Chroniques d'une apocalypse annoncée

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Un certain soir oui, juste avant la fermeture de la Bibliothèque Nationale de Paris quotidiennement visitée, la directrice qui a coutume de faire un tour du côté de ses rayons préférés découvre des marque-pages épars sur le sol ; elle s’étonne un moment, les ramasse mais ne s’en préoccupe pas plus avant pensant à un courant d’air malencontreux ou à l’indélicatesse des lecteurs.
Quelques jours se passent quand prend l’idée au conservateur d’aller replacer les signets aux volumes de ses lectures de prédilection. Elle se rend donc aux rayons concernés et saisit un des livres correspondant à un onglet où sont mentionnés le titre et la référence de l’ouvrage ; elle ouvre alors le livre, et à sa grande stupeur, les pages sont blanches ! Tous les caractères typographiques ont disparu ! Plus de police !
Elle croit à la plaisanterie d’un visiteur, saisit un deuxième ouvrage : idem, espace blanc, rien à lire, si ce n’est la ponctuation restée intacte et spatialement en place dans les pages vidées des mots. Elle consulte un troisième, un quatrième livre, toujours sous la rubrique « Langue et Linguistique » mais tous les écrits ont disparu excepté les titres des couvertures qui évoquent toujours l’origine de la langue.
Le conservateur se rend aussitôt à son bureau pour réfléchir sur un rapport à établir pour son supérieur hiérarchique. Le rapport d’incident établi, la directrice reprend ses activités habituelles non sans aller vérifier de temps en temps les ouvrages énigmatiques, et à son grand étonnement, elle retrouve les livres en question intacts, pages blanches noircies de caractères bien lisibles. Embarrassée, elle n’ose dresser un nouveaue raport quand la réponse à sa note d'incident rédigée voilà auparavant intervient :
« Ordre de fermer la bibliothèque à fin d’inspection jusqu’à nouvel ordre »
Une équipe du Ministère concerné est dépêchée sur les lieux pour installer des appareils de surveillance électroniques aux rayons incriminés, et il est conseillé au conservateur lui-même de ne point pénétrer dans les locaux qui posent problème, durant quelques jours.
Durant le temps de la quarantaine, curieusement, une étude est confiée au conservateur de l’Université de Cambridge au Royaume-Uni dans la perspective d’une énième réforme de la langue et son orthographe afin de l’actualiser, l’adapter aux us du temps.
La quarantaine levée à Paris, la directrice reprend son rythme de vie habituel, rendez-vous, audiences et sa méditation le soir.
Cependant, elle constate à nouveau le phénomène des calligraphies qui disparaissent, elle le signale timidement mais on lui répond de ne plus s’en occuper, les ouvrages sont toujours sous surveillance de caméras et détecteurs volumétriques.
Un soir, elle emprunte un précis de philosophie qu’elle désire consulter dans sa chambre avant de dormir ; tout semble normal, elle lit puis pose le docuuuuent quelques instants pour réfléchir une pensée mais lorsqu’elle reprend l'exposé, les signes composant le récit disparaissent devant elle, en direct ; elle prend peur un tant soit peu puis elle entend des bruits indéfinissables dans l’une des salles de conférence. Elle se lève, allume un chandelier et se dirige vers le brouhaha ; elle n’entre pas dans la salle mais à travers une lucarne vitrée, elle aperçoit une multitude de feux follets bruyants qui ont investi l’espace de conférence.
Les bruits se précisent au milieu des flammèches et le conservateur croit reconnaître un discours formulé en une langue en partie inintelligible et méconnue de l’homme ; elle se précipite vers un dictaphone et enregistre ce qui lui semble être un discours polyphonique, un débat, une discussion et quand le phénomène disparaît soudainement < les flammèches parlantes s’éteignent, le silence se fait ) elle retourne dans sa chambre pour analyser l’enregistrement en essayant de le décrypter toute la nuit en vain. Dans la matinée, elle tente un coup de fil anodin au service de surveillance pour savoir si les caméras n’auraient pas capté quelque chose d’étrange mais elle s’entend dire que cette situation ne relevait plus de sa compétence.
