Chiche !

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"Je coupe. Une mèche après l’autre. L'eau oxygénée maintenant. Blond platine au final. Jean Seberg dans « A bout de souffle ». J’aimerais être aussi belle. J’ai juste les cheveux courts"  [+]

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« Chiche ? » : c’est le mot que j’ai entendu le plus souvent dans la bouche de mon frère. Je me demande même s’il n’a pas su le prononcer avant les traditionnels « Maman » et « Papa ». Très tôt, il a mis au point un rituel immuable. Il commençait par planter son regard sombre dans le mien, puis me lançait un défi et ponctuait sa proposition en assénant ce fameux « Chiche ? ». Il le prononçait toujours de manière à ce que je perçoive une pointe d’interrogation, ce qui m’aurait théoriquement laissé deux possibilités : l’acceptation ou le refus. Mais pour lui, la seule réponse possible à cette question était évidemment mon accord au défi préalable. J’ai compris très tôt que répondre « Pas chiche » n’était pas une option envisageable. Quelle que soit la crainte que m’inspirait ce nouveau challenge, donner mon accord était plus simple que de subir la colère de mon frère. Bien que les activités proposées soient généralement de nature à me terroriser, le sentiment de culpabilité que je ne manquais pas de ressentir en ayant peur de le décevoir me fit accepter tous ses délires. C’est pourquoi je répondais invariablement : « Chiche ! ».
Ce frangin auquel je ne savais pas dire non était mon « petit frère » jumeau. Pourquoi « petit frère » en parlant de jumeaux me direz-vous ? La raison est toute simple, bien que peu courante : nous sommes nés de la division d’un même œuf, ce qui nous range dans la catégorie rare des monozygotes. Par une coïncidence extraordinaire, cette division a eu lieu de manière tardive, après la formation du placenta, nous avons donc partagé la même cavité amniotique pendant près de neuf mois et nous sommes devenus ce que le corps médical appelle : des jumeaux monozygotes monochorioniques et biamniotiques. Sur un plan statistique, c’est une particularité extrêmement peu courante. La cerise sur le gâteau est venue de la date et de l’heure de l’accouchement de notre mère. Le hasard a voulu qu’elle se précipite à l’hôpital le 31 décembre 1999 en fin de soirée. Je suis né à 23h55, j’ai immédiatement été nommé Primo. Mon frère est né le 1er janvier 2000 à 00h05 et comme nos parents l’avaient décidé, il a reçu le prénom de Segundo. Les particularités exceptionnelles de nos naissances à cheval sur deux siècles, la charge émotionnelle de nos prénoms et la publicité qui fut faite à l’époque autour de cet accouchement extraordinaire ont contribué, je pense, à ce destin hors du commun que nous allions subir.
À quel âge commence la jalousie ? Cette question m’a toujours obnubilé. J’ai longtemps refusé d’admettre que la meilleure réponse était : « le jour de la naissance ». Je dois ajouter bien évidemment : « dans notre cas ». Je doute fort que ce raisonnement s’applique à tous les autres frères et sœurs du monde entier, qu’ils soient jumeaux ou non. Quoiqu’il en soit, cette hypothèse m’est apparue rapidement comme une évidence. Il y avait quelque chose qui clochait dans nos rapports fraternels. Était-ce dû au fait qu’en étant le premier, je monopolisais plus d’attention ? Je n’en suis pas sûr. Mon frère souhaitait-il essayer de rattraper ce retard ? C’était bien évidemment impossible, les dix minutes, et un siècle, qui nous séparaient étaient figés à jamais dans nos destinées. J’ai pensé que c’était peut-être le caractère irréductible de cette différence qui était à l’origine de son acrimonie à mon égard. Je me suis en fait posé ce genre de question toute ma vie et j’ai envisagé bien des réponses tout en lui trouvant des milliers d’excuses. C’était mon frère et je l’aimais plus que tout au monde, alors j’ai été patient, tolérant et compréhensif, mais j’ai fini par comprendre que son premier cri ne résultait pas de la brûlure de l’air dans ses poumons à sa première inspiration, mais d’une déclaration de guerre à mon égard.
Quand j’évoque nos plus vieux souvenirs communs, ils sont peuplés de jouets arrachés des mains, de morsures et de griffures, de bousculades et de pleurs. La nature humaine étant ainsi faite, la responsabilité de la moitié de ces chamailleries aurait dû m’incomber. Dans notre cas, point de « constat à l’amiable » pour partager les torts, Segundo était systématiquement mon bourreau et j’étais son unique souffre-douleur.
Passée la prime enfance, dès que nous avons appris à parler, marcher, courir, escalader, je me suis cantonné dans le rôle du suiveur. Segundo avait l’initiative des activités, des mensonges et des échappées. Sitôt après avoir compris le sens de l’expression : « Chiche ? » et le pouvoir qu’elle lui conférait sur moi, elle ne quitta sa bouche. Il développa très vite une théorie selon laquelle nous devions tout essayer, tout tenter. De préférence, ces expérimentations devaient être dangereuses et difficiles ; à son avis, nous devions sortir renforcés de ces tentatives. Toujours selon lui, notre gémellité profonde nous permettait d’aborder à égalité de chances les challenges compliqués qu’il imaginait sans cesse. Malheureusement, si nos capacités physiques étaient proches, il ne semblait pas connaître la peur, alors que pour ma part, c’était un poison qui me rongeait de l’intérieur et qui me faisait toujours perdre une partie de mes moyens.
