Belle-maman

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Coeur veillant, heureux de pouvoir partager mes écrits, je lis toutes les oeuvres avec intérêt et suis enchanté de ces rencontres littéraires. A bientôt sur vos pages  [+]

Image de Été 2021
Anne-Marie se réveilla avec la sensation désagréable d'étouffer et constata sans surprise l'heure digitale affichée par le radio-réveil : 3 h 12. Elle subissait ces réveils nocturnes sans raison depuis environ une semaine et ne parvenait pas à se rendormir par la suite.
Elle se leva pour faire circuler le sang dans ses jambes engourdies et massa ses cuisses gonflées avec énergie. C'était pour ses rigueurs climatiques que le choix d'Anne-Marie et de feu son époux s'était porté sur cette région de l'Est comme lieu de résidence, après avoir passé la moitié de leur vie dans la campagne lyonnaise. De leur union raisonnable était né un fils unique, Patrick, qui avait fait le choix cruel et incompréhensible de s'installer à Palavas-les-Flots, petite station balnéaire de la côte méditerranéenne. Elle avait vécu ce départ comme un arrachement et une trahison.
Elle abhorrait les langueurs méridionales de ce climat vicieux. Du vivant de son mari, les visites régulières qu'ils rendaient à leur fils étaient ponctuées par ses plaintes au sujet de la chaleur malsaine, de la vulgarité des gens du midi qui étalaient sans complexe leur excentricité et leurs ventres ballonnés de graisse. Elle-même n'était pas un modèle de minceur, mais elle justifiait sa taille épaisse en faisant référence à la solidité travailleuse des gens de l'Est.
Elle se dit qu'il aurait fallu qu'elle laissât le chauffage éteint la nuit pour éviter la moiteur de sa sueur dans les draps propres. Dans le fond, elle était contente d'avoir une machine à faire tourner le lendemain, parce qu'elle ne déplaçait ni ne salissait plus grand-chose, toute seule dans sa maison immaculée. Ces derniers mois, sa vessie se montrait de plus en plus capricieuse, et elle se demandait avec horreur si elle devrait bientôt porter des couches pour incontinents comme sa voisine, madame Ramon. Cette perspective la fit suffoquer, elle ouvrit les volets et la fenêtre en grand. Des flocons tourbillonnaient dans les halos blancs des lampadaires, le vent soufflait un air revigorant qui gonfla sa chemise de nuit. La neige était arrivée de manière impromptue, cette année. Elle téléphonerait dès le lendemain à son fils pour s'exclamer sur la bizarrerie du temps et sur les saisons qui se dégradaient. Elle lui parlerait de toutes ces expériences nucléaires qui en étaient sûrement la cause, en enchaînant sans logique sur tout cet argent puisé dans les caisses de l'État au frais des contribuables. Puis elle soulignerait que c'était tout de même de la faute des pauvres s'ils étaient si pauvres, et que les riches étaient les plus malins, qu'ils auraient eu tort de ne pas profiter de la stupidité des gens. Puis elle conclurait avec son refrain favori sur les immigrés. Patrick approuverait tous ses propos avec énergie. Elle l'avait élevé comme il fallait, ce fils chéri qui n'allait jamais à contre-courant du flot de la haine maternelle et de son courroux délirant.
*
La nuit suivante, Anne-Marie se réveilla à 3 h 16, avec toujours cette sensation de pesanteur. Elle ne parvint pas à se rendormir et téléphona à Patrick au petit matin.
— Je dormirais mieux si je n'étais pas toute seule dans cette grande maison ! Tu sais, je suis une dame âgée maintenant, je serais plus rassurée si tu venais habiter avec moi ! Il se passe tellement de choses, de nos jours ! Je ne comprends pas que tu puisses t'obstiner à vivre dans cette saleté de région !
Ils se chamaillèrent comme d'habitude, puis Anne-Marie raccrocha, satisfaite, car elle savait que son fils allait se faire du souci.
Pour la première fois depuis une semaine, elle passa une nuit excellente, sans la moindre interruption de sommeil. Pourtant, au matin, elle prit une voix éplorée lorsqu'elle téléphona à son fils.
— Il faut que tu viennes, gémit-elle. Je ne me sens pas bien, je t'assure !
— As-tu vu le docteur Fouquet ? demanda Patrick.
— Le docteur Fouquet, le docteur Fouquet ! Pourquoi est-ce que tu me renvoies toujours à lui ? Je vieillis, Patrick, c'est la cause de tout ! Et le docteur Fouquet n'y changera rien ! On dirait que tu ne veux pas venir me voir...