La directrice avait senti dès le début des investigations comme une suspicion à son égard ou peut-être comme une énigme déjà connue des autorités. En tout cas, elle sentait bien qu’on voulait la tenir à l’écart de ce qu’elle avait consciencieusement signalé.
Au Ministère concerné, au sein de la cellule qui étudie les anomalies, ce ne sont que vifs débats et interrogations ;
- " les Américains nous auraient fait part d’un cas similaire il y a un an...
- " Et curieusement, quelques jours auparavant, le Pape dans son allocution de Noël exceptionnellement donnée au Royaume-Uni, avait évoqué la maltraitance des hommes par les hommes via les mots, la langue, l’expression."
La nuit suivante, la directrice reprend l’étude de la séquence enregistrée sur son dictaphone quand elle aperçoit comme un idéogramme lumineux et suspendu dans l’air qui lui adresse la parole :
«  Personne ne pourra décrypter notre code qui est hors champ de l’intelligence humaine » s’entend-elle dire et elle se voit invitée à un débat que tiendront les feux parleurs entre eux, dans notre langue qui est aussi la leur, bien plus, « nous sommes ta langue » lui dit l’hologramme parlant.
Elle en reste pantoise et désemparée, l’idéogramme a disparu, elle croit un moment avoir rêvé, elle saisit son magnétophone pour écouter à nouveau, mais il n’y a plus rien, elle rembobine, débobine, presse la touche lecture, la bande magnétique est vierge entièrement. Le conservateur court à son bureau et s’y assoit pour mettre par écrit ce qu’elle vient de vivre mais à la fin de son rapport, quand elle pose son crayon pour relire sa rédaction, quelques mots s’inscrivent d’eux-mêmes sur le papier :
« Un certain vendredi, à Vêpres, espace de conférence, département Sémiologie, vous êtes invitée.»
Vendredi, à vêpres, de la lumière en feu qui parle, qu’est-ce que cette histoire ! Elle tombe alors dans un long soliloque ; j’ai entendu parler d’une physique qui explique pourquoi le feu ne nous brûle point quand on le regarde alors qu’il pourrait très bien nous carboniser via des cordes vibrantes mais là, il s’agit de notre phonation qui nous interpelle, le mot chien écrit va-t-il se mettre à nous mordre se dit-elle !
Malgré l’interdiction de communiquer, la directrice de la B N P tente une visio conférence vers sa collègue de Cambridge qui invite à son tour le conservateur de la Bibliothèque du Congrès à Washington, USA, linguiste lui aussi et ami des deux directrices.
- Nous avons constaté les mêmes phénomènes et les mêmes velléités quant à l’explication à proposer dit l'anglaise.
- N’êtes-vous pas informées, rajoute le conservateur américain que c’est le bibliothécaire du Vatican qui dirige une partie des investigations sur ces mystères, et paraît-il que le Pape a donné consigne de silence à toutes les autorités de la planète, le Grand Rabbin et le Grand Mufti ont même rejoint le Pape dans son conseil.
- Je comprends mieux l’attitude de mes supérieurs se dit la Parisienne, l’affaire est prise au sérieux.
«  sure » terminèrent ses collègues.
- Oui mais prenez note des derniers événements que j'ai vécus, et le croirez, nous avons rendez-vous, enfin, le mystère nous donne rendez-vous ; pouvons-nous nous voir ici à Paris afin de confronter toutes nos informations.
Alors ils décidèrent de se réunir tous les trois quelque part afin de confronter leurs thèses sur ce phénomène et réfléchir sur le crédit à apporter à cet événement.
L’échéance est là, vendredi 20 heures, les trois linguistes de formation se rejoignent dans la salle de conférence et dès leur entrée, tout s'éclaire de photons multicolores, polyphoniques et intelligibles. Puis une voix prédomine sur les autres pour inviter les trois conservateurs à assister au débat mystérieux que les feux follets tiennent entre eux.
Cette voix qui prédomine, c’est le Verbe qui se présente tout en présidant une assemblée de tout un peuple linguistique : substantifs, voyelles, consonnes. Au cours du débat, le Verbe rappelle aux consonnes qu'elles sont chanceuses puisqu'elles peuvent s’exprimer avant les autres dès la naissance du bébé humain car le petit s’exerce déjà à vous faire vivre, vous les consonnes grâce au jeu musculaire des lèvres qui tête le sein de sa mère. Vous êtes les premières à vivre avec des « peuh...meuh... » leur dit-il.