Une anecdote particulière, lorsque nous avions environ dix ans, semble montrer un changement de direction dans l’évolution de nos rapports. Nous avions fait nôtre ce jeu d’adresse qui consiste à poser la main bien à plat sur une surface lisse, pour ensuite planter la lame d’un canif le plus rapidement possible entre nos phalanges, tout en s’approchant au maximum de la commissure des doigts. Segundo me montrait le couteau ouvert sur la paume de sa main, d’un hochement brusque de la tête, il projetait son menton en avant, il allumait alors une lueur de défi dans son regard et prononçait le mot fatidique : « Chiche ? » Il excellait à ce jeu au cours duquel il m’obligeait à aller de plus en plus vite, ce qui ne manquait jamais de finir par une entaille sur un de mes doigts. Le sang qui coulait était pour lui le signe de la victoire. Curieusement, je m’en voulais surtout de ne pas être aussi adroit que lui, j’aurais tant voulu être un adversaire à sa mesure. Je reportais la responsabilité de mon échec sur mon incapacité à être « l’ainé » qui éduque son petit frère. Les parties inopinées de ce jeu m’inspiraient une telle crainte, que je décidai un jour de m’entrainer en cachette avec un couteau à beurre : le bout rond et les bords épais m’évitèrent bien des coupures. Je souhaitais ainsi pouvoir enfin assumer ce statut de grand frère et aussi me rendre admirable aux yeux de mon jumeau. Je ne souhaitais pas avec cette préparation sortir vainqueur du jeu. Non, ce qui m’importait vraiment c’était ce respect que je voulais qu’il manifeste à mon égard, car j’aurais réussi cette épreuve dans laquelle j’avais déjà tant de fois échoué. Tous mes moments de solitude furent désormais consacrés à ma préparation. J’arrivais même, à force d’entrainements, à réussir cet exercice tout en conservant les yeux fermés. Un couteau pointu et tranchant avait remplacé depuis longtemps l’inoffensif couteau à bout rond. Il me suffisait d’effectuer deux ou trois aller-retour, les yeux ouverts, pour prendre mes repères et l’habitude me permettait alors de réussir cet exploit prodigieux. Un jour, nous étions seuls à la maison, Segundo vint me voir. Il tenait dans sa main le grand couteau de cuisine que nous n’avions pas le droit de manipuler, la lame étant maintenue tranchante en permanence par les affutages successifs de notre père. Le rituel de la mimique de mon frère se déroula sous mes yeux inquiets pour finir par le mot fatidique : « Chiche ? » Le ton, par contre, n’était pas courant ; pour la première fois, j’ai perçu une note de méchanceté dans sa provocation. Ses yeux brillaient étrangement et le sourire sadique qui se dessinait sur ses lèvres laissait penser qu’il se délectait à l’avance de la coupure profonde que je n’allais pas manquer de m’infliger. Nous devions faire cinq aller-retour par manche, le temps affiché par un chronomètre indiquerait qui avait gagné. Comme à son habitude, Segundo débuta le jeu : 14 secondes ! Je pris le couteau et effectuai facilement à mon tour les va-et-vient entre mes doigts : 13 secondes ! L’incrédulité qui put se lire dans son regard pendant un court instant laissa bien vite la place à une fureur froide. Jamais encore je ne l’avais battu. Il releva une fois de plus le menton et dit :
— Revanche en moins de 13 secondes, Chiche ?
Calmement, j’acquiesçai de la tête et, la voix mal assurée, je lui proposai :
— En moins de 13 secondes, mais les yeux fermés, Chiche ?
Surpris de ma surenchère, il accepta néanmoins d’un simple clignement de paupières. J’avais encore le couteau entre les mains, je plaçai la paume bien à plat sur la table, je fis comme à mon habitude trois passages lents en mémorisant bien les espaces entre mes doigts. Je laissais la pointe effilée de la lame juste à droite de mon pouce.
— Quand tu veux, dis-je après avoir pris une profonde inspiration.
Il ne me laissa aucun répit et décompta immédiatement :
— Trois, deux, un, top !
Le cliquetis de la mise en route du chronomètre déclencha la sarabande du couteau qui vola autour de mes doigts. À aucun moment, ni la pointe ni le bord acéré n’effleurèrent mes phalanges. Après avoir compté les cinquante impacts de la pointe sur la table, j’ouvris les yeux. Segundo avait les yeux rivés sur le chronomètre, il fixait incrédule le temps affiché : 12 secondes ! Il arracha plus qu’il ne me prit le couteau des mains, il me tendit le chronomètre et se mit en position. Je tentais alors de le dissuader.
— J’ai triché Segundo, je me suis entrainé en cachette, si tu essayes les yeux fermés avec ce couteau tu vas te faire très mal. Tu n’es pas obligé de le faire. Allez, on arrête. Tu as gagné.
— Pas question, quand on dit Chiche, c’est Chiche !
Il était déjà en place, il avait fait comme moi auparavant quelques aller et retour avec le couteau en essayant de mémoriser les espaces. Il ferma les paupières et me dit :
— C’est quand tu veux.
— Trois, deux, un, top !