— Ce n'est pas ça, maman...
— Tu pourrais demander un congé, non ? Tu ne viens jamais me rendre visite, ta patronne trouve toujours un prétexte pour retarder tes vacances ! Elle te doit bien ça, pourtant ! Veux-tu que je lui téléphone ? Elle ne peut rien me refuser !
— C'est pas ça, je te dis, maman...
— Alors de quoi s'agit-il ?
— Et puis bon... il faut que tu saches... J'ai rencontré une fille très bien. Pour le moment, elle est en voyage chez son père, mais elle rentre dans deux jours.
Anne-Marie porta une main à sa poitrine pour contenir son cœur qui s'emballait.
— Tu... Tu as rencontré une fille ? bégaya-t-elle.
— Oui, elle est formidable ! s'enthousiasma Patrick. Je suis sûr qu'elle va te plaire, maman !
— Certainement, mon chéri, certainement.
Anne-Marie avait subitement oublié ses insomnies et la menace de son incontinence. Patrick avait une petite amie ! Elle pouvait s'asseoir sur ses rêves de vieillesse tranquille aux côtés de son fils unique. Voilà qu'elle arrivait à l'aube de sa vie et que le petit ingrat la laissait carrément tomber, qu'il lui conseillait d'aller voir un médecin au lieu de s'occuper d'elle ! Et il allait encore se faire avoir, cette garce allait lui piquer tout son argent et abuser de sa gentillesse, comme ce qu'auraient fait toutes les autres profiteuses avec qui il avait eu l'imprudence d'avoir une aventure, si elle, sa mère, ne s'était pas interposée.
— Et puis, tu sais, j'ai quarante-deux ans. Il est plus que temps, tu ne crois pas ?
— Bien sûr, je ne veux que ton bonheur, mon chéri.
Elle passa le reste de la journée à se morfondre. Si elle commençait à devenir incontinente, une infirmière viendrait trois fois par jour pour la langer comme un bébé et la nourrir à la petite cuillère. Elle ne pourrait plus prendre de douche seule, ni vaquer à son petit ménage quotidien. Ses meubles bien cirés disparaîtraient sous des voiles de poussière et sa belle maison si maniaquement entretenue empesterait le renfermé. Affolée, elle se mit à laver frénétiquement le sol et à passer le chiffon sur toutes les surfaces qui brillaient déjà comme des miroirs. Ensuite, elle sortit enlever la neige dans le jardin. Elle avait besoin d'une activité physique pour s'empêcher de penser. Elle s'attaqua à l'allée, les semelles de ses bottes claquant dans l'eau marron avec énergie. Elle fut bientôt en nage, mais ne s'arrêta de manier la pelle que lorsque l'élancement dans ses articulations se fit trop aigu. Alors elle appuya l'outil contre un mur et décida de faire une pause. Elle s'arrêta net devant la porte d'entrée. Elle était sortie par le garage après y avoir récupéré la pelle et n'avait pas pu s'apercevoir auparavant que la fine couche de neige qui s'était déposée au cours de la nuit avait été piétinée sur le paillasson de sa porte d'entrée. Elle distingua des traces de boue sur la corde détrempée, comme si quelqu'un y avait soigneusement essuyé les semelles de ses chaussures.
— Hou ! Hou ! Anne-Marie ! appela une voix joyeuse derrière elle. Je peux entrer ?
C'était madame Ramon qui revenait du marché et qui poussait le portail en bois sans attendre la réponse. Anne-Marie lui tournait le dos, les yeux rivés sur son paillasson.
— Je suis passée il y a une heure et demie environ, j'ai frappé, mais vous avez fait la grasse matinée ! Je voulais vous emmener avec moi au marché.
Un soulagement visible se peignit sur les traits d'Anne-Marie.
— Oh, et vous vous êtes essuyée les pieds sur mon paillasson, dit-elle. Je comprends mieux !
— Ah non, je n'ai pas touché à votre paillasson, dit madame Ramon, interloquée. Et j'ai trouvé étrange que votre portail ne soit pas verrouillé d'ailleurs...
Anne-Marie scruta l'allée qu'elle avait déjà à moitié déneigée. Comme la neige qui restait fondait lentement, elle était trouée de cratères d'eau, mais il était impossible de savoir s'il s'agissait de traces de pas. Madame Ramon lui pressa amicalement le bras, démonstration d'affection dans le genre de celles qu'Anne-Marie détestait le plus. Elle avait horreur qu'on la tripote.
— Vous avez l'air fatiguée en ce moment, vous devriez passer un petit séjour chez votre fils. Il est si attentionné ! Il s'occupera bien de vous...