Ce sont surtout les voyelles qui ont souffert continua le Verbe, ce fut douloureux pour vous de passer dans le larynx à cause de raisons anatomiques et physiologiques propres à l’Homme, mais fallait bien composer avec le corps que nous avons choisi dit le Verbe, nous n’avions pas le temps, souvenez-vous, fallait vite qu’on tombe en syntaxe comme on tombe en amour, se laisser paradigmatiser par les sentiments humains, alors nous avons choisi l’Homme qui jouit de la station debout, ce qui lui laisse libre deux membres de plus que le chien comprenez-vous. L'homme peut nous dessiner, nous écrire de ses deux mains sans pour autant cesser de jacasser ou de nous siffler, c’est ça qui nous intéressait...
- C’est bien le grand singe qu’il fallait choisir, un singe qui est devenu Homme après notre passage, ne négligeons pas cela lancèrent les articles.
S’ensuit un débat compliqué entre les articles définis et indéfinis.
C’est ainsi que nos trois linguistes s’entendent révéler que les mots que nous parlons, lisons et écrivons et qui forment notre langue sont en fait des êtres vivants indépendants de l’intelligence et du génie humain, des entités linguistiques surnaturelles, impalpables et qui préexistaient à la pensée simiesque. Le singe ayant gagné la station debout, ces entités linguistiques ont jeté leur dévolu sur l'homme et ont décidé de s’introduire en lui, à son insu ; une intrusion qui a forcé le larynx pour s'installer une grammaire universelle dans le système neuronal du cerveau pour œuvrer avec lui en symbiose, osmose, synergie tout en s’offrant comme outil de communication et de conceptualisation de la pensée humaine qui ne pouvait se matérialiser auparavant. Les êtres linguistiques laissèrent entière liberté aux hommes d’affirmer leurs actions, objectifs et désirs via la langue et la parole que le génie humain pensait avoir créées.
La conférence des feux parlants prend fin sur l’exposé de cette théorie-révélation et les linguistes s’entendent à nouveau invités à une autre réunion capitale et lourde de conséquences cette fois.
Soudainement, nos trois lettrés se retrouvèrent dans l'obscurité et le silence, atones, paralysés par l'aporie. La parisienne émergea la première pour proposer une publication de cette originale théorie sur l'origine du langage ; l'anglaise et l'américain acquiescèrent et ils convinrent de télé-travailler tous les trois pour rédiger la publication.
- On pourrait tout de suite écrire quelques notes d'intention communes pour les professionels concernés avant de se quitter.
De retour chez eux, les premiers articles de nos conservateurs suscitèrent tout de suite l'émotion, et très vite, c'est une révolution intelectuelle et métaphysique qui s'amorce dans le monde entier via détracteurs et partisans de cette nouvelle thèse qui reste néanmoins indémontrable jusqu'à présent comme toutes les thèses sur l'origine de la parole ou l'existence de Dieu.
Quelques semaines s'écoulent, les instruments de surveillance ont été retirés de la bibliothèque nationale de Paris sans qu'ils ne révèlent rien d'anormal excepté des échanges de gazs et de chaleur inexpliqués et sur lesquels réfléchissent toujours les spécialistes désignés pour ce phénomène.
L'ultime rendez-vous est là, les trois conservateurs se rendent au département Sémiologie mais le débat est déjà en cours ; tous les signes linguistiques sont présents, lumineux et bruyants pour nous faire entendre indirectement et dans la confusion qu’après en avoir délibéré, les forces linguistiques victimes de la perversion et mystification du langage polysémique, ont décidé de se retirer du corps humain en lui extirpant le don de la parole.
- « Nous n’avons pas vraiment délibéré... » protestent les articles dans la confusion.
quoi qu'il en soit, la présence des linguistes fut ignorée tout au long du débat.