La pointe du couteau sur la table ne résonna que trois fois. En lieu et place de ce qui devait être le quatrième coup, il y eut le son étouffé de la lame pénétrant la chair et butant sur l’os de son annulaire. Segundo ne cria pas, il ne pleura pas non plus, il jeta un bref coup d’œil à son doigt ensanglanté, comme si ce n’était pas important. Ses yeux vinrent se plonger dans les miens, j’essayai d’affronter son regard, mais tout ce que je pus apercevoir pendant ce court instant me fit peur. Et pourtant, nous n’étions que des enfants.
Comme à mon habitude, j’endossai devant nos parents la responsabilité de cet accident. Comme à son habitude, il ne me remercia pas.
Après cet épisode, je décidai de ne plus jamais renouveler ce genre d’expérience. Je n’en eus pas non plus le loisir. Segundo avait bien retenu la leçon et les épreuves qu’il me proposa à partir de ce jour furent à chaque fois différentes. Elles concernaient presque exclusivement des domaines où il excellait, la conduite des deux roues ou des voitures de sport par exemple, ou bien encore tout ce qui se regroupe dans la catégorie des « sports extrêmes ». Nous grandissions et les possibilités qui s’offraient à lui de me tester devenaient chaque jour plus étendues. En vieillissant, notre ressemblance ne s’était pas atténuée ; hormis les cicatrices qui ornaient mon corps, il aurait été bien difficile de nous différencier. Son enveloppe physique n’avait eu que très rarement à subir les dommages que nos jeux dangereux pouvaient infliger. Le vestige de la coupure qui ornait l’annulaire de sa main gauche était en réalité la seule trace visible et indélébile de son unique défaite. Où qu’il soit, il avait pour habitude de poser sa main droite sur sa main gauche, pour cacher cette infamie qu’il avait dû un jour subir.
Il semblait toujours insatisfait de mon comportement face aux risques des jeux qu’il inventait sans cesse. Il ne cessait de me reprocher mon manque d’engagement. Un jour que je me retrouvais hospitalisé avec une vilaine fracture ouverte à la jambe, consécutive à une chute à ski, il insista pour me prouver que j’aurais dû aborder la difficulté plus rapidement. Dans mon for intérieur, je savais bien qu’en allant plus vite, j’aurais pu me tuer… Je reconnaissais qu’il était passé à toute allure avant moi dans ce passage dangereux, bien évidemment avec une facilité déconcertante. Mais tout ce qu’il était capable d’accomplir, je n’avais malheureusement pas les qualités suffisantes pour le réussir dans les mêmes conditions. Il arrivait toujours à me faire culpabiliser et il devenait impossible de me soustraire à ses challenges. Je voulais aussi qu’il sache que je faisais tout cela par amour pour lui. Je n’espérais rien en retour, si ce n’est qu’il me considère comme son frère et que nous puissions profiter du simple bonheur d’être ensemble.
En grandissant, je cultivai ce paradoxe extraordinaire : je ne pouvais pas me passer de mon frère jumeau, mais le temps que nous passions ensemble finissait invariablement par un défi que j’avais toutes les peines du monde à relever. Psychologiquement aussi, je percevais l’évolution de son comportement, je sentais cette rancœur grandir en lui. Pourtant, comme un grand frère, je comprenais et je pardonnais. Je me rattachais en permanence à l’espoir secret que tout ceci aurait un jour une fin, et que toutes ces péripéties deviendraient des anecdotes dont on rigole à la fin des repas de famille. Je ne me suis pas assez méfié de la noirceur qui s’étendait sur lui. Nous étions à la fois si proches et si différents, bien des aspects de nos personnalités respectives étaient antagoniques. Je manquais aussi cruellement d’objectivité, je lui trouvais toujours des excuses pour l’affranchir de ce qui n’était pourtant que de la méchanceté à mon égard.
Et puis il y a eu ces vacances en Thaïlande. Nous avions alors vingt-cinq ans, nous devions partir sans nos petites amies respectives. C’est bien évidemment lui qui était à l’initiative de ce voyage. Il m’avait promis une escapade entre frangins, un « road trip » pour se retrouver et prendre du bon temps. Il avait prononcé le mot magique à plusieurs reprises, en insistant, jusqu’à ce que je cède une fois de plus. Au début du voyage, j’ai cru le moment tant espéré enfin arrivé. Nous partagions les mêmes chambres d’hôtel, les journées s’écoulaient entre les plages de rêves et les excursions dans la jungle. Je redoutais à tout instant d’avoir à attraper un serpent par la queue ou de manger une fricassée de scorpions, il n’en fut rien. Nous parlâmes beaucoup de notre enfance, je le sentis même ému au récit de toutes mes peurs pour exécuter ses défis. De son côté, il ne cessait de me dire le plaisir qu’il avait à profiter de ce périple avec moi. La veille de notre départ, après une soirée particulièrement arrosée, nous déambulions, saouls comme des cochons, dans le quartier rouge de Bangkok. Épaule contre épaule, nous essayions de nous frayer un chemin au milieu des prostituées qui nous proposaient leurs services. Mon cerveau était de plus en plus embrumé, et toute volonté semblait s’en être échappée. Les couleurs commençaient à se mélanger dans mes yeux et les perspectives avaient tendance à s’exagérer. Je ressentais les mêmes sensations que le jour de nos dix-huit ans quand Segundo m’avait « forcé » à prendre de l’ecstasy. Nous nous arrêtâmes devant un bordel particulièrement sordide. Segundo se plaça en face de moi, ses deux mains sur mes épaules. Je discernai bien la lueur maléfique qui venait de s’allumer dans son regard, mais les effets de l’alcool annihilaient toutes mes résistances. Une fraction de seconde, j’ai envisagé que mon frère ait pu me droguer. Il m’aurait fallu bien plus de lucidité qu’il ne m’en restait pour approfondir cette hypothèse…