— Vous avez raison, dit Anne-Marie. De plus, il y a là-bas quelqu'un dont j'aimerais bien faire la connaissance !

*
Anne-Marie attendait depuis dix bonnes minutes sur le quai de la gare. Patrick était en retard, ce qui la plongeait dans une humeur exécrable. Elle avait déjà prévu que son séjour ne serait pas de tout repos, car elle se préparait à remettre certaines choses en ordre dans la vie de son fils. Enfin, il fit son apparition au sommet de l'escalator, accompagné par ce chameau de fille qui souriait de toutes ses dents. Au premier coup d'œil, Anne-Marie sut que Patrick devrait se séparer d'elle.
— Maman, je te présente Lucie.
— Bonjour, Lucie, salua Anne-Marie en tendant une main molle.
— Bonjour, madame, fit respectueusement la jeune femme en serrant un peu trop fort la main d'Anne-Marie.
Elle devait avoir vingt ans de moins que Patrick.
— Alors, c'est vous qui me volez mon fils et l'empêchez de venir me voir ? plaisanta Anne-Marie, le regard acéré.
— Il ne faut pas m'en vouloir, madame ! s'écria la jeune fille en éclatant d'un rire joyeux. Depuis qu'on s'est rencontrés, on ne se quitte plus ! Et puis j'ai dû aller rendre visite à mon père pendant une semaine ! Qu'est-ce qu'on s'est manqués !
Anne-Marie réprima un geste de contrariété :
— Enfin, je suis là, maintenant, j'espère que je ne vous dérange pas trop.
— Je suis tellement ravie de faire votre connaissance ! protesta vivement Lucie.
— Vous savez, les belles-mères sont parfois difficiles à vivre, dit Anne-Marie avec un sourire pincé.
Arrivée à la villa, Anne-Marie subit une première déconvenue. Cette satanée gamine avait changé toute la décoration ! Elle retint avec peine les commentaires désobligeants qui montaient à ses lèvres. Mais la colère la gagna quand elle découvrit que sa photo encadrée avait disparu du buffet. À sa place, il y avait un cadre entouré de cœurs peints en rouge et à l'intérieur duquel Lucie souriait de toutes ses dents parfaitement alignées. Elle fit en son for intérieur l'inventaire de tout ce qui manquait dans la maison : les beaux rideaux à motifs provençaux qu'elle avait eu tant de mal à choisir l'été dernier avaient été remplacés par des stores d'un vert criard, un tas d'objets hétéroclites et exotiques s'étalaient sur le poste de télévision et sur la petite table du salon. Comme elle restait interdite devant une statuette représentant une femme noire torse nu, Lucie lui glissa à l'oreille :
— J'adore les voyages, le dépaysement... Patrick m'a promis qu'on irait bientôt en Afrique ! « Compte là-dessus, ma petite ! » se dit Anne-Marie.
Elle se força à faire bonne figure. La morveuse allait rester sur la touche comme les autres. Seulement, il fallait avancer avec prudence. Au cours du repas du soir, elle remarqua que Patrick était comme hypnotisé par cette fille. Pour être honnête, il était difficile de ne pas être fasciné par la beauté de Lucie. Elle avait des yeux d'un vert minéral, un visage d'un ovale parfait, une chevelure soyeuse d'un roux très doux. Elle souriait constamment. Anne-Marie se reprit, car elle se serait presque laissée séduire par ses charmes.
Après le dîner, ils restèrent à discuter dans le salon.
— Vos parents habitent la région ? demanda Anne-Marie avec curiosité.
— Ma mère est morte, répondit Lucie sans se départir de son sourire. Et mon père s'est remarié. Je lui ai rendu visite la semaine dernière.
— Je suis désolée pour vous.
— Ne le soyez pas ! Mon père et ma belle-mère viennent d'avoir une adorable petite fille. Je suis très heureuse pour eux, et pour moi aussi. J'ai toujours rêvé d'avoir une petite sœur !
Anne-Marie plissa le nez sans s'en rendre compte. Elle savait à présent à quoi s'en tenir : cette gamine ne savait pas où loger. Elle comptait certainement sur le salaire de Patrick et sur la maison dont il était propriétaire pour vivre aux frais de la princesse.
Le lendemain, Lucie s'étant absentée pour la matinée, Anne-Marie prit des précautions pour aborder le sujet avec son fils.
— Elle a l'air très gentille, dit-elle en préambule. Et elle est très jolie, est-ce que tu changes les draps régulièrement ?
— Bien entendu, pourquoi est-ce que tu me demandes ça ? s'amusa Patrick.
