le coin gauche du décor peint il y avait une ombre sur le sol, à peine discernable, une ombre qui ressemblait à un homme qui levait les bras pour se protéger.


Augustus était persuadé que monsieur Kermer s'était fondu dans le tableau, et qu'il devait y avoir dans cet espace-là quelque chose de malfaisant. Il pensait "cet espace" car il ne voyait pas comment formuler ses impressions autrement. La disparition du phénomène une fois le jour levé ne lui avait pas échappé. Il se posait des questions. D'abord comment ? Comment une telle chose avait pu se produire ? L'orage avait-il joué un rôle dans ce qu'il avait vu ? Est-ce que la peinture agissait exactement de la même manière toutes les nuits ? Était-ce parce qu'elle était si ressemblante qu'elle avait acquis une réalité perceptible au point d'avoir des conséquences dans notre monde ? Monsieur Kermer pourrait-il traverser dans l'autre sens ? Puisque quelqu'un avait pu entrer là-dedans, est-ce que quelque chose ne risquait pas d'en sortir ?

Augustus Pim était curieux, il avait été choqué, avait vraiment besoin de réponses, ou au moins d'un semblant d'explication rationnelle. Mais à qui les demander ? Il n'avait pas le cran d'aller nuitamment au Grand Ensemble Culturel pour vérifier si l'anomalie recommençait. Même pas celui d'y aller en plein jour. Il n'avait pas non plus le courage de parler à ses parents ou à un autre adulte. Il n'était pas assez naïf pour envisager que ses copains le croient et ne se moquent pas de lui. Entre la peur du ridicule et la peur tout court, il était piégé. Alors il ne dit rien. Même quand il constata que la disparition de monsieur Kermer allait bien au-delà d'un simple passage dans un décor.


En temps normal, quand quelqu'un disparaît, son entourage, ses collègues, ses amis, ses ennemis, sa famille, toutes les personnes qui le connaissent s'en alarment ou au moins le remarquent. Il n'entendit parler de rien. Pas un seul ragot, pas une remarque sur l'absence du retraité, dans aucun des commerces de Dasburg. Le surlendemain de l'escamotage, Augustus, venu acheter une baguette à la boulangerie, entendit madame Réa qui s'occupait des costumes de la troupe dire qu'ils cherchaient toujours un acteur pour le rôle d'Osric. Il se senti très mal. C'était le mot "toujours" qui l'avait terrifié. Ce "toujours" n'avait aucun sens puisque Monsieur Kermer devait jouer Osric, comme il l'avait déjà fait lors de la représentation précédente. Ce que madame Réa ajouta fut encore plus terrible :

"Si nous n'avons pas quelqu'un d'ici quelques jours, il faudra faire comme la dernière fois et couper cette partie. C'est vraiment dommage parce que Shakespeare avait conçu ce personnage en tant que"

Il n'écouta pas la suite. Il avait fui sans acheter de pain.

C'était encore pire que ce qu'il avait imaginé. Monsieur Kermer n'avait pas seulement disparu, c'était comme s'il n'avait jamais existé. Il n'avait laissé aucune trace dans la mémoire de personne. En tout cas de personne de présent dans la boulangerie à ce moment-là. Même la boulangère qui pourtant lui vendait son croissant tous les matins depuis des années n'avait fait aucun commentaire.

Augustus passa devant la maison de monsieur Kermer. Un panneau "à louer" avec l'adresse et le numéro de téléphone de l'agence immobilière de Dasburg était accroché au portail. Il ne restait rien de monsieur Kermer.


Augustus Pim était le seul à se souvenir de lui, et il se demandait pourquoi. Était-ce à cause de ce qu'il avait vu ? Il aurait préféré que ce ne soit pas le cas. Les implications étaient trop dérangeantes. Si la fresque ou ce qui se trouvait dedans ou derrière avait le pouvoir d'effacer quelqu'un jusque dans le temps, de quoi d'autre encore était-il, ou elle, capable ?

Il eut la réponse dès le lendemain soir.


Dans certaines maisons s'était soudainement installée une ambiance malsaine. Des disputes éclataient, des fâcheries prenaient des proportions inhabituelles. Il s'y passait des choses perturbantes. Pris isolément, ces incidents n'étaient pas vraiment graves. Mais ils s'accumulaient. On ne trouvait plus le beurre, et le savon avait été retrouvé flottant dans les toilettes, et la soupe avait prit une odeur suspecte d'eau de Cologne, et le rasoir à main avait visiblement servi à découper en lambeaux un manteau neuf...

Beaucoup d'objets, beaucoup trop, avaient changé de place, ou avaient été utilisés pour en détruire ou salir d'autres. Il y avait là de la malice, peut-être de la méchanceté gratuite.

