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Hier on a abattu mon ami Dufresne.

Nous étions voisins lui et moi. Nous nous connaissions depuis plus de quatre-vingt ans. En fait, nous avions grandi ensemble, à quelques dizaines de mètres à peine l’un de l’autre.
Dufresne souffrait de l’agrile depuis déjà un certain temps et savait que sa fin était proche. Son feuillage avait presque disparu et sa ramure s’était affreusement asséchée sous l’assaut persistant de cette sale bestiole. Les oiseaux l’avaient déserté et il était maintenant là, seul, dans son grand jardin à attendre l’inéluctable issue. Il est demeuré serein jusqu’à la fin, jusqu’au jour où les émondeurs sont venus. Pour les individus comme nous, l’euthanasie a toujours existé et aucun débat de société ne préside à la décision de mettre fin à nos jours.

Il y a une trentaine d’années, c’est toute la famille Delorme qui y est passée. Une véritable hécatombe. Une maladie venue de Hollande a décimé tout le clan au grand complet en l’espace de quelques années à peine Il y eut une époque où ils se dressaient fièrement. Je pouvais les apercevoir de ma position. J’étais déjà un grand chêne à cette époque mais les Delorme, croyez-moi, c’était quelque chose ! Une grande noblesse coulait dans leur sève. Majestueux et austères à la fois, ils ne passaient pas inaperçus. Bordant chaque côté de la grande avenue telle une allée impériale, ils avaient vu déambuler de grandes personnalités, dont Charles de Gaulle en personne lors de sa mémorable visite en 1967. Tous leurs congénères enviaient leur panache et l’envergure de leur houppier, à la forme si caractéristique. On eut cru qu’ils dureraient mille ans. Pourtant, ils ont succombé eux aussi. Comme tous les arbres, ils sont morts debout.

Je suis le seul survivant d’une génération d’arbres qui a cohabité dans ce quartier pendant des décennies. On m’a planté au début du vingtième siècle peu après que la maison eut été construite. Lucien voulait montrer à son petit garçon Simon combien les arbres sont importants et qu’il fallait en planter au moins un dans sa vie. Quand on m’a amené ici, je n’étais qu’une jeune pousse de chêne que Lucien avait ramassée dans la forêt, quelque part du côté de St-Hyppolite. J’entends encore ses mots au petit Simon, qui n’avait que deux ans à peine à ce moment.
« Regarde bien Simon. C’est un chêne. Comme toi, il est tout petit aujourd’hui, mais bientôt il deviendra grand et fort. Il faudra en prendre soin, bien l’arroser et le couvrir durant les premiers hivers afin qu’il survive. »
L’automne arrivé, Lucien et Simon me recouvraient d’une toile de jute et renchaussaient mon jeune tronc. Il en fut ainsi pendant mes sept premières années dans cette maison, jusqu’à ce que je sois assez fort pour résister seul aux affres de l’hiver. À partir de ce moment, ma croissance s’accéléra et bientôt je commençai à produire mes premiers fruits que je répandais tout autour et que les écureuils venaient ramasser, à la grande joie de Simon et de ses petites sœurs Chantale et Louise qui rigolaient du va-et-vient incessant de ces agiles petits rongeurs qui, à l’époque, n’étaient pas aussi nombreux en ville qu’ils le sont aujourd’hui. Et lorsque mes branches furent assez fortes et mon houppier fut tel que je produisis une ombre large et ample, Lucien fabriqua une grande table de bois qu’il installa à mes pieds et où la famille au complet s’asseyait pour dîner ou souper les fins de semaines d’été. De mes hauteurs, je participais à ma façon à ces joyeuses réunions, prodiguant l’ombre bienveillante durant les canicules estivales et m’imprégnant de la joie contagieuse qui émanait de ces repas champêtres où les rires fusaient et les enfants couraient, jouaient et s’élançaient sur la balançoire que Lucien avait installée avec deux grosses cordes sur une de mes grandes branches basses. Leur vie tout comme la mienne se distillait au rythme des cycles saisonniers. L’automne, les enfants empilaient mes feuilles rouge vif tombées au sol et s’amusaient à s’en recouvrir. L’été, ils passaient de longues heures sur mes branches dans la cabane que Lucien leur avait construite. Une fois, ils y ont même passé la nuit. Et jusque durant les longs hivers où toute vie semblait s’arrêter, je pouvais apercevoir le feu dans la cheminée du salon et les enfants assis sur les genoux de Lucien pendant que Marie tricotait. Cette vision me rappelait que nous étions unis eux et moi par quelque chose de plus grand que ma seule présence immobile dans leur cour. Il me semblait que mes racines, en s’enfonçant profondément dans le sol, rejoignaient l’âme de la maisonnée pour s’en abreuver et m’en transmettre une partie de l’essence. Je sentais, je savais que j’étais un membre à part entière de cette famille.