— Il paraît que les rousses ont une odeur très forte.
— Maman ! Je t'assure que Lucie sent très bon !
Anne-Marie éclata de rire. « Mais oui ! Je ne parlais pas d'elle en particulier, gros bêta ! »
Son fils parti au travail, elle passa l'après-midi à ranger et à nettoyer la maison. Vers dix-sept heures, Lucie rentra, auréolée de sa jeunesse pleine de gaieté.
— Mais vous avez déplacé tous les meubles ! s'exclama-t-elle.
— Oui, je trouve que c'est plus fonctionnel de cette façon. On ne pouvait pas faire un pas sans se cogner dans quelque chose.
— C'est pareil que lorsque j'ai vu cette maison pour la première fois, remarqua tranquillement la jeune femme. Vous savez, je n'ai jamais rencontré un type aussi génial que Patrick !
— J'ai toujours été là quand il a eu besoin de moi. Même quand il ne se doutait pas qu'il se mettait dans le pétrin. Il est tellement naïf !
— Vous l'aimez vraiment, c'est si beau à voir ! Moi, je n'ai plus ma mère, qu'est-ce que je la regrette !
Un instant, le beau visage ovale se rembrunit et un éclair passa dans les yeux verts. Anne-Marie fut impressionnée par ce changement radical. Cela ne dura qu'un instant fugitif, la seconde d'après Lucie souriait largement.
*
Le lendemain, le ciel était lourd et orageux. Patrick feuilletait une revue. Lucie était sortie et Anne-Marie faisait le ménage. Elle arrêta l'aspirateur et se planta devant son fils. De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front. Ses jambes étaient trop gonflées et son cœur palpitait. Elle savait que ce climat ne lui convenait pas, mais elle en serait tombée malade plutôt que de repartir sans avoir gagné ce qu'elle considérait comme sa bataille.
— En faisant le ménage, je suis tombée sur des papiers, annonça-t-elle. J'aimerais comprendre de quoi il s'agit.
Elle fouilla dans un tiroir et laissa tomber un formulaire sur les genoux de son fils. « Centre de désintoxication : La liberté retrouvée ». Le visage de Patrick prit l'expression qu'il arborait habituellement lorsque sa mère le mettait au pied du mur : un sourire gêné et un air de supplication.
— C'est du passé, maman, plaida-t-il. Ne te mêle pas de ça, s'il te plaît...
— Tu as fait le test du sida ?
— Tout est en ordre, tu n'as aucune raison de t'inquiéter !
Anne-Marie se laissa tomber dans le fauteuil et feignit d'être harassée.
— J'ai la tête qui tourne, soupira-t-elle.
— Arrête cette comédie, je t'en prie, dit Patrick d'une voix mal assurée.
Il tremblait, il avait toujours souffert de déplaire à sa mère. Il était redevenu le petit garçon qui se pliait à sa tyrannie.
— Je ne comprends pas que tu puisses me parler sur ce ton, geignit Anne-Marie. Regarde dans quel état tu me mets. J'ai du mal à respirer, je me sens malade.
— Mais maman, j'aime Lucie. Et elle est si droite malgré ce que tu peux en penser. Je ne devrais pas t'en parler, mais elle veut attendre qu'on soit mariés avant de... de... enfin tu vois ce que je veux dire !
— C'est une petite intrigante qui vit à tes crochets et elle va bien se moquer de toi le jour où elle t'aura refilé une saloperie et qu'elle t'aura laissé sur la paille !
La porte d'entrée claqua, les faisant tous deux sursauter.
— La vache ! Qu'est-ce que ça dégringole ! lança Lucie, les cheveux foncés par l'eau de pluie.
— Je crois que vous mettez de la saleté sur le carrelage, dit froidement Anne-Marie.
Ce soir-là, Patrick alla se coucher assez tôt, en se plaignant de maux de tête. Lucie resta devant la télévision, en fumant des cigarettes et en tortillant ses boucles rousses entre ses doigts. Anne-Marie vint s'asseoir en face d'elle, et l'observa à la dérobée. La jeune femme avait des cernes marqués et un pli dur au coin de sa bouche. « Une droguée ! », pensa Anne-Marie avec dégoût. Elle toussota. « La fumée vous gêne ? » demanda poliment Lucie. Elle paraissait nerveuse, agacée. Patrick lui avait sûrement parlé, la fin de leurs relations était proche... Anne-Marie avait souvent remarqué ce changement d'humeur chez toutes les anciennes petites amies de son fils, quand celui-ci leur annonçait, poussé par sa mère, qu'elles n'étaient pas la femme de sa vie.