— Chiche ? me dit-il
Et il ajouta immédiatement :
— Et sans capote, façon roulette russe !
— N’importe quoi, lui répondis-je, plus en bafouillant qu’en parlant clairement.
— Chiche ? dit-il de nouveau, mais avec cette fois l’intonation que je redoutais tant.
— T’es trop con… balbutiais-je, déjà vaincu.
— Tu as des capotes ? me demanda-t-il.
— Oui, regarde, une boite toute neuve. Je ne m’en suis pas servi.
— Donne-les-moi ! dit-il en s’emparant des préservatifs. Allez ! Vas-y en premier.
Je me rappelle vaguement qu’il m’a pris la main pour me conduire à l’intérieur du bordel, il a choisi pour moi une prostituée et nous a poussés dans la chambre. Je l’ai vu donner une fortune à la fille pour qu’elle accepte un client sans capote. Une fois sur le lit, elle m’a déshabillé. J’étais tellement défoncé qu’elle a dû me sucer et me branler pendant une éternité pour me faire durcir. Segundo, qui était resté dans la chambre, m’encourageait depuis le fauteuil dans lequel il s’était avachi. Il ne restait dans mon champ de vision qu’une forme sombre et des cheveux fous qui dansaient pendant que la fille me chevauchait. Je ne sais même pas si j’ai joui, je me suis retrouvé nu sur le fauteuil à la place de Segundo, je lui ai alors dit :
— Chiche ?
— Et il a répondu : chiche !
Je l’ai vu se diriger vers la prostituée, se déshabiller à son tour. Ils se sont couchés et mon esprit embrouillé s’est déconnecté de cette réalité. Je n’étais plus dans mon corps, j’observai cette scène de dessus, comme si je volais. Je voyais Segundo faire l’amour à une prostituée dans un bordel de Bangkok sans que cela ne me provoque la moindre gêne ou culpabilité. J’étais complètement ivre et défoncé.
Je ne sais pas comment j’ai regagné l’hôtel. Le lendemain matin, je ne me rappelais que très partiellement notre soirée. Seule la gueule de bois monumentale que j’allais mettre deux jours à évacuer resterait présente à tout jamais dans ma mémoire. Même si ce voyage ne se terminait pas très bien, il restait néanmoins comme un excellent souvenir grâce aux moments exceptionnels passés avec mon frère adoré.
Quelque temps après notre retour en France, une « grippe » terrible me cloua au lit. Les examens sanguins prescrits à la recherche d’une infection ou d’une anémie ne trouvèrent que le VIH. Je passais alors des journées entières prostré, ne comprenant où et quand j’avais pu être contaminé. Ma petite amie ne crut pas un instant mes explications vaseuses et incomplètes. Comment lui en vouloir ? Elle fit ses bagages le jour même. La seule explication possible avait obligatoirement sa source en Thaïlande, et la seule case de mon emploi du temps que je ne pouvais remplir de façon sure et certaine concernait cette dernière soirée de beuverie avec mon frère. Lui seul pouvait m’aider à faire la lumière sur cette énigme.
J’ai insisté au téléphone pour qu’il passe me voir. Une bonne semaine s’était écoulée depuis l’annonce de ma maladie, j’avais eu le temps d’échafauder les pires scénarios et d’accumuler plus de rancœur à son égard qu’au cours des vingt-cinq années précédentes. Quand je lui ai ouvert la porte, il a eu un imperceptible mouvement de recul, probablement en percevant pour la première fois de la dureté dans mon regard. La discussion qui s’est déroulée ce jour fut terrible, tant je voyais enfin Segundo tel qu’il était. Je lui avouais ma contamination. Bien évidemment, il ne concéda rien, pour lui j’étais juste « bourré » et c’était aussi de ma faute si je ne tenais pas l’alcool. Il confirma l’épisode avec la pute, tout en insistant sur le fait qu’il avait pris le même risque que moi, donc ce n’était pas sa responsabilité si je venais de tomber malade. Mais pour la première fois de ma vie, je percevais ses propos sans le filtre qui avait obscurci mon jugement jusqu’à présent. Il mit fin à cette conversation en regrettant du bout des lèvres la maladie qui me frappait. Une évidence me traversa l’esprit pendant que je refermais la porte derrière lui : les capotes ! Je me précipitais vers le débarras pour fouiller mon sac de voyage. Dans une poche latérale, je trouvais les préservatifs. Après avoir vérifié sur le paquet la quantité contenue, je déchirai fébrilement le carton et éparpillai à même le sol les petits emballages individuels. J’ai eu beau compter et recompter, j’arrivais toujours à onze alors que l’emballage indiquait douze ! La vérité éclata devant moi, c’était évidemment Segundo qui avait utilisé la capote manquante. Abasourdi, je m’écroulai au sol, et c’est à ce moment précis que les souvenirs me revinrent clairement. Bangkok, la cuite, le bordel, la pute et Segundo qui m’arrachait les capotes des mains. Une vie qui s’effondre. Tous ces efforts pour amadouer mon double que j’aimais tant et recevoir en pleine face la violence de cet échec. J’étais anéanti.
