Autres temps, autres mœurs

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Belge francophone de formation scientifique , lecteur avide de littérature en général et de science-fiction et fantastique en particulier, je suis devenu auteur sur le tard. Site we  [+]

La route ensoleillée et déserte défile devant moi, ruban de bitume noir luisant marqué en son centre par une bande blanche. Je pédale à peine et progresse cependant aisément sur sa pente douce dans l'air frais du matin. Alors que j'arrive au carrefour avec la nationale, je ressens une sensation étrange et j'entends comme un bruissement d'ailes dans mon oreille droite. Un moment, je me sens confus et ma place dans le monde me semble indécise. J'éprouve le sentiment curieux d'avoir effectué en même temps, sur des voies pourtant perpendiculaires, deux parcours différents qui m'ont mené à ce carrefour. J'ai à la fois descendu la route nationale et la rue Aubrac qui conduit à la Cité des Aubépines où mes parents ont emménagé voici trois ans dans un F5 avec tout le confort moderne. Jusqu'ici, j'ai vécu avec eux, mais j'abandonne maintenant le domicile familial pour m'installer dans une petite chambre de bonne dans l'ancienne capitale des Gaules, comme disait mon prof d'histoire.

À l'évocation de ce souvenir, tout se remet en place dans mon esprit. C'est aujourd'hui dimanche, premier septembre 1970, j'ai dix-huit ans et je me rends au centre-ville. J'y prendrai le train pour Lyon où m'attend ma fiancée, Amélie. Nous entrons demain ensemble à l'université, moi en architecture et elle en chimie. Notre rencontre a constitué une évidence si improbable. Nous habitions à plus de cent kilomètres l'un de l'autre, mais notre amour de la lecture nous a réunis à ce salon du livre, et depuis nous nous écrivons et nous retrouvons régulièrement. Bientôt, nous vivrons côte à côte chaque jour que Dieu fait.

L'évocation de ces souvenirs n'a occupé mon esprit que quelques secondes pendant lesquelles mon corps a fonctionné en pilote automatique. J'ai tourné à droite et je pédale à présent sur la route nationale qui descend en pente douce vers le centre-ville, le pont sur la Saône et la gare ferroviaire.
Je croise le panneau blanc bordé de rouge où s'étale en noir le nom Saint Marsillon et j'aborde en roue libre la courbe qui m'amènera dans la Grand-Rue. Des bribes de souvenirs scolaires émergent dans ma mémoire : ville de vingt mille habitants établie sur la Saône, fondée en 1092...

Je passe devant l'usine Lachaume qui fabrique des pièces métalliques de précision depuis plus de quatre-vingts ans. Elle se trouve à l'arrêt, comme tous les week-ends, mais je ressens comme une incongruité quand je la longe. Elle me paraît plus silencieuse qu'à l'accoutumée et je m'étonne de la saleté incroyable qui couvre les hauts murs de briques qui la ceignent. Je remarque pour la première fois que leur faîte de béton tapissé de mousse s'est effrité par endroits. « Décidément, me dis-je, Francis Lachaume n'a pas le souci du détail qui habitait son grand-père, Charles Lachaume, ce maréchal-ferrant qui s'était lancé dans la petite industrie à la fin du siècle dernier ». Je poursuis ma route et fends l'air frais avec joie.

Alors que je descends en direction du fleuve, je croise une femme complètement emballée dans d'amples voiles anthracite, les cheveux couverts d'une sorte de calotte, le bas du visage dissimulé par du tissu. Je n'aperçois d'elle que ses yeux qui semblent me lancer un regard noir, au propre et au figuré. Je ressens un malaise et je cligne des paupières. Déjà, j'ai dépassé cette triste silhouette et j'approche du centre-ville. Je dispose d'assez de temps pour quelques emplettes qui me permettront de mettre à profit le trajet en train qui m'attend : un livre et un journal. Cependant, cette femme entrevue me turlupine. Pourquoi arbore-t-elle ce déguisement alors que le Mardi gras est terminé depuis des mois ? Je me remémore avoir aperçu ce genre d'accoutrement, mais où ? Ah oui, dans mon manuel d'Histoire-Géo... une photo prise en Arabie Saoudite... cette dame se trouve bien loin de chez elle.