— La fumée me gêne un peu, répondit Anne-Marie.
— Dans ce cas, pas de problème, dit Lucie en écrasant sa cigarette.
Elles se jaugèrent un court moment, Anne-Marie, souriant à s'en faire mal aux mâchoires et Lucie, fronçant les sourcils.
— Vous savez, vous pouvez tout me dire, dit Anne-Marie. Je pourrais être votre mère, je suis capable de comprendre beaucoup de choses...
— Vous êtes si attentionnée, soupira Lucie, le visage radouci.
— Arrêtez-moi si je suis indiscrète, reprit Anne-Marie, mais en rangeant la salle de bain, j'ai trouvé des boîtes de médicament sous le lavabo. Je ne sais pas si elles sont à Patrick, je n'ai pas osé le lui demander. Ça m'inquiète, tout de même...
— Ne vous inquiétez pas pour lui, dit Lucie. Ce sont mes médicaments. C'est juste quelques calmants, des antidépresseurs.
— Mais pourquoi une aussi jolie fille que vous, si intelligente, si épanouie, a-t-elle besoin de prendre ces cochonneries ?
Lucie soupira.
— Vous avez voulu instaurer un climat de confiance entre nous, et vous vous montrez si compréhensive que j'ai peur de vous décevoir en vous révélant mon secret.
« Mais je le connais déjà, ton "secret", traînée ! », pensa Anne-Marie avec mépris.
— Quand ma mère est morte, j'étais complètement perdue et je me suis droguée, dit très rapidement Lucie. Et les médicaments que vous avez vus sont en quelque sorte des produits de substitution, voilà...
— Oh ! Ma pauvre fille, compatit Anne-Marie.
— Vous ne m'en voulez pas ?
— Pas du tout, puisque tout ça est fini, à présent. Et puis j'admire votre franchise, vous êtes si jeune, si spontanée.
— Pfououh ! Je suis soulagée, vous ne pouvez pas savoir à quel point !
Elles rirent toutes les deux. C'était le moment idéal pour qu'Anne-Marie puisse cracher son venin. Le coup de grâce. La touche finale.
— Et puisque nous en sommes aux confidences et que je suis moi-même très franche, je vais vous avouer quelque chose, dit-elle. Je ne pense pas que Patrick et vous soyez faits pour vivre ensemble.
Son visage était de marbre, tandis que celui de Lucie pâlissait affreusement.
— Mais... Je croyais que...
— Patrick est un garçon trop faible. Je le connais, c'est mon fils, c'est à peine s'il peut prendre soin de lui ! Et puis il y a cette grande différence d'âge entre vous ! Presque vingt ans ! Votre couple n'aurait jamais tenu !
— Mais nous nous aimons, protesta Lucie d'une toute petite voix.
— Ne vous obstinez pas ! Nous n'avons jamais aimé les complications dans la famille ! Je parle aussi pour votre bien. Il est inutile que vous vous engagiez davantage. Je m'y opposerai, de toute façon... Je crois que vous devriez réfléchir un peu plus aux bêtises que vous avez faites. Je ne vous condamne pas, rassurez-vous. Je suis une vieille dame, et je sais certaines choses que vous ne savez pas encore, c'est tout.
Bouleversée, Lucie eut l'air de réfléchir profondément à tout ce que lui disait Anne-Marie. « En fait, c'est Patrick qui m'a dit tout ça », mentit Anne-Marie en portant l'estocade finale. « Il avait des scrupules à aborder ce sujet avec vous, parce qu'il sait que vous êtes fragile. Mais il sait aussi qu'il n'est pas prêt à assumer une relation trop instable. Vous devriez partir avant qu'il se réveille, demain matin. Ça lui ferait évidemment beaucoup de peine de vous avouer tout ça. »
Lucie regarda fixement Anne-Marie. Les éclairs étaient revenus dans ses yeux. Ses lèvres se retroussèrent sur un sourire sauvage. Elle éclata soudain de rire et alluma une cigarette.
— Pas mal joué ! s'exclama-t-elle. Même très finement joué, Anne-Marie !
— Mais... que...
— Minute, sorcière ! C'est moi qui cause, cette fois !
— Je vous interdis de me parler sur ce ton !
La frimousse de poupée s'était transformée en un masque haineux et Anne-Marie frémit devant la colère étincelante de ses yeux verts. « C'est une toxicomane ! », se rappela-t-elle avec effroi. Lucie souffla la fumée de sa cigarette au visage d'Anne-Marie.
— D'abord, j'ai une mauvaise nouvelle pour toi, ricana-t-elle. Ton fils chéri, c'est avec moi qu'il va finir ses jours, et crois-moi, ils sont comptés !