Les jours qui suivirent furent sombres et désespérés. Je partageais mon temps entre les recherches sur internet concernant le VIH et le désespoir que m’inspirait ma relation avec mon frère. Je ne lui avais pas encore fait part de mes dernières découvertes et des épisodes qui étaient revenus à ma mémoire, mais il se tenait soigneusement à l’écart, on aurait dit qu’il avait deviné tout ce que je savais. C’est en naviguant au hasard sur le net que je suis tombé sur un site qui vendait des armes en ligne. J’ai échafaudé alors le plan le plus foireux et le plus misérable qui soit pour me venger de mon frère. J’ai commandé deux revolvers identiques, des répliques de Pietta 1862, calibre 36, munitions comprises. La seule contrainte étant d’être majeur et de pouvoir justifier de son identité. C’est le barillet équipant ces revolvers qui m’a décidé pour cet achat. Segundo aimait les challenges et le risque, il allait être servi. Avant de le convier à passer me voir, j’ai longuement répété la scène que j’avais imaginée. J’ai repensé en permanence à mon entrainement avec le couteau quand nous étions enfants, je n’éprouvais plus de nostalgie, rien que de l’amertume et de la déception. La nouvelle perception que j’avais de toutes ces années passées ne faisait que renforcer ma détermination. Quand j’ai jugé ma préparation parfaite, je me suis mis en place. J’ai téléphoné à Segundo et je lui ai demandé de passer me voir. Il ne me restait plus qu’à l’attendre, ce que j’ai fait tranquillement. Il est arrivé trois heures plus tard, j’avais passé tout ce temps parfaitement immobile, à réfléchir. Je me disais que si je trouvais une seule bonne raison de l’épargner, je n’aurais qu’à modifier mon projet et choisir une issue moins radicale. Quand il a sonné, ma décision était toujours sans appel. Je ne me suis pas déplacé, je suis resté assis derrière la table que j’avais recouverte d’une grande nappe blanche dont les pans tombaient jusqu’au sol. J’ai crié.
— Entre !
Il a ouvert la porte et s’est avancé lentement, visiblement inquiété par ma mise en scène. De manière étrange, la maladie et sa possible issue fatale avaient changé la donne. Je percevais pour la première fois de ma vie que j’avais un ascendant sur mon frère. J’étais devenu le maître du jeu. J’ai désigné de la main la chaise me faisant face de l’autre côté de la table.
— Assieds-toi !
Il obtempéra en silence, comme hypnotisé par mon autorité nouvelle.
— Bonjour Segundo.
— Bonjour Primo.
— Tu es toujours aussi joueur ? dis-je en sortant un revolver du tiroir ouvert au-dessus de mes genoux et en le déposant entre nous
— Oui, mais qu’est-ce que…
— Tais-toi ! Tu dois juste dire : chiche ou pas chiche.
Je n’attendis pas sa réponse, j’ouvris ma main droite qui contenait un petit cylindre cuivré. Je lui tendis la balle pendant que de mon autre main je poussai l’arme vers lui.
— Tu introduis la balle, tu fais tourner le barillet, ensuite, c’est moi qui commence.
Mon ton était sans appel. Je le connaissais trop bien, il ne pouvait pas reculer. Ses mains tremblèrent légèrement quand il plaça le projectile dans son logement. Il tint le revolver à l’horizontale et avec le plat de la main, il fit tourner le barillet. Le cliquetis lugubre ajouta encore à la tension extrême qui régnait. Comme une roue de loterie dans une fête foraine, le mécanisme sembla hésiter entre deux emplacements avant de basculer sur sa position définitive. Nos regards restaient soudés l’un à l’autre, je ne baissais pas les yeux, je savais que je n’avais rien à perdre. Je lui ai pris l’arme des mains, je l’ai placée sur ma tempe et sans attendre, j’ai pressé la détente…
« Clic ! »
J’en étais sûr ! En répétant mon plan, j’avais envisagé que le coup pouvait partir. C’eut été une fin moins glorieuse, mais j’avais la certitude absolue de réussir, car je n’avais plus peur de rien, plus peur de mon frère, plus peur de mourir, plus peur de le décevoir non plus. Il me fallait mettre la dernière partie de mon plan à exécution. De dessous la table, je déplaçais ma jambe, ce qui eut pour effet de tendre un fil de nylon qui reliait ma cheville à un vase en équilibre sur le bord d’une étagère. La poterie se fracassa au sol. Segundo, surpris, détourna une seconde son regard de moi. Un temps largement suffisant pour escamoter le premier revolver et le remplacer par le second chargé à ras la gueule de six balles !
— Ne t’inquiète pas des conneries de cet abruti de chat, dis-je en faisant tourner le barillet à mon tour.
J’ai posé le revolver devant moi et pour la première fois de ma vie, sans aucun trémolo dans la voix, les yeux dans les yeux, sans sourciller, j’ai dit haut et fort :
— Chiche ?
Et j’ai ajouté en le foudroyant du regard :
— Sans capote !
Ces deux derniers mots l’ont déstabilisé. La peur a troublé un instant son regard. Mais, comme toujours, il ne pensait pas pouvoir perdre ne serait ce qu’une seule partie face à moi. Il s’est emparé rapidement de l’arme et sans hésiter une fraction de seconde, l’a pointée sur sa tempe tout en appuyant sur la gâchette.
Il est tombé raide mort devant moi. Pendant que la tache de sang s’élargissait sur la nappe blanche. J’ai saisi le deuxième revolver qui était sur mes genoux, je l’ai de nouveau approché de ma tempe. J’ai actionné la détente à plusieurs reprises. Le percuteur a rencontré l’arrière de la balle à la cinquième tentative.