Je m'arrête place Gambetta et je passe en revue d'un regard incrédule les édifices qui m'entourent. L'enseigne lumineuse du cinéma « La Boule d'Or » a disparu. Je cligne des yeux et j'observe plus attentivement. En fait, l'établissement lui-même s'est effacé. Sa façade a changé. Le hall ouvert sur la rue qui offrait aux spectateurs un abri en cas d'averse, la guérite de la caissière, les panneaux qui présentaient les posters des films, tous ces aménagements ont cédé la place à des vitrines vides, couvertes de poussière, bardées d'affiches criardes qui proclament « À LOUER ». La mercerie voisine a également fermé, ainsi que le disquaire, et jusqu'à la librairie où je comptais m'acheter un roman et un journal pour le trajet. Les pompes à essence du garage Grandjean se sont évanouies et son rideau de fer rouillé semble s'être abattu des années plus tôt. Même l'enseigne supposée immuable des PTT s'est effacée. En lieu et place s'étale ce texte sibyllin, Orange, rédigé dans cette couleur. Un marchand d'oranges se serait-il installé dans les locaux de la poste ? Le magasin de meubles qui jouxtait l'entreprise d'État affiche une nouvelle identité. Un écriteau curieux indique à présent « Applestore ». Un nouveau souvenir scolaire me rappelle qu'« apple » signifie pomme en anglais, et la pancarte montre une pomme croquée stylisée. Qui vendrait des fruits à demi dévorés ? Seules la boulangerie-pâtisserie et la Boucherie Lambert se dressent toujours à leur emplacement, mais cette dernière a apparemment changé de propriétaire et se nomme maintenant Boucherie Halal.

Je transpire et j'éprouve des difficultés à respirer. Mes yeux se posent un instant sur la mairie et je ressens comme un soulagement. Elle n'a pas bougé. Le drapeau bleu blanc rouge s'étale encore sur une façade crémeuse, entouré de fenêtres aux volets lilas. Mais pourquoi deux militaires en tenue de camouflage se tiennent-ils en faction de chaque côté de l'entrée, masqués, munis de fusils d'assaut ? Attendons-nous des officiels ? L'église aussi est demeurée égale à elle-même, même si ses murs de pierres taillées dix siècles plus tôt me paraissent aujourd'hui plus sales. La maison du peuple, par contre, a perdu de sa superbe. Sa devanture pimpante semble gagnée par une lèpre repoussante, et sa raison sociale s'est effacée comme si les éléments s'y étaient acharnés pendant des années. Quelques graffitis ornent ses murs, l'un d'eux constitué d'un A majuscule entouré d'un cercle. Une nausée me submerge alors que je descends de vélo et m'appuie sur le guidon. Des pensées erratiques s'entrechoquent dans mon esprit. « Qu'est devenue ma ville ? Suis-je bien à Saint Marsillon ? Ou dans une autre cité établie dans un univers parallèle ? » Je suis un grand fan de science-fiction et des lectures me reviennent en mémoire qui suscitent des hypothèses. « Ai-je effectué un saut dans le temps, ou vers un monde différent ? Cette transition explique-t-elle la migraine atroce qui s'empare à présent de mon crâne ? ». Des gens passent, habillés curieusement. Je vois un homme d'une trentaine d'années qui traverse la place à trottinette. Ridicule... ces engins-là, c'est bon pour les gamins...

Une nausée plus forte me secoue. Je lâche mon vélo et tombe sur le trottoir couvert de pavés. Je me raccroche un instant à cette sensation. Les pavés n'ont pas changé. Ils constituent un point d'ancrage dans cette réalité que je ne reconnais plus. Un homme s'arrête et me regarde. Son visage est masqué, comme celui de la femme, mais d'un voile blanc. Il sort de la poche de sa veste une sorte de portefeuille où se greffe un écran de télévision couleur, le porte à son oreille, et parle rapidement. Je ne comprends pas vraiment ce qu'il raconte. Mes conduits auditifs bourdonnent. Le temps paraît se distendre...

Je vois arriver une camionnette bizarre peinte en rouge, dominée par un feu clignotant bleu qui éclabousse de sa lumière les façades lépreuses qui m'entourent. L'ambulance ? Elle ne ressemble pas à celles que je connais, mais tout ici me semble délirant. Elle se gare, deux hommes en descendent. Ils ne portent pas de blouse blanche, mais d'étranges gilets d'un jaune criard strié d'écarlate... alors ce n'est pas une ambulance ? Je me sens de plus en plus faible... vais-je mourir dans ce monde insensé ?