Pourtant, petit à petit, les enfants sont venus moins souvent. Au début, ce fut Simon qui partit puis, quelques années après, ce furent Chantal et enfin Louise. Pendant un temps, il n’y eut plus que Lucien et Marie. Je regardais la vieille cabane de bois sur mes branches, abandonnée depuis maintenant des années. Les gens pensent que nous, les arbres, nous ne ressentons rien. Que nous ne sommes que des végétaux, de la matière ligneuse, sans émotions et sans âme, tout juste bons à faire de l’ombre, du bois de chauffage ou des matériaux de construction. Mais ils ont tort. Moi, par exemple, j’ai la fibre sensible. Quand les choses vont mal je me fais de la mauvaise sève et j’ai le tronc noué. Et lorsque nous parlons entre arbres, nous n’avons pas la langue de bois. Quand Lucien est monté démanteler la vieille cabane des enfants, j’en ai ressenti une profonde mélancolie et un vide immense. Et lorsque Simon, maintenant un homme, est venu à la maison avec sa petite fille et que, peu à peu, la cour s’est repeuplée à nouveau des petits-enfants de Lucien et Marie, ma sève s’est remise à couler avec la vigueur de ma jeunesse. Il y avait des années que mon feuillage n’avait pas été aussi abondant et touffu, même Lucien et Marie s’en rendirent compte et recommencèrent à porter davantage attention à moi. Ils réinstallèrent la veille balançoire sur ma branche basse non sans l’avoir préalablement repeinte et réparée. La vie renaissait, reprenait son cours. Un nouveau cycle recommençait. J’étais heureux comme avant.
Puis, par un bel après-midi de la fin d’octobre, alors que Lucien s’affairait tranquillement à ramasser mes feuilles mortes, il s’arrêta brusquement et laissa tomber le balai-japonais tout en portant ses deux mains à sa poitrine. Il tomba à genoux et s’affaissa ensuite lentement sur le côté sans prononcer un mot. Il me fallait faire quelque chose pour alerter Marie, attirer son attention pour qu’elle sorte prestement vers la cour mais je ne parvins à rien faire. Jamais ma condition de végétal immobile et silencieux ne m’avait pesé comme à ce moment-là. Lorsque Marie finit par sortir, à peine une dizaine de minutes plus tard, elle trouva Lucien sans vie à quelques mètres à peine de mon tronc. Un rayon de soleil oblique, qui traversait ma ramure automnale dégarnie, illuminait son visage inerte. Ses yeux encore entrouverts semblaient exprimer la surprise d’être ainsi terrassé sans avertissement. J’assistai avec désolation à l’arrivée des ambulanciers et je frémis encore en me rappelant le déchirant cri de douleur de Marie alors que son Lucien quittait cette vie et sa maison. Je me souviens de ce que j’éprouvai à ce moment-là, cette immense culpabilité à l’idée que sa crise cardiaque fut sans doute causée par l’effort de ramasser mes feuilles alors que, par le passé, cette activité lui avait procuré tant de joie quand les enfants étaient encore tout petits. L’ironie de ce constat rendait ma peine encore plus aiguë.