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Flo Lam · il y a
Ecriture fluide pour une histoire bien ficelée qui fait froid dans le dos...Merci!
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Hermann Sboniek · il y a
Merci à vous, cette histoire était bien seule depuis de longs mois 🙂🙂
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Burak Bakkar · il y a
Bravoo ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
Donnez moi votre avis !

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Camille Lallemand · il y a
Incroyable ! Prix mérité, bravo.
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Camille.
Je ne peux que partager votre analyse :-) :-)
Merci de votre lecture et pour ce commentaire.

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Lise Dupuis · il y a
J'ai décroché un peu au milieu du texte parce que je perdais intérêt mais j'ai persisté et je n'ai pas regretté. Je me suis rendue jusqu'au bout. Bravo!
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Lise.
Encore une fois, je vous réponds bien tardivement.
C'est une nouvelle un peu longue ( par rapport à la plupart des textes de S.E. ) Cela permet de développer un peu plus les caractères des personnages, merci d'avoir persévéré jusqu'à la chute.

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charlotte willcad · il y a
Horriblement glauque, ne serait-ce déjà que la relation malsaine des deux frères. J'ai adoré! C'est très bien écrit et l'histoire est super... Merci pour les frissons qu'elle m'aura procuré!
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Charlotte
Merci pour ce texte déjà ancien, j'aime beaucoup écrire ce genre d'histoires :-)