Un des nouveaux venus s'agenouille, me regarde et me parle. J'éprouve des difficultés à le comprendre, car il s'exprime avec un accent à travers un masque bleu, mais je saisis néanmoins :
— Monsieur, vous m'entendez ?
— Oui...
— Quel jour sommes-nous ? Quelle date ?
— Dimanche, le premier septembre 1970.
— Où sommes-nous ?
— À Saint Marsillon
Il se retourne vers son collègue qui s'approche avec le brancard et lui crie :
— Dépêche !
L'ambulancier s'adresse maintenant au passant :
— Vous le connaissez ?
— Oui, c'est Monsieur Lebec. Il habite à quelques rues d'ici. Je crois qu'il a pris sa retraite voici deux ans. Que lui arrive-t-il ?
— Il semble désorienté. Probablement un AVC. Écartez-vous...
Les deux hommes me placent sur un brancard. Je murmure :
— Mon vélo...
— Ce monsieur vous connaît. Il s'en occupera.
— Vous m'emmenez à l'hôpital Lachaume ?
— Non, il est abandonné depuis cinq ans. Nous allons à la clinique Avicenne, à Varigues
Lachaume fermé ? Varigues ? Mais c'est à trente kilomètres... Je me sens épuisé. Mes paupières s'abaissent malgré moi. J'entends vaguement l'infirmier qui m'exhorte :
— Monsieur, restez éveillé !
La sirène retentit alors que la camionnette démarre. Je tente de demeurer conscient, mais je m'enfonce... je suis tellement fatigué.

Je me réveille sur un lit d'hôpital, vêtu seulement de mon slip. Autour de moi, d'étranges machines aux écrans étincelants murmurent et cliquettent de temps à autre. Des fils et des tuyaux s'en échappent et se rattachent à ma personne. Je suis bien arrivé dans le futur. D'une façon que je ne peux comprendre, j'ai effectué un bond dans le temps. Combien d'années ? L'ambulancier a paru surpris quand je lui ai annoncé 1970. Je tente de bouger, de me redresser, mais une nausée me cloue impitoyablement sur mon lit. Je reste allongé. Je regarde mes bras nus et mes mains avec plus d'attention. Ce ne sont pas les miens. Je ne reconnais ni mes membres ni mon torse. La panique cette fois me saisit et je hurle. Une infirmière africaine dont le visage café noir tranche sur son uniforme et son masque immaculés entre dans ma chambre et me lance :
— Ah ! Vous vous êtes réveillé ! Qu'est-ce qui vous prend de crier ainsi ?
— Mon corps... ce n'est pas le mien, mais celui d'un vieillard. Que m'avez-vous fait ?
— Nous vous avons soigné, voilà tout. J'appelle un médecin.
Elle sort et me laisse angoissé. Je l'entends qui gueule dans le couloir :
— Docteur Laghouat !
Un homme d'une cinquantaine d'années, grand et mince, au teint basané, aux cheveux poivre et sel, vêtu d'un pantalon sombre, d'une blouse et d'un masque blancs arrive trois minutes plus tard. Il porte un badge où s'étale l'inscription Dr Mehdi Laghouat. Il jette un coup d'œil aux écrans noirs où s'affichent nombres et courbes colorées et me demande :
— Vous rappelez-vous votre nom ?
— Oui, bien sûr. Sébastien Lebec.
— Correct. Comment vous sentez-vous ?
— Mal, évidemment ! Expliquez-moi ce qui se passe. J'allais prendre mon train pour retrouver Amélie à Lyon, et d'un coup, tout s'est transformé autour de moi, et je découvre maintenant que moi aussi j'ai changé.
— À quand remonte cette modification. Essayez de vous rappeler. C'est important.
— Je venais de la Cité des Aubépines, j'ai tourné au carrefour... et j'ai ressenti une curieuse sensation, comme un bruissement d'ailes. Je ne peux l'exprimer autrement.
— Vous souvenez-vous de la date de cet incident?
— Oui. Dimanche, le premier septembre 1970
— À quelle heure ?
— Je ne sais pas exactement. Onze heures... Que m'arrive-t-il ?! L'infirmier a dit AVC. De quoi parlait-il ?
— D'un accident vasculaire cérébral. L'urgentiste a correctement diagnostiqué votre état et vous a injecté un cocktail d'enzymes qui vous a sans doute sauvé la vie... enfin, en partie.
— Comment cela ?
Le médecin ne répond pas de suite. Il jette un regard sur les écrans noirs où s'affichent des chiffres jaunes, des courbes orange, vertes et rouges, ainsi que des idéogrammes incompréhensibles. Il soupire et hoche la tête.
— Je suppose que vous pouvez entendre la vérité. Nous ne sommes pas en 1970, comme vous semblez le croire, mais en 2020. Vous vous trouvez dans l'aile est de la clinique Avicenne, réservée aux non-COVID.
— Qu'est-ce que le COVID ?
— Une pandémie. Écoutez-moi. Vous êtes né en 1952, d'accord ?
— Oui, le 21 août 1952
— Nous sommes en 2020. Vous avez soixante-huit ans. Alors que vous vous promeniez à vélo, un caillot a bouché une artère de votre cerveau et interrompu l'irrigation d'une zone qui contenait apparemment vos souvenirs postérieurs à un trajet que vous aviez effectué dans les mêmes conditions en 1970. Voilà qui explique votre confusion au carrefour et pourquoi vous vous croyez toujours âgé de dix-huit ans. Vous souffrez d'une forme très rare d'amnésie qui a effacé vos souvenirs entre 1970 et maintenant.
— Effacé ?
— Ou rendu temporairement inaccessibles... la mémoire pourrait vous revenir en partie. Nous ne pouvons encore nous prononcer...