Dans les semaines et les mois qui suivirent, Marie reçut fréquemment la visite de ses enfants, soucieux de ne pas la laisser seule dans cette grande maison qui fut la sienne durant presque soixante-dix années. Pourtant, elle n’était pas seule, j’étais là, moi, pour veiller sur elle, à ma manière. L’absence de Lucien pesait à Marie tout comme elle me pesait à moi. Nous vivions tous les deux l’un à côté de l’autre en ressentant cette atroce nostalgie, à la limite du supportable. Bientôt, elle se laissa pourtant convaincre qu’elle ne pouvait plus demeurer dans la maison. Elle partit s’installer chez Chantale et on mit la maison en vente.

Le mois dernier les nouveaux propriétaires de la maison ont finalement emménagé. Une famille de cinq. Les premiers jours, je n’ai pas trop compris pourquoi ils venaient régulièrement prendre toutes sortes de mesures autour de moi accompagnés de différentes personnes. Je les voyais discuter entre eux, indifférents à ma présence, faisant des grands signes tout en plaçant des piquets sur le sol. Avant-hier, j’ai finalement réalisé le sort qu’ils me réservent. Demain on viendra m’abattre, comme ils l’ont fait avec mon ami Dufresne, afin de faire de la place pour installer une piscine hors-terre.

PRIX

Image de Hiver 2019
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jam · il y a
Bien aimé
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Keith Simmonds · il y a
Un texte bien écrit, touchant et plein de mélancolie ! Mes voix !
Une invitation à découvrir “Le Vortex” qui est en FINALE pour la
Matinale en Cavale 2019, et vous ne serez pas déçu ! Merci
d’avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-vortex-1

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Lydwine van Deinse · il y a
J'adore ! Autant que j'aime les arbres et la nature en général. Ces arbres sont mes supports de méditation, car je vis en leur sein. Encore bravo !
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M. Iraje · il y a
Un jour prochain, "feu" l'humanité sera sans bois, ni loi ☺☺☺
En attendant, je te propose de découvrir ce qui se cache derrière les musiques ... https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/derriere-les-musiques

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Sophie Defaix · il y a
J'ai adoré la vie de ce chêne, témoin muet de nos existences !
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Mendoza · il y a
Merci Sophie.
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Samia.mbodong · il y a
Quelle mélancolie dans votre texte. Vous nous captivez avec cette ode aux arbres sans entrer dans tous les clichés. Votre écriture coule et vous êtes agréable à suivre. Bravo, les arbres ont une ame bien sûr.
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Mendoza · il y a
Merci Samia
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Zouzou · il y a
Au même titre que les animaux , quelle sublime sensation d'entendre parler Dame Nature...+ 5
En lice Poésie avec ' Au cœur de l'hiver ' si vous aimez...

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Stéphane Baï · il y a
Très créatif de faire parler l'arbre. Qui mieux que lui peut nous faire part de tout ce qu'il ressent. Ce texte qui relate une tragique réalité est d'une poétique "franchise". J'aime, je vote et je partage ce texte. Chapeau à vous, Mendoza. Si ça vous dit de lire et voter mon poème...
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/six-cas-tristes

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Mendoza · il y a
Merci Stéphane
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Maud Garnier · il y a
J'adore les arbres... je suis toujours triste de voir des troncs alignés sur des camions sur les routes comme autant de cercueils roulants... vous donnez très bien la parole à ce vieux chêne.
Je serais contente si vous vouliez bien venir lire mon texte pour la matinale "Les fantaisies oniriques de la destiné" ☺
je vous donne 5 voix pour ce vieux pauvre chêne🌱🌳🍁🍃🌿

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Mendoza · il y a
Merci Maud. Je ne manquerai pas de lire votre texte.
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Keita L'optimiste · il y a
Je vous donne mes voix pour vous encourager.je vous invite à découvrir mon sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/apparait-maintenant afin de voter ok merci
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