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Chambre à louer

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Il pleut. Encore et encore, il pleut.
Non loin d'un village de France perdu au beau milieu du XIX ème siècle où la prodigieuse ascension industrielle, pourtant si emblématique de cette ère n'a pu trouver place ; marche un homme, l'air grave, la mine sombre.
Émile, qui porte avec lourdeur ses cinquante printemps, revient du bourg du village d'à-côté où il y a passé le début de la nuit. Jamais, de son vivant, il ne pourra se flatter de toutes ses soirées sauvagement consommées à quelques kilomètres de chez lui. Ivrogne triste et violemment notoire, Émile n'est pas avare de méfaits. Entre autre viols et bagarres, il a l'amour de la fraude et ne manque pas une occasion pour se jouer du premier venu, argent à la clef ou non.
Seulement, il s'agit bien là de ses moindres vices. En effet, voilà des années maintenant, qu'il se livre à un odieux commerce, où il n'est ni tout à fait victime, ni tout à fait bourreau.
Il y a quatorze ans, sa femme mourut en couches, et d'elle sortit leur fille morte-née. À cette époque, l'on ne peut pas dire qu'Émile fut un honnête homme, mais il avait au moins le mérite d'aimer sincèrement son épouse, et la savoir enceinte était pour lui une douce joie, annonciatrice de meilleurs jours. Il est curieux que cet homme ait pu ressentir de si hautes émotions, mais la bienveillance féminine avait adoucit son mauvais tempérament et ses lugubres penchants.
Ainsi, les deux seules êtres capables de le rendre un tant soit peu bon, périrent. Sa douleur fut-elle qu'il vieillit de dix années en l'espace de quelques jours. Ses forces le quittèrent vite, et sa raison, quoique déjà pantelante se déroba. Dans sa maison, fort humble, il demeura trois jours et trois nuits. Veillant sa femme et son enfant, qui des fades teintes de la mort ne tardèrent pas à se colorer, il psalmodiait d'inaudibles paroles, l’œil creux et le souffle sec. Ce n'est seulement qu'au lendemain de la troisième nuit, qu'il se décida à enterrer les deux corps. Tenant lieu de dernière demeure, un trou, derrière la maison, où les deux femmes s'enlaceraient pour toujours.
Lui-même ne sait si ce qui se passa par la suite fut le résultat de ses absurdes prières où si sa simple aura nauséabonde n'avait suffit à inviter le Mal chez lui.
Car au terme de cette affreuse veillée, un pleur lui fit ouvrir sa porte. Ce qu'il découvrit à son pas, le transporta de joie. Là, se tenait un nourrisson, portrait craché de sa fille disparue.
Personne ne sut jamais exactement quelles furent les tragiques circonstances entourant la naissance de cet enfant providentiel. Émile annonça le décès de sa femme, et la survie de sa fille aux habitants du village voisin, et ce terrible événement resta à moitié dévoilé.
Émile baptisa cet enfant Virginie, et plus elle grandissait, plus il sentait une infecte terreur monter en lui. Les premières questions vinrent très tôt. Virginie était anormalement éveillée, et elle savait déjà parler et marcher aussi correctement que son père à l'âge de trois ans. Or, Émile n'était pas dupe. Paysans de père en fils, sa famille n'avait jamais porté le gène de l'instruction, et, paix à son âme, sa femme non plus. Mais les choses se gâtèrent lorsque la fille eut cinq ans, et avec eux, ses premières menstrues. Quel genre de monstre était-ce ?
Devenu incapable de travailler aux champs, il avait commencé à louer la chambre qu'à l'époque sa femme et lui destinaient à un second enfant. En effet, même si la région où il habitait n'attirait pas de nombreux visiteurs, elle servait d'étapes entre les différents villages et ce système lui permettait de subvenir, certes maigrement, aux besoins de Virginie et aux siens.
Cependant, un miracle ne venant jamais seul, il connut rapidement l'odieuse contrepartie à assumer pour la résurrection de sa fille. Un jour qu'un voyageur demeurait chez lui, il s'étonna de l'absence de Virginie dans sa chambre. Constatant qu'elle n'était nulle part, il se rendit dans celle que l'homme occupait. La porte était entrouverte, et ce qu'il y vit le porta au comble de l'horreur.
Là, gisait le corps sans vie, nu, et sanguinolent de l'hôte. À ses côtés, Virginie, dont les yeux profondément noirs roucoulaient de plaisir, se caressait le ventre devenu gros.