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jusyfa *** Julien · il y a
Bonsoir Hermann , vous m'avez lu et j'ai apprécié plusieurs de vos textes, sans vouloir vous obliger, je vous propose :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/un-nombre-d-or-revelateur
Actuellement en finale.
Julien.

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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Julien
Pardon pour cette réponse tardive, je profite du confinement pour mettre à jour mes réponses sous les commentaires de mes textes, comme je n'efface rien, je commence à avoir du stock !!!
J'ai déjà lu et voté pour ce texte que j'ai apprécié, je n'ai pas été le seul, puisque je vois qu'il a été désigné lauréat !! Bravo.
A bientôt.

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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Je viens de découvrir.
J'ai aimé et je me suis abonné.
C'est très douloureux tout cela.
C'est bien raconté.
JE SUIS AU :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/digoinaises-corps-et-ame

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Hermann Sboniek · il y a
Merci beaucoup Mohamed.
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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Moi aussi, je te remercie par avance.
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Isa. C · il y a
J'ai aimé.. 🙂
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Agathe.
C'est sympa de le dire :-) Merci !!

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Isa D · il y a
Une écriture et une histoire parfaitement maîtrisées.
Bravo !

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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Isa.
Merci beaucoup :-)

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Sylvie Neveu · il y a
Et hop, une autre joie : te savoir là, Hermann !
Merci encore
Merci

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Hermann Sboniek · il y a
Merci Sylvie, tu as encore un petit peu changé de nom 😊 une métamorphose ??
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Sylvie Neveu · il y a
Oui, un vent de liberté.
Tu sais, je quitte l'hôpital aujourd'hui. Même pas fatiguée, ma voix quasi intacte mais j'ecris peu. Peut-être a cause de toutes ces grands decisions de vie.
Tu crois que ça va revenir, Hermann ?

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