Les conservateurs se retirèrent sceptiques pour apprendre le lendemain de leur dernière rencontre avec ces entités impalpables que le comité de scientifiques qui planchait sur l’échange énigmatique de gaz à la bibliothèque a été hospitalisé pour troubles du langage. Peu de temps après, c’est un déferlement de nouvelles catastrophiques qui se diffusent un peu partout dans le monde : les sourds-muets retrouvent l’usage de la parole sans explication tandis que d’autres connaissent des problèmes d’élocution ; les ondes radio sont perturbées, les fréquences s’inversent ; dans les bibliothèques, les ouvrages spécifiques traitant de linguistique en général se retrouvent vidés de leurs signes typographiques, en fait tous les supports écrits qui empruntent notre alphabet sont mystérieusement pollués, dénaturés.
Une étude planétaire et pluridisciplinaire est lancée pour essayer de comprendre l’origine de ces anomalies. Physiciens, biologistes, neurologues, tous les scientifiques sont mobilisés voire réquisitionnés. Les linguistes sont priés de revisiter leurs théories sur le langage.
Bientôt c’est toute l’humanité qui s’empare de l’événement pour imposer ses vérités et ses croyances. Les Églises et les sectes s’opposent dans la violence, les idéologies politiques s’effondrent, les suicides collectifs se multiplient, le chaos mondial s’installe.
Parallèlement, un Conseil religieux œcuménique (Juifs, Chrétiens, Musulmans et Bouddhistes) se réunissait en secret depuis longtemps pour réfléchir sur ces phénomènes dont la première manifestation se fit dans une prison qui connut à l’époque un événement particulier.
Ci-joint annexé, l'événément particulier :
L'Amnistie ou le déconfinement de Sophien.
Assis en tailleur sur quatre mètres carré de béton, je me restaurais d'œufs durcis posés sur un journal qui me servait de nappe quand mon attention fut retenue par un imprimé , enrubanné, en noir et blanc, c'était Ben Laden, " inhumé en pleine mer " titrait la presse. j'éloignis respectueusement les coquilles fragmentées de ma nappe-journal et ces reliefs de méditation m'inspirèrent en levant les yeux vers la seule lucarne ouverte sur un coin de ciel grillagé  ; c'est ainsi que j'offris des obsèques cosmiques à la tête déchirée du guide qui s'envola en de multiples papillons bicolores et allègres, entre deux barreaux.
- Matricule 666, Sophien, écroué le...
- Oui, c'est bien moi.
- Prépare tes affaires , tu sors du trou aujourd’hui lança le gardien à travers la porte blindée sans même regarder à l'oeilleton comme d'habitude , " tu vas rejoindre tes codétenus en détention , ensuite vous irez prendre un peu l'air , une grande promenade à ciel ouvert " ricana le geôlier en s'éloignant.
- On a pas nos affaires au mitard cria Sophien , à part votre Bible et mon Coran, et c'était pas prévu pour aujourd'hui la sortie du mitard ! Et c'est pour aller où chef !
- Dans un nouveau monde, plaise à Dieu, et tiens toi prêt je te dis, rétorqua le gardien, on revient dans quinze minutes !
Sophien sentait qu'il se passait quelque chose d'anormal et quelques minutes plus tard , la lourde huisserie de la porte du cachot grinça pour laisser apparaître deux agents masqués.
- On t'accompagne en détention , tu veux rejoindre tes camarades de cellule à l'étage où ailleurs , comme tu veux mon gars. c'est jour de grâce aujourd'hui.
Dans le long couloir menant aux coursives , toutes les fenêtres étaient occultées , l'infirmerie curieusement cadenacée , les surveilants étaient nerveux et d'inquiétantes consignes crachaient de leurs talkie walkie.
- Pourquoi tout est bloqué surveillant, et vous portez des masques maintenant !
- C'est grève générale dans le pays, mais t'inquiète, bon on te remet avec tes collègues de cellule ?
- Oui, j'étais à la 666, comme mon matricule.
- " Bien, recule de trois pas " et aussitôt des soldats armés surgirent pour sécuriser l'ouverture de la lourde porte. On m'engouffra prestement, j'étais avec mes potes.
- Sophien ma gueule, t'es de retour ! T'ont relâché avant l'heure, t'es au courant de ce qui se passe ?