Émile découvrit ce qu'était sa petite fille. Une infâme créature pondeuse, vomie au monde pour répandre l'ordure. Depuis cet instant, elle le tint sous sa coupe et lui infligea la quête éperdue de nouveaux amants à dévorer, d'hommes vigoureux voués à l'inséminer. De ce ventre fécond, naquirent de nombreux « enfants », qu'Émile plaça à la cave, selon les ordres de Virginie. D'années en années, elle gagna en force, et elle ne mit plus bas à l'intérieur. Elle s'éloignait dans le bois près de la demeure et accomplissait cet acte dans une frénésie ravageuse. Jamais Émile ne sut ce qu'il s'y passait exactement, car Dieu l'en garde, il ne devait pas y participer. Seules les plaintes de sa fille et d'indescriptibles voix gutturales l'atteignaient. Émile était prêt à supporter n'importe quoi pour sa Virginie.
Plusieurs années se déroulèrent ainsi ; les voyageurs venaient, dormaient et mourraient chez eux. Mais depuis un certain temps, de moins en moins de monde séjournait dans les environs. Une pluie diluvienne s'abattait régulièrement, ce qui ôtait à cet endroit le peu d'attraction qu'il possédait. Émile finit donc par devoir chasser lui-même les victimes de son enfant.
Seulement, ce soir il n'avait trouvé personne. Et bien qu'il eût bu jusqu'à la lie, il n'avait pas la folie de s'enhardir. Car Virginie l'attendait...
Plus il se rapprochait de sa maison et plus son cœur s'emplissait d'effroi, plus ses muscles se contractaient, plus ses yeux s'agitaient et plus ses nerfs s'étiolaient...
Quand enfin il arriva, la porte s'ouvrit lentement, et de l'embrasure émergea ce qui semblait être la plus douce des créatures.
Virginie, dans sa modeste étoffe de paysanne le fixait. Elle regarda derrière lui, et comme elle n'aperçut personne d'autre, elle lui siffla :
« As-tu donc été incapable de me trouver quoique ce soit ? »
Les yeux d'Émile hurlaient, ceux de Virginie brûlaient. Désemparé, il ne savait que répondre, il baissa la tête honteusement.
« Allez, réponds ! Dis moi que tu n'as trouvé personne, dis moi que plus personne ne veut suivre un pauvre hère comme toi ! »
Virginie le pinçait en vociférant, puis elle lui tourna le dos tandis qu'il rentrait à l'intérieur.
Il conserva son silence.
« Ça ne devait pas arriver. Tu aurais dû emmener un homme. Tu sais que c'était le dernier jour pour me féconder. Il ne reste que deux heures Émile, deux heures ! »
Sur ces derniers mots, les poings de Virginie se serrèrent et la gorge d'Émile se noua. Il osa cependant parler pour la première fois : « Tu as raison, plus personne ne veut me suivre. Encore moins avec cette pluie. Notre maison est trop éloignée du village, aucun être conscient ne s'aventurerait si loin pour suivre un copain de beuverie, et...
Virginie le stoppa net :
-Un copain de beuverie ? Voudrais-tu dire que tu t'enivres avec mon bétail ?
Et vivement, Émile rétorqua :
-Comment crois-tu que les hommes acceptent de venir ? Nous avons besoin qu'ils boivent. La promesse d'une femme à la chair tendre ne leur suffit plus, ce n'est que les sens étourdis par l'éthanol qu'ils ont la folie de marcher en ma compagnie, jusqu'ici. Si je pouvais relouer cette foutue chambre, crois-bien que je le ferais ! »
Le visage de Virginie se tordit de haine et elle s'avança tout près de son père:
« Peut-être est-ce de ma faute alors ? Peut-être ne suis-je pas assez jolie pour ces messieurs... ? Et toi papa ? Me trouves-tu jolie papa ? »
Elle avait prononcé ces paroles en souriant férocement, mais loin d'en avoir fini, elle poursuivit en minaudant. « Tu es jaloux des autres hommes papa, tu es jaloux qu'ils me prennent, moi, ta fille, alors que toi tu n'es qu'un bon-à-rien. Regarde moi bien, vois-tu cette lourde poitrine qui pointe orgueilleusement vers toi ? Tu en as toujours crevé d'envie, avoue-le ! »
Émile la regardait, horrifié. Bien sûr, jamais il n'avait fait attention à l'âge durant ses dégoûtantes escapades, mais jamais, Ô grand jamais il n'avait voulu lui faire de mal.
Il restait bouche-bée.