Les jours suivants, alors que mon état physique s'améliore, je me familiarise avec la télécommande de la télévision placée dans ma chambre. Celle-ci surpasse toutes les télés de mon époque, avec son écran aplati, plus grand et plus allongé, ses couleurs plus vives, ses images plus nettes. Le nombre de chaînes a considérablement augmenté et j'en ai repéré deux qui déversent uniquement de l'information en continu. Je découvre un monde étrange.
Voilà trois semaines que je suis alité connecté aux curieuses machines qui m'aident à récupérer. Le Docteur Laghouat ne me rend plus visite depuis cinq jours. L'infirmière, qui se prénomme Sibeth, m'a expliqué qu'il avait « chopé le COVID » et qu'il se trouvait en réanimation. Je me suis lassé des chaînes d'information en continu et je regarde principalement des émissions qui ont trait à l'histoire contemporaine que je tente de comprendre.

Ce matin, une assistante sociale, Martine Labille, me rend visite, une jeune femme d'une trentaine d'années aux longs cheveux bruns. Elle ôte sa veste et révèle une sorte de chandail qui laisse son épaule gauche découverte. Le tatouage d'une rose sanguinolente s'y affiche. Cela m'agace un peu, tout comme la barre métallique boulonnée qui traverse son sourcil droit, mais je ne prête pas trop grande attention à ces bizarreries parmi tant d'autres... Son parfum entêtant emplit la pièce et me donne la nausée. Bien entendu, elle porte un masque, comme tout le monde.
— Vous allez bientôt sortir, m'indique-t-elle. Nous avons besoin de tous les lits avec le COVID...
— Oui, je sais, le Docteur Amrouche me l'a expliqué.
— Je peux aller vous chercher des vêtements. Où habitez-vous ?
— Dans ma mémoire, Cité des Aubépines, au Bloc C, appartement 521...
Elle me regarde d'un air surpris, puis éclate de rire.
— Non, évidemment, vous ne résidez plus là !
— Je ne vois pas ce que cela a de drôle...
— Excusez-moi. Un moment, j'ai oublié votre état. Aujourd'hui, même la police n'ose plus mettre les pieds dans la Cité des Aubépines.
— Pourquoi ?
— C'est bien trop dangereux, avec les dealers et les islamistes. Et puis, le maire le leur interdit pour éviter les provocations. Certains affirment qu'il a conclu un accord avec les caïds de la cité. Il leur fout la paix et collecte les voix des barres aux élections. Mais ce ne sont que des rumeurs...
Heureusement que j'ai passé trois semaines à me gaver d'information, sans quoi j'aurais du mal à suivre son discours. J'éprouve quand même des difficultés à l'entendre... un maire de la République française en cheville avec des malfrats empoisonneurs et des assassins fanatiques rien que pour récupérer des votes ? Pas dans mon monde... mais justement, ce n'est plus le mien. Je coupe court à ses histoires et lui dis :
— La réception a gardé mon portefeuille avec mes papiers d'identité. Vous y trouverez mon adresse.
— Mais oui, bien sûr ! De toute façon, vous êtes connu en ville...
— Ah bon ?
— Mais oui... Je vous ai vu, un soir, à la télévision. Vous parliez de vos réalisations : la gare de Nanjing, l'opéra d'Osaka, la cinémathèque de Sao Paulo...
Je suis donc devenu un architecte célèbre... mais je ne m'en souviens pas... Nous discutons encore une dizaine de minutes avant qu'elle me quitte en me souhaitant un prompt rétablissement. Elle ne me serre pas la main... cela aussi semble passé de mode.