- Pas vraiment Jean, en tout cas ya des flics de partout dans la prison, c'est l'armée je crois et tout est cadenacé du mitard jusqu'ici, bibliothèque, infirmerie, même les cuisines.
- Ca fait trois jours qu'y a plus de gamelle, on nous sert des plats chauds cuisinés gratuit, plus besoin de cantiner mon pote !
- Oui mais ça fait trois jours aussi qu'y a plus de télé, plus de radio, plus d'infos, il se passe quelque chose de pas clair rajouta Pédro un copain de cellule.
- Et Fabien, il a toujours parloir, j'ai envie de fumer...
- On sort plus tous ensemble depuis qu'on est confiné, promenade par groupe de dix, une heure, et les parloirs c'est fini depuis hier je crois, paraît qu'y a un virus qui court mais si tu veux fumer, tu sais quoi, le surveillant qu'était sympa avant que tu partes à l'isolement, il nous a refilé un sachet d'herbe, sans rien dire, planqué dans le plat cuisiné !
- Je crois qu'il a été impressionné par ton exposé sur le djihad à la bibliothèque, c'était lui qu'était de service ce jour là pour le concours d'écriture.
- Le moustachu ?
- Non, le moustachu i reste toujours au quartier du mitard lui !
- Justement le moustachu il est passé me voir au quartier pour parler d'écriture, il m'a offert un thé et il a disparu. Bon je vais m'allonger un peu les gars, vous me prévenez à la gamelle si je m'endors.
- Vas y, et tu peux te rouler une cigarette, le sachet est sous ta couche ma gueule.
Sophien dormait encore quand les repas du soir roulèrent dans les coursives. Pablo était à la fenêtre comme la plupart des détenus, le bras tendu par un miroir à la main entre les barreaux, un miroir qui cherche un visage qui en capture un autre, et bientôt ce sont des centaines de faciès qui rebondissaient de glace en glace à la vitesse du rayon de lumière qui transportait nos grimaces et notre être virtuellement chacun dans la cellule de l'autre.
- Oh Fabien ! T'as du nouveau ?
- Non mais la grande cour est remplie de camions de CRS ! Comme si y'avait émeute !
Les serrures grincèrent, Jean lâcha son miroir pour rejoindre la porte qui s'ouvrait.
- Sophien ! Lève toi, c'est la gamelle !
Un seul surveillant entra pour déposer les barquettes chaudes sur l'unique table de la cellule scellée dans le plancher. Trois autres gardiens se tenaient en retrait sur le seuil.
- Bon appétit les gars, mangez tranquilles, le directeur doit vous parler à tous, après le dîner.
Sophien s' extirpa du lit superposé pour piquer une frite dans la barquette, " du poulet rôti ! C'est le plat chaud du dimanche, on le paye ça en principe !
- Nos pécules n'ont pas bougé tout ce mois, l'Administration n'a rien piqué, tout est gratuit depuis que t'es allé au mitard , c'est bizarre, et ils nous expliquent rien, à part cette histoire de grève générale et d'un virus qui court...
- C'était quoi les nouvelles du monde au dernier parloir de Fabien ?
Une cuisse de poulet à la bouche Jean répondit " T'es au courant pour B Laden ! "
- Oui, le moustachu m'a laissé un journal censuré, le dernier soir au quartier d'isolement, et faut dire " bi smella " Jean avant de manger...
- Et bien, suite à ça, l'Iran a été bombardé et les coréens ont tout de suite riposté en faisant sauter une base américaine en Europe, chez nous je crois, en France...
- Et depuis, ya plus de télé continua Pedro, plus de radio, et les parloirs ont été suspendus à cause d'un grave virus qui disent.
Un concert de postillons crépita dans le micro haut perché de la prison, le directeur toussa faiblement avant son annonce inouïe :
« Votre attention s'il vous plaît, il est informé à la population pénale qu'une amnistie générale vient d'être décrétée, vous êtes tous concernés sans exception, les formalités de sortie se feront demain matin, par petits groupes, préparez vos affaires, on viendra vous chercher pour le greffe demain à la première heure, la libération prendra effet immédiatement dès la levée d'écrou. Je vous souhaite bonne nuit à tous. »
- C'est quoi cette blague ! Tous libérés comme ça !