« Oh et cesses-donc de prendre cet air ennuyé ! C'est de ta faute si nous en sommes là ce soir. Tu sais ce que ton échec signifie. »
Émile sentit un spasme d'horreur lui caressait l'échine, car en effet, le jour tant redouté depuis des années était arrivé. L'Infâme portait à son comble.
« N'y-a-t-il pas une autre solution ? Suis-je obligé de faire ça ? Et si je ne veux pas ?!
-Si tu ne veux pas ?! Mais que crois-tu être ? Quel privilège devrais-je t'accorder ? Tu n'es que viande Émile ! Et mon seul regret soit que ta carne faisande, qu'elle pourrisse !
-Pourtant sans moi tu es sans secours, sans ressources ! Comment vas-tu trouver des hommes ?
Virginie arpentait furieusement la pièce, puis elle pointa son doigt vengeur vers Émile, de ses lèvres roses s'échappait la voix rocailleuse d'une très vieille femme :
« Tu n'as été qu'un accessoire temporaire. Puisque c'est ainsi, je me débrouillerais sans toi. Mais ce soir Émile, ce soir... Je fais de toi un père pour la seconde fois ! »
Il suffoquait et suait abondamment, le doigt que Virginie pointait vers lui l'empêchait de respirer, il haletait terriblement ! Un long murmure s'échappa de sa gorge et ses yeux
s'exorbitèrent quand il vit sa fille se débarrasser de sa robe. Elle émettait un faible sifflement, et s'avançait vers lui en ondulant. Elle pressait ses seins l'un contre l'autre, en descendant ses mains lentement vers son bas ventre... À chaque pas son sexe saignait. Véritable plaie ouverte il gouttait avidement sur le plancher, et investissait la moindre rainure du bois. Ses cuisses couleur d'albâtre rougissaient à vue d’œil, car enfin ce fut une véritable fontaine cramoisie lorsqu'elle se trouva tout près d'Émile. De son sang émergeait une odeur intense de sauge brûlée. Elle se mit sur la pointe des pieds et prononça les mots d'une langue inédite dans son oreille, mi-soufflée, mi-tranchante.
Émile et ses habits chutèrent, et son sexe se leva.
Virginie dans un mugissement formidable se rua sur lui, et s'empala avec toute la haine imaginable sur le pauvre homme. Émile hurla, l'intérieur de la femme était d'un acide brûlant, il sentait la douleur se propager de sa verge à son ventre, de son ventre à ses épaules et de ses épaules à l'étuve qu'était devenu son crâne ! Les vas-et-viens bestiaux de la jeune fille diffusaient ce satané poison, tant est si bien qu'il devint incapable de bouger. Il voyait cependant le visage de Virginie se déformer au fil de l'acte, elle affichait un rictus tordu duquel s'échappait une salive fumante qui lui brûlait les yeux.
Tout autour de lui divaguait, cette odeur de sauge, cette affreuse odeur de sauge emplissait ses narines et incendiait ses muqueuses/ Il aurait voulu mourir plutôt que d'avoir à subir cet ineffable tourment. Mais la vile créature alla de plus belle, et ce fut dans un abominable râle qu'elle reçu en elle la semence si nécessaire à sa survie.
Quant au pauvre homme, au corps et à l'esprit traumatisé, cela lui fit l'impression qu'on avait excisé son âme, qu'on l'avait arraché à lui même de façon irrémédiable.
Elle se retira lentement, les pupilles dilatées et les narines palpitantes. L'acte était consommé. Elle se tenait debout près de lui et l'observait, lui et son vit charpie redevenu court. Elle resta quelques instants ainsi, le regard froid voilé par des ombres fugaces prisonnières de ses paupières. Elle se détourna et Émile put se mouvoir.
Il souffrait mille maux, car le venin qu'elle lui avait injecté ne s'était pas tout à fait dissipé. Il regarda ses mains, ses bras, son ventre, son sexe... Son corps entier était vitriolé. Émile pleura, doucement au début, avec beaucoup de retenue. Il craignait les remontrances de Virginie. Puis, il se mit à geindre plus fort, et alors qu'il s'étonnait du silence de sa fille, il regarda dans sa direction. Virginie s'était réfugiée dans le coin de la pièce, et son ventre commençait déjà à grossir.
Elle jappait de douleur et serrait les dents à se les briser. Virginie semblait souffrir à un tel point qu'Émile oublia sa peur un instant et éprouva un tel élan de pitié pour elle, qu'il se sentit prêt à se lever pour lui porter secours.