— Patriiick ! hurla Anne-Marie. Cette fille est complètement folle !
— Deuxième mauvaise nouvelle : toi aussi tu vas ramasser. Tu croyais tout de même pas que tu allais passer toute ta vie à faire chier les autres et continuer à jouer la sainte ?
Anne-Marie se leva précipitamment, mais la main de Lucie se referma sur son poignet et le serra comme un étau. Elle hurla de douleur.
— Combien de pauvres filles t'as fait chier, avec ta putain de possessivité et ton putain d'égocentrisme ? cria Lucie. Quand tu joues le rôle de la belle-maman compréhensive, ça me donne envie de gerber !
— Au secours ! hurla Anne-Marie.
— Fais gaffe, à ton âge, les os, c'est fin comme du verre.
Lucie serra encore et esquiva les ongles d'Anne-Marie qui voulait lui griffer le visage. Elle lui balança une claque sur l'oreille. Anne-Marie réussit à se dégager. Elle courut, trébucha et se mit à ramper péniblement. Ses jambes tremblaient tellement qu'elle ne parvenait pas à se relever. Lucie la suivit sans se presser, avec un ricanement inquiétant.
— Tu te souviens de ma mère, n'est-ce pas ? Elle avait de beaux cheveux roux, comme les miens. Moi, je l'ai toujours connue triste. Elle pleurait tout le temps, et ça abîmait son joli visage.
— Qu'est-ce que vous racontez ? Vous êtes cinglée ?
— Laura, elle s'appelait Lau-ra. Ne fais pas l'amnésique ! Elle t'a fichu assez les boules pour que tu te souviennes d'elle jusqu'à ta mort !
Étrangement, ses yeux verts restaient froids, mais paisibles. Anne-Marie avait moins peur quand elle voyait ce regard calme posé sur elle. Elle se disait qu'elle pourrait peut-être la raisonner. Puis elle se rendit compte de ce qui lui avait fait baisser ses gardes lors du dîner de la veille, et ce qui créait encore l'illusion qu'elle n'était pas si dangereuse que ça. Ses yeux. Comment ne s'en était-elle pas rendue compte plus tôt ? Ils étaient d'un beau vert, un peu plus soutenu que ceux de Patrick. Et ils avaient exactement la même forme. Anne-Marie s'évanouit. Lucie prit la lourde statuette représentant la femme nue et en asséna un coup sec sur la tempe de la vieille femme. « Eh ben, marmonna-t-elle. Je te croyais plus coriace. » Elle arrangea le corps, le tira un peu vers la table basse. Puis elle alla se coucher à côté de Patrick, qui ronflait de tout son cœur grâce aux trois pilules de somnifères dans sa tisane. Elle aurait voulu faire la même chose avec Anne-Marie, et l'assommer pendant qu'elle dormait, mais quand elle lui avait proposé une infusion, la vieille l'avait regardée d'une drôle de façon. Lucie s'était dit qu'elle se doutait peut-être de quelque chose. Elle ne pouvait pas deviner qu'Anne-Marie craignait des incidents nocturnes. De toute façon, le final s'était révélé bien plus amusant que ce qu'elle avait prévu au commencement.
*
Lorsqu'Anne-Marie se réveilla, elle se trouvait dans une chambre d'hôpital. Immédiatement, elle voulut hurler, mais le tuyau de plastique enfoncé dans sa gorge l'en empêcha. « Il est une heure du matin et tu as dormi toute la journée », l'informa Lucie. Anne-Marie regarda avec horreur la jeune femme assise sur une chaise, au pied de son lit. « Comme tu ne peux pas parler et que je ne suis pas tout à fait une peau de vache, je vais te raconter ce que tu as envie de savoir. Voilà : ce matin, à huit heures, Patrick et moi t'avons trouvée allongée sur le tapis du salon. T'étais froide comme un glaçon et toute bleue ! On a appelé une ambulance et ils t'ont transportée ici. Imagine ma surprise quand on nous a dit que tu n'étais pas morte ! Je me suis dit, cette salope, elle va parler quand elle va se réveiller. Et puis ils nous ont dit que tu avais fait une attaque. Ils pensent que tu as perdu connaissance et que tu t'es cognée à la table basse en tombant. Si tu te voyais ! Tu as le côté droit du visage tout violet, une vraie aubergine ! » Lucie se mit à rire. Anne-Marie émit des glapissements de colère et de peur. À chaque effort pour parler, le tuyau enfoncé dans sa gorge l'étouffait. La seule chose qu'elle pouvait faire, c'était cligner fébrilement des paupières et gémir comme un animal.