- T'y crois toi, tu vas voir qu'ils vont nous transférer dans une autre taule et i veulent pas nous le dire !
- Ouais, c'est pour çà qu'ya tous les camions CRS dans la grande cour.
Sophien rejoignit son lit pour y déployer une couvrante sur le sol, il y enfourna ses effets personnels, essentiellement quelques photos, beaucoup de courrier et des vêtements. Il attrapa les quatre coins de la couverture pour les nouer puis soupesa le balluchon ainsi formé sur son dos ; c'est ça un paquetage en prison.
- Demain à la première heure il a dit le directeur, moi je préfère être fin prêt quand ils viendront, je la sens pas cette nouvelle.
Les autres firent de même, " tu vas où Jean si on nous libère vraiment ? "
- Plus de nouvelles de la famille répondit-il, mais si ça concerne toutes les taules cette amnistie, j'ai des potes à la centrale de Poissy que je devais retrouver, en principe on a droit à des titres de transports gratuits quand on est libéré...
- Sais pas si le service social fonctionne encore ici, tout est bloqué dans notre prison.
- Moi je m'en fiche, du moment qu'on soit à l'air libre lança Fabien, ça me dérange pas de dormir à la belle étoile.
La nuit passa à se raconter des histoires sans projets pour échapper à l'inédit de la situation d'un lendemain qui nous faisait peur. Dès matines, des pas bottés martelèrent le sol des couloirs, les forces de l'ordre prenaient déjà position dans les coursives ; on pouvait les voir grâce à l'œilletton de la porte dont on avait cassé le petit carreau de verre afin de pouvoir repousser le volet extérieur qui bouchait l'œil de bœuf ; il suffisait de fixer un morceau de miroir sur le manche d'une brosse à dent que l'on glissait à travers l'oeilleton, et on voyait tout ce qui se passe hors de notre cellule.
L'heure de la sortie arriva, l'extraction se fit par groupes de trois, cellule après cellule. On nous mena au greffe d'abord, toujours escortés de gardiens nerveux ; confrontation d'empruntes, remise de nos papiers d'identité et bijoux pour certains.
- Tiens ! Ta carte est périmée Sophien, c'est bizarre, c'est nous qui la renouvelons pourtant !
Ensuite c'est le vestiaire pour des vêtements qui dormaient là depuis plusieurs années souvent ; on abandonnait nos effets surannés trop inquiets et pressés de franchir le dernier sas avant la grande promenade.
Lorsqu’ils franchirent les hautes portes de la prison, balluchons sur le dos, en file indienne à une distance respectable les uns des autres, les prisonniers croisèrent des citadins qui eux intégraient la prison, valise à la main, en bousculade.
Un mégaphone hurla " mais qu'est ce que vous faites bon dieu ! Les admissions c'est quand ils seront tous sortis !
Une autre voix fusa " Sors pas Sophien ! Reste avec nous  le ciel est empoisonné ! "
Les prisonniers apprirent très vite qu'une catastrophe nucléaire venait de se produire ; l'Etat réquisitionnait toutes les bâtisses aux murs très épais pouvant servir d'abri et confinement.
C'est ainsi qu'on offrit à tous les détenus une létale liberté , au grand air !
Mais les rapports sur la question furent tenus secrets sur ordre du Vatican jusqu'au jour où l'internement en asile psychiatrique du bibliothécaire du Pape se sut, il prétendait que les caractères d’imprimerie disparaissaient sous ses yeux et que les mots écrits échappés dans l’espace de la salle de lecture lui parlaient !
( Extrait d'une scène où Simon, secrétaire du Pape et Sophien perdent la parole. ) :
" On s'attendait tous à une catastrophe climatique mais c'est un ravage spirituel qui nous est tombé dessus. Les premières anomalies frappèrent surtout les professionnels de l'audio visuel et les bibliothécaires, comme Sophien, un prétendu terroriste interné dans une maison centrale pour djihadisme qui s'est tout de même vu confier un poste de bibliothécaire dans la prison, suite à sa bonne conduite. Bien sûr il aimait lire les réflexions théologiques, mais un don de livres de la Maison de la Radio à la Pénitentiaire française lui font découvrir des thèmes improbables en détention, la cosmologie, l'origine de la parole et l'astrophysique qui ébranlent sa foi en l'islam, du moins tel qu'il se présente aujourd'hui.