Mais elle obtempéra : « Arrière vermine, ne m'approche pas ! »
Elle bavait énormément, de ses commissures sortait une mousse nauséabonde tandis qu'elle glapissait, pareil à un animal blessé. Émile était stupéfait d'assister pour la première fois à cette incroyable métamorphose. Plus il avait peur et plus le ventre de Virginie s'arrondissait, grossissait, gonflait, enflait d'une insoutenable manière.
Mais cela ne se faisait pas progressivement, ni sur la totalité de son ventre, non. Le bas d'abord montait et descendait, tordant sa chair et frappant ses entrailles ; puis le haut s'affaissait à tel point qu'il laissait voir un creux de peau.
Virginie hurlait, hurlait ! Ses yeux roulaient dans ses orbites, et semblant perdre la raison elle se mit à rire en regardant Émile, elle riait même aux éclats. La gestation se déroula ainsi pendant presque une demi-heure, une demi-heure de folie et de dégoût purs ; durant laquelle elle ne cessa de passer d'un état à un autre ; où elle perdait presque conscience et où elle rejaillissait brusquement.
Puis, une fois le ventre parfaitement rond, le calme vint. Durant quelques minutes, chacun reprit son souffle et ses esprits.
Émile était totalement abasourdi, et bien qu'il fut habitué aux grossesses expéditives de sa fille, y assister était d'un tout autre ordre et dépassait tout ce qu'il connaissait.
Néanmoins, le pauvre homme n'eut le temps que d'un court répit, car déjà Virginie s'était remise debout et alors qu'elle affichait un sourire carnassier, elle lui tint ces paroles:
« En route Émile ! Tu vas bientôt être père et grand-père à la fois ! »
En disant cela, elle courut vers lui avec une agilité remarquable et l'enflure lui tenant désormais place de ventre rebondissait dans un pathétique gargouillis. Elle lui saisit le pied gauche et voulut l'entraîner hors de la pièce. Émile écorchait le parquet de ses ongles en tentant d'échapper à son emprise, il hurlait si fort que sa gorge avait un goût de sang. Mais Virginie, que la grossesse semblait avoir pourvu d'une force incroyable eut très vite raison de lui, et bientôt, ses ongles se retrouvèrent à griffer le seuil de sa maison.
Dehors, la pluie battait à tout rompre. Émile, qui se faisait cruellement traîner par terre, se mit à avaler de la boue en grande quantité, ses cris se mêlaient à elle dans un affreux gargarisme. Malheureusement, la fille avançait de plus en plus vite, et il ne pouvait que voir sa maison, ce lieu où tant de maux furent répandus, s'éloigner progressivement.
Cependant, alors qu'ils s'approchaient encore davantage du bois, un événement lui glaça les os et lui broya le sang.
Là, devant la porte restée ouverte de sa demeure, se tenaient, verdies et pourrissantes, sa femme et sa fille. Mais ce qui le plongea dans une indicible terreur n'était pas tant leurs funèbres mises, que la révélation qu'elles indurent... Car enfin, si son épouse portait leur défunt enfant ? À qui, celui qui le tirait, appartenait-il ? Émile comprit à quel point ces quatorze années il s'était fourvoyé. Jamais sa Virginie n'était revenue. La créature qu'il avait élevé n'était qu'une putride malfaçon de son enfant ; et non pas le miracle pour lequel il avait tant prié. Jamais elle n'avait ressuscité, et jamais elle n'avait vécu.
La cruelle et fausse Virginie n'était qu'une ruse pour le mener à propager l'Innommable !
Émile voulut appeler celles qu'il avait tant chéri, mais le monstre l'en empêcha en lui assénant ces fatales paroles : « Il faut bien que tu sois peu malin pour avoir autant été berné par une petite fille comme moi. De la viande morte, c'est de la viande morte ! Jamais ta fille n'aurait pu revenir, bougre d'idiot. Mais ils ont bien fait les choses je dois dire, car aussi mauvais que tu puisses être, tu es considérablement affaibli par ton côté fleur bleue. Tu ne rechignes pas à brasser la saleté, et qui plus est, tu le fais par amour ? Jamais je n'aurais pu rêver meilleur complice. »
C'en fût-trop pour Émile qui l'asséna d'insultes et la maudit pour l'éternité.
Comme seule réponse, le rire distordu de la femelle enceinte, qui se dispersait dans le bois qu'ils avaient atteint, et trouvait écho à la cime des arbres.