Une infirmière frappa doucement à la porte et entra. Les yeux d'Anne-Marie se mirent à tournoyer frénétiquement dans leurs orbites :
— Ah ! Elle est réveillée ! dit gaiement l'infirmière.
— Aaagh, gémit Anne-Marie.
Ses yeux lançaient des appels de détresse, une larme roula sur sa joue ridée : « Il ne faut pas vous en faire, madame, dit gentiment l'infirmière. Je sais que c'est un moment très dur à passer, mais il faut attendre que tout se remette en ordre au niveau de votre santé. Heureusement que vous avez votre belle-fille auprès de vous pour vous soutenir. »
Une fois l'infirmière ressortie, Lucie asséna un coup de poing coléreux sur la couverture. Anne-Marie se mit à trembler. C'était étrange et horrible, cette sensation d'être paralysée alors que son corps tressautait quand même.
« Ma mère était une femme très belle, et elle n'avait que l'embarras du choix en matière d'hommes. Ton Patrick lui fit de belles promesses, lui parla d'amour éternel, etcétéra... Elle vécut sur son petit nuage, elle croyait que rien ne pourrait jamais entamer son bonheur. Jusqu'à ce qu'elle te rencontre, toi et ton mari. Tu as fait avec ma mère ce que tu as toujours fait avec les autres petites amies de ton fils. Tu t'es empressée de t'interposer entre elle et lui, tu les as harcelés parce que tu étais jalouse, toi que la méchanceté rendait plus vieille et moche chaque jour ! C'est la première fois que Patrick s'est vraiment opposé à ta tyrannie. Alors tu lui as fait un chantage odieux en lui affirmant que tu étais malade et que les médecins t'avaient dit que tu n'en avais plus pour longtemps. L'histoire pourrait se terminer ainsi. Maman était si belle qu'elle aurait pu s'en remettre, elle aurait trouvé un autre homme, plus intelligent et plus beau que ton abruti de fils. Mais cet imbécile l'a à nouveau installée chez lui, en cachette de toi et elle a vécu en clandestine, par amour pour lui. Lorsque tu l'as appris, ça a été terrible ! Tu as débarqué, ton mari a mis maman à la porte, après que tu l'aies giflée. Elle était si douce, si gentille, qu'elle n'a pas osé te rendre la monnaie de ta pièce. Et même encore après ça, Patrick est revenu à la charge. Il voyait ma mère en douce, ils se rejoignaient au-dehors sans rien te dire, mais tu te doutais de quelque chose. Maman a fini par avouer à Patrick qu'elle était enceinte. Et Patrick a pris peur. Il a renié toutes les promesses qu'il lui avait faites, qu'ils vivraient ensemble, que tout s'arrangerait bientôt. Il a tout de même voulu t'annoncer la bonne nouvelle, et tu as ri en le traitant d'idiot. Tu lui as fait rentrer dans la tête que cet enfant n'était pas de lui. Et cette fois il a laissé maman en plan et elle ne s'en est jamais remise. Est-ce que ce n'est pas beau, un amour pareil ? Non, toi bien sûr, tu ne peux pas comprendre ! Ton cœur est sec comme une vieille semelle. Maman a dépéri de jour en jour, pourtant elle a élevé son enfant, jusqu'à ses seize ans. Elle lui a raconté toute l'histoire, parce que l'enfant voulait savoir qui était son père. Mais elle a fini par se pendre. Elle a laissé deux lettres, une pour sa fille et une pour Patrick. La fille a porté la lettre à son père, mais elle avait tellement d'appréhension qu'elle l'a glissée sous la porte et qu'elle s'est cachée derrière une haie du jardin. C'est toi qui as trouvé la lettre. Tu l'as lue et je t'ai vue rire comme une grosse hyène. Pourtant, c'était une lettre d'adieu définitif, tu aurais pu montrer un peu de compassion, mais non... Ce qui comptait pour toi, c'était que tu avais gagné la bataille. Tu as dit à haute voix : "Je savais bien que c'était une détraquée !" Et moi, je me suis droguée ensuite, pour fuir la réalité. Je croyais que si je n'étais pas née, si ma mère n'avait pas été enceinte de moi, Patrick t'aurait tenu tête. Et puis on m'a aidée, je me suis reprise en main. Au départ, je voulais te tuer chez toi. J'ai fait semblant de rencontrer Patrick par hasard, il est tombé amoureux de moi. De moi ! Sa propre fille ! Il me disait des fois en me regardant : "Tu me rappelles quelqu'un..." J'ai fait semblant de m'absenter pour aller voir mon père imaginaire. J'avais fait un double de tes clés que possédait Patrick. Je t'ai regardée dormir, Anne-Marie. J'étais au pied de ton lit et tu dormais paisiblement. J'avais tellement envie de te tuer que tu devais en sentir quelque chose, dans ton sommeil. Tu t'agitais, tu gémissais. Une fois, tu t'es même levée brusquement, et j'ai à peine eu le temps de me cacher derrière la porte. J'étais à un mètre de toi et mes mains se tendaient malgré moi pour t'étrangler. Mais j'avais envie de te connaître mieux, de voir comment tu t'y étais prise avec ma mère pour la faire souffrir autant. Et le meilleur moyen, c'était de te faire venir et de me faire passer pour ta future belle-fille. »
Lucie se mit à pleurer, sa tête entre ses mains. Puis elle releva son visage haineux : « Je vais te faire crever à petit feu, cracha-t-elle. Je ne te laisserai pas partir tranquillement. Et ensuite, je m'occuperai de Patrick. De papa. »
Anne-Marie ferma les yeux pour ne plus voir le visage de sa petite-fille. C'était bien le même sang qui coulait dans leurs veines.