On s'accusait mutuellement, et on se défendait avec violence. Dans ces maisons-là, on entendait des cris depuis la rue. On voyait voler des assiettes, des lampes, des chaussures d'un bout à l'autre de la cuisine, du salon. Dans trois de ces familles il ne s'agissait plus de petits riens, d'oublis ou de plaisanteries, il s'agissait de véritables vacheries, bien blessantes. Des photos de mariage brûlées dans le four, une paire de rideaux offerte en cadeau d'anniversaire souillée de déjections canines, le buffet de la tante reçu en héritage cassé à coups de marteau...

"Ce n'est pas moi !

_ Ah oui, et c'est moi peut-être ! Menteuse !

_ Salaud !"

Personne n'avouait, personne ne se calmait, et si dans un moment de silence pour reprendre son souffle ou ramasser une bouteille pour la jeter en représailles quelques-uns des ménages attaqués n'avaient surpris le vacarme dantesque fait par certains de leurs voisins tout cela aurait pu finir par des drames. Ils n'étaient pas les seuls. C'était dans tout le village !


En vérité, non. Tout le village ne souffrait pas de cette épidémie de malveillance invraisemblable. Uniquement les familles qui avaient fait mettre leurs noms à la place d'autres sur les tombes du décor du théâtre. Elles ne s'en rendirent compte que plus tard.

Les plus estomaqués, et les seuls qui ne se disputèrent pas, furent les Knutsson. Ils rentraient d'un voyage organisé à Paris, et avaient été absents toute la journée. Ils trouvèrent leur maison dévastée, les meubles brisés empilés en tas dans toutes les pièces, recouverts d'une matière dégoûtante puant le poisson pourri. Les armoires avaient été vidées, les portes et les miroirs brisés reflétant chaotiquement les piles de vêtements déchiquetés d'une manière telle qu'on aurait dit qu'ils avaient été mâchés.

Les uns après les autres ils sortirent de leurs résidences en silence, brutalement calmés. Ils se passait quelque chose de tellement extraordinaire que personne ne savait quoi faire. Ils se regardaient tous, perdus, cherchant sur les autres visages n'importe quoi à quoi se raccrocher. Ils attendaient que quelqu'un ouvre la bouche, dise quelque chose, n'importe quoi de sensé, de rassurant, leur dise quoi faire, et contre qui se tourner. Parce qu'il y avait forcément un responsable à cette chienlit. Quelqu'un était entré chez eux, avait commis ces actes écœurants, s'était introduit dans leur foyer, avait violé leur intimité et saccagé leurs biens. Ce n'était pas arrivé tout seul, ni par hasard.

Mais tout ce qu'ils voyaient c'était le reflet de leur propre perplexité, de leurs doutes et de leur peur. Le même choc, la même angoisse. C'était certainement la première fois dans tout Dasburg qu'autant de gens si différents éprouvaient exactement la même chose au même moment pour les mêmes raisons.

Malheureusement cette sidération commune ne pouvait rien leur apporter, ni réponse ni réconfort. Le premier qui parla fut celui qui était le moins concerné, un vieil homme à qui les vapeurs d'alcool avaient depuis longtemps fait oublier son propre nom, et qu'on avait surnommé Pépé Glouglou, le seul clochard de tout le village.

"Wouputain c'est quoi ce meee... merdier !"


Quand les familles qui avaient subi ces attaques ahurissantes comprirent ce qu'elles avaient en commun elles décidèrent d'aller ôter le décor mural de la scène du théâtre et de le détruire.
Rodolphe Carpeau s'y serait sans doute opposé s'il n'avait pas absolument disparu, exactement comme monsieur Kermer, à la fois de la surface de la Terre et des mémoires des citoyens de Dasburg, qui après avoir brûlé les panneaux décrétèrent qu'il valait mieux ne plus jamais mettre de décor à cet endroit.
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Daniel Nallade · il y a
Une lecture passionnante, du rythme pour une histoire surprenante !
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Alraune Tenbrinken · il y a
Merci beaucoup Daniel !
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JHC · il y a
Bien joué Alraune :)
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Alraune Tenbrinken · il y a
Merci beaucoup !
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Line Chatau · il y a
Le plaisir de vous retrouver , Alraune et un bon moment de lecture, Merci!
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Alraune Tenbrinken · il y a
Merci à vous Line !
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Un "décor" inoubliable!
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Alraune Tenbrinken · il y a
Merci Marie !
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Hortense Remington · il y a
Merci beaucoup pour ce bon moment de lecture, Alraune ! Un petit régal !
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Alraune Tenbrinken · il y a
Merci à vous, contente que cela vous plaise !
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Ginette Flora Amouma · il y a
C'est un plaisir de vous lire. Bonne continuation ,Alraune
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Alraune Tenbrinken · il y a
Merci de tout coeur Ginette !
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M. Iraje · il y a
L'envers du décor vaut le détour ...
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Alraune Tenbrinken · il y a
Merci beaucoup. Le site est encore en convalescence, je n'ai pas de notifications pour le moment alors je dois revenir et encore revenir sur les textes pour voir qui a laissé un message ou un commentaire...

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