Ils arrivèrent à l'orée d'une clairière à peine éclairée par les rayons de lune argentés.
L'odieuse Virginie jeta Émile dans un coin, et elle prit place au centre.
Son corps nu et déformé reflétait l'étrange lumière de l'astre, la pluie rendait sa peau luisante comme celle d'un serpent.
Elle écarta ses jambes et entonna un hymne inintelligible pour le pauvre Émile, qui, il le savait, ne présageait rien de bon... La langue qu'elle pratiquait était un mélange de « r » et de « o », sa voix avait un timbre très organique et les sons qui s'extirpaient de sa gorge venaient du plus profond de ses viscères.
Peu à peu, il entendit une autre plainte émerger, noyée, sourde au début. Puis, petit à petit, la clameur se fit davantage entendre. Elle semblait venir de plus loin que le bois, et plus elle se faisait forte, plus Émile savait d'où elle provenait... De la cave de sa maison !
L'immonde marmaille qu'il entassait depuis tant d'années répondait à l'appel de sa mère. Bientôt ce fut un assourdissant mélange de voix et de mots qui retentissait à ses oreilles, cela lui faisait mal, il sentait son cerveau comme pénétré par d'innombrables aiguilles. Mais à l'horreur de cette scène s'ajouta celle de l'accouchement de la diablesse.
Elle poursuivait son obscure litanie, la tête rejetée en arrière ; et elle se mit à saigner par tous ses orifices. Tout doucement, l'odeur de sauge brûlée envahit la clairière, et alors qu'une ombre émergeait de l'obscurité celle de souffre s'y mêla.
Les fragrances confondues firent prodigieusement vomir Émile, dans un affreux mélange de boue, de bile, de pluie et de sang. Il avait horreur de cet endroit, il ne pouvait pas supporter tous ces cris et cette atmosphère viciée !
Mais un autre bruit le ramena encore plus vivement à ce à quoi il était en train d'assister... Le bruit de chair que l'on déchire.
Car l'épouvantable jeune fille se faisait déchiqueter l'utérus, grignoter l'estomac, éventrer le vagin ! Et elle ricanait, plus sardonique que jamais.
Là était sa véritable jouissance. Cette chose, cette bête n'était plus qu'un immense sexe vulgaire, ouvert au ciel et aux damnés... Émile n'en croyait pas ses yeux, et délivré depuis peu de la pitié qu'il portait à sa prétendue fille, il savourait chaque seconde où il voyait ce corps à peine pubère se flétrir et se consumer, dans une vorace satisfaction.
Mais la fausse Virginie n'était pas chose à se laisser moquer, si bien qu'elle hurla dans un trémolos d'excitation : « Fils et filles ! Enfants maudits, objets d'effroi ! Brisez vos chaînes, venez-à moi ! »
C'est dans un tumulte d'épouvante que se rapprochèrent les inaudibles voix, Émile ne nourrissait plus aucune fierté à voir cette plaie se faire dévorer. Il avait peur. Plus que jamais, il avait peur. Il sentait les haleines fétides des marmots démoniaques qui arrivaient à grands pas.
Pendant ce temps, la sorcière accouchait de son immonde enfant, ou plutôt, celui-ci s'en extirpait. Lorsque ceux qu'elle avait appelé arrivèrent dans la clairière, plus aucune voix, plus aucun son ne se fit entendre... Tous attendaient l'arrivée du nouveau-né.
Émile, qui de ses forces, avait été vidé, attendait avec le même calme religieux, la crainte en plus.
Puis, un pleur gargouillant surgit de la matrice ravagée. Un être difforme, à la fontanelle extraordinairement gonflée, aux bras poilus, au nez épaté, aux yeux suintants, à l'odeur abjecte fut présenté à l'assemblée.
« C'est un fils ! hurlait-elle. « Regardez le comme votre frère, car il a jaillit de moi, votre Mère ! »
Sa panse réduite en bouillie, commençait cependant à cicatriser, et ce, à une vitesse folle. Bientôt, elle pût se tenir debout, et entourée de tous ces monstres orphelins de père, elle se dirigea vers Émile et ils l'encerclèrent.
« À toi, mon dernier fils, l'honneur de prendre ce qui m'a pris. Mange ton père ! Dévore ses yeux et son pauvre foie !»
L'insupportable vision se jeta goulûment sur l'homme, le mordit, le lécha, le croqua, l'avala, le mangea, l'ingurgita, le dévora ! Si bien qu'enfin, plus rien d'Émile il ne resta.
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