Est cité aussi Simon, un secrétaire personnel du pape, interné lui aussi dans la lecture d'essais linguistiques. Simon travaillait sur un passage de l'Apocalypse biblique quand il tomba sur un missel exempt de signes ; seul se lisait sur la première page « Apocalypse du Verbe » expression qui n'a jamais figuré dans la Bible.
- Je lisais encore quelques mots sur cet ouvrage cette nuit Saint Père, mais constatez, les pages sont vides et blanches pour l'heure !
- Dieu du Ciel ! Etablissez un rapport d'incident comme il se doit Simon, nous irons prier ensuite.
Le Pape retourna seul dans la bibliothèque pour retrouver " L'Histoire de la Langue " un essai que consultait souvent Simon mais à l'ouverture du manuscrit, seule la première page offrait à lire : « Au commencement était le Verbe » les autres feuillets étaient vidés de leurs phrases. Le Saint Père s'agenouilla tremblant en se signant puis rejoignit Simon devenu subitement muet.
Dans le même temps, Sophien perdait lui aussi le don de la parole et fut transporté à l'infirmerie de la prison."
Le Conseil œcuménique dont les commissions ne consistaient en fait qu’à échafauder des stratagèmes pour récupérer et exploiter le mystère, a dû finalement se résoudre à rendre publiques ses conclusions. Tous les services de renseignements de la planète se tenaient sur le qui-vive ; les instances religieuses rejoignent la thèse du conservateur parisien arguant d’un ultime secret non encore révélé car incompris mais signalé depuis longtemps à la Mecque et sur le mur des Lamentations à Jérusalem jusqu’à ce que cet événement apporte un éclairage terrible au mystère.
Les Nations Unies sont saisies, son Secrétaire Général et le Conseil œcuménique annoncent au monde une allocution planétaire et sa Sainteté le pape en personne prendra la parole pour préparer l’humanité à l’événement extraordinaire, inouï, à savoir un rendez-vous universel, venu du ciel, sans préciser de quelle nature et avec qui.
Entrez en prière, recueillez-vous et rassemblez-vous fraternellement nous adjura le Pape en boucle sur toutes les ondes, et attendez le signe qui ne saurait nous faire languir.
Bien que le doute règne encore, beaucoup s’agenouillent quotidiennement pour prier en famille, entre amis, en communion jusqu’à un certain vendredi, au crépuscule, soudainement le ciel s’embrase de feux multicolores qui prennent la forme d’idéogrammes, des textes-messages se lisent et s’entendent jusqu’au firmament tels des hologrammes enflammés de tous nos alphabets. Puis c’est une voix qui se fait entendre, intelligible par tous, Une seule voix qui recouvre toute la planète au milieu d’un feu dessinant le mot " Verbum " en un arc-en-ciel.
C’est alors que tous les êtres vivants et parlants de la planète perdent l’usage de la parole, soudainement et simultanément. C’est la panique et l’effroi sur terre, beaucoup perdent connaissance en réalisant leur mutité puis la voix du Verbe résonne à nouveau dans le ciel :
« Babel n’a point suffi, cette apocalypse peut-être ! »
Tous les hommes se jettent à terre soumis en pleurant en priant muettement. C’est alors que le vœu s'exauce, l’humanité recouvre la parole dans la prière.
C'est ainsi qu'on nous confirma que la science des hommes avait vu juste, du concept d'expasion jusqu'à la théorie des cordes mais nous avons failli par la parole véhiculée et manipulatrice. Que Dieu nous pardonne, nous sommes ses fractales quasi abouties après tout.
Mais ce n'est pas l'épilogue conclut le synthétiseur vocal, car nous savons dorénavant que nous ne sommes plus seuls, il existe des entités vivantes et intelligentes qui s'animent en nous et nous animent.
« N'ayez plus peur lança le Pape, le mur de Plank est tombé, Un nouveau monde est né ! »

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