Deux jours plus tard, le taxi me dépose devant mon domicile que je ne reconnais pas, une grande bâtisse bourgeoise précédée d'un jardin mal entretenu. J'utilise une des clés que m'a remises le secrétariat à l'hôpital, j'entre et j'ôte mon masque alors que la porte se referme derrière moi dans un claquement sec. Un hall froid et triste m'accueille. Je visite les pièces les unes après les autres, avec l'espoir qu'une étincelle cognitive m'aide à saisir le sens de mon existence. J'ignore toujours le destin d'Amélie. Nous sommes-nous mariés ? Je ne porte pas d'alliance... où réside-t-elle en ce moment ? Mes parents sont sans doute décédés... Je sais que j'ai terminé mes études d'architecture et assez bien réussi professionnellement, mais qu'est devenue ma sœur cadette ? L'assistante sociale m'a recommandé d'effectuer des recherches sur Facebook ou Copains d'avant... J'ai songé à acheter un ordinateur, un de ces engins apparemment omniprésents dans cet avenir délirant auquel aucun roman de SF ne m'avait préparé... mais je ne saurais comment m'en servir...

Je déambule de pièce en pièce... Je pénètre dans un salon futuriste, en tous cas pour moi... je ne l'aime pas. Trop froid. Je m'attarde cependant devant les photographies en noir et blanc qui en décorent les murs. Elles représentent des bâtiments de tous types et je lis les légendes qui les sous-titrent : Gare de Nanjing, Opéra d'Osaka, Cinémathèque de Sao Paulo, Villa d'Adam Yurtz à Palo Alto, Cité Merveilleuse de Maputo, Hôtel Grand Canyon... J'ai donc réalisé ces ouvrages, et sans doute me suis-je rendu dans tous ces pays... mais je n'en conserve aucun souvenir.
J'entre dans une cuisine impeccablement rangée, dotée de ces appareils apparus après 1970. Je secoue la tête et monte à l'étage où je découvre une chambre assez simple dotée d'un large lit, probablement la mienne. Un poster affiché sur un des murs représente Amélie grandeur nature dans le plus simple appareil, sur fond de garrigue ensoleillée. Je trouve cela indécent. Que suis-je donc devenu ?

La pièce suivante, aménagée en penderie, regorge de vêtements masculins divers, y compris deux smokings. Quelques atours féminins colorés m'interpellent. À qui appartiennent-ils ? Je découvre encore une salle de bains rutilante aux carrelages verts et une chambre d'ami à moitié transformée en débarras. La dernière porte donne sur un grand cabinet de travail. Un billard américain trône en son centre, et des étagères peuplées de manuels, de photos et de souvenirs exotiques garnissent ses murs. Tout au fond, derrière un bureau de ministre et un fauteuil en cuir, se dresse une bibliothèque où s'étalent des rangées de bouquins identiques aux couvertures bleues, sans titres visibles sur leurs tranches. Je m'empare du premier, je l'ouvre et je ressens un choc. Je ne tiens pas en main un livre, mais un carnet aux pages discrètement quadrillées remplies d'une fine écriture que je reconnais pour mienne. La première page affiche le texte suivant :

Lyon, le dimanche 1er septembre 1970.
J'ai retrouvé Amélie en fin d'après-midi comme prévu, magnifique dans la lumière de cette fin d'été le long du Rhône dont l'eau étincelle. Nous avons dîné dans un petit bouchon. Que ma bien-aimée est belle, sensuelle et intelligente.

Je regarde l'étagère et un frisson me parcourt. J'avais la ferme intention de tenir un journal lors de mes études universitaires. Apparemment, je m'y suis attelé. J'ouvre au hasard un second volume qui débute en 1975, puis un troisième dont la première ligne me situe à Alger en 1982... Je les compte... cent et deux carnets de deux cents pages chacun. Je reprends le premier en main, je m'assieds devant le bureau où repose l'ordinateur fermé, silencieux, immobile et froid et je commence à lire. Peu à peu, je découvre et j'apprends ce que fut ma vie d'homme.
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