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Atoutva · il y a
17 mn de lecture... une durée qui fait peur. Et puis... et puis on lit tout d'une traite parce qu'avec un tel suspens, on ne peut plus s'arrêter ! Ah, ces mères possessives ! Bravo pour ce polar ! Un plaisir de lecture.
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Carl Pax · il y a
Un grand merci pour votre appréciation très sympathique Atoutva 😊
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Dominique Claire Fabre · il y a
Manifestement j'ai loupé ce texte, ou je n'y suis pas repassée...je me souviens d'avoir apprécié ces deux femmes l'une castratrice et l'autre pleine de haine La faiblesse de Patrick se lit en filigrane, de bout en bout C'est réussi.
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Carl Pax · il y a
Merci beaucoup, chère Dominique ! :)) Ton commentaire me fait très plaisir !!!
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M. Iraje · il y a
Un vrai roman, un pur polar.
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Carl Pax · il y a
Merci M.Iraje :)
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Hélène CUINIER · il y a
Une descente en enfer...une vrai suspense, un scénario simple et grandiose à la fois...un beau récit servi par une belle plume, bravo, encore bravo!
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Carl Pax · il y a
Je suis vraiment heureux que Belle-maman vous ait plu, Hélène ! Et très touché par votre commentaire. Merci beaucoup 🌹
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Hélène CUINIER · il y a
Ma belle mère a été une personne assez ressemblante... cela m’a parlé...j’espère que la vôtre ne vous a pas inspiré pour ce texte
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Carl Pax · il y a
"Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite." 😋
Ah bon pour votre belle-mère ! J'en suis désolé pour vous :-/

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Hélène CUINIER · il y a
oui, cela fait quelques beaux dégâts...
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Carl Pax · il y a
Alors j'espère vous avoir un peu vengée, quelque part :)
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Hélène CUINIER · il y a
oui, un peu...sans le vouloir...merci d'oser cette écriture vraie et sans concession
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Philippe BAST · il y a
Noir c'est noir... Le lecteur se surprend à soutenir la jeune femme ! Bravo
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Carl Pax · il y a
Merci beaucoup pour votre lecture, Philippe, c'est vrai que j'ai soigné le personnage d'Anne Marie 😏
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Georges Saquet · il y a
Absorber par le texte et l'écriture d'une efficacité redoutable m'a emporté dans un tourbillon incroyable ! Mon vote.
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Carl Pax · il y a
Merci pour tous ces compliments encourageants pour mon écriture Georges :)
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Marie Quinio · il y a
J'adore bravo!! Super texte qui se lit très vite, le suspense est bien présent et franchement vous nous donnez bien envie à nous aussi d'étrangler Anne-Marie qui accumule tous les défauts du monde, quelle horreur de bonne femme, quelle horreur de mère !
(j'adore "ce chameau de fille qui souriait de toutes ses dents")

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Carl Pax · il y a
Mille mercis pour votre appréciation qui me touche, Marie ! Je suis ravi que le suspens fonctionne :))
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JHC · il y a
Revote :)
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Carl Pax · il y a
merci beaucoup d'être repassé JHC ! :)
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Brigitte Bardou · il y a
Un suspense drôlement bien mené ! Quelle affreuse cette Anne-Marie !
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Carl Pax · il y a
Merci beaucoup d'avoir apprécié le suspens Brigitte ! On en rencontre, parfois, de ces Anne-Marie :)

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