Au bord des pédales

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J'écris pour pouvoir lire la couleur du ciel et de la poussière  [+]

Image de Automne 2020
C’était un matin pas crachin, un matin bleu trébuchant sur le fil du temps comme pour mieux s’enraciner. À un point tel que mon histoire, sans rétroviseur, se raconte au présent...

Stop !
À droite... pas un hérisson. À gauche... mille ténèbres ! C’est lent comme un jour qui n’en finit pas de mourir. Filons, sinon ça va porter malheur !
À fond sur la pédale, le cœur qui bat l’angoisse au son du glas qui trépasse, les mains moites sur le volant, la jambe qui flageole, les pneus qui crissent, je m’engage. C’est le moment ou jamais, il faut laisser parler l’instinct.
Je cale ! Je cale au milieu de la route du village. La route du village où passe le convoi mortuaire du vieux Marcel.
Cent-deux ans il avait le vieux Marcel. C’est le doyen, c'était. Il a fait toutes les guerres qu’on ne se rappelle même plus tellement il ne reste plus personne pour raconter.

Je tourne la clé dans tous les sens, on ne sait jamais... rien ne part, pas même le moteur. Il fait chaud tout à coup, je sens les regards qui me piquent, mon crâne en a la chair de poule. Je respire à fond, nouvel essai... le moteur se noie. J’expire.

Quatre fois l’examinateur n’a pas voulu me donner le passeport rose, jusqu’au jour où je lui ai fait pitié, j’ai vu ça dans son regard cravate. Depuis je fais toujours les mêmes trajets, sur les chemins où ça roule paisible. Mais parfois on me tend des pièges, des trucs louches du style ; une moissonneuse-batteuse digne de la quatrième dimension qui me barre l’avenir ; une déviation qui m'abandonne dans la campagne sans pancartes, sans même un poteau télégraphique pas ordinaire qui pourrait me servir de repère ; ou...

Ils m’observent d’un drôle d’air ceux-là qui attendent le corbillard sur la place de l’église, toute petite, noire de monde à y regarder de plus près. En douce. Ils ne bougent pas d’un œil, ça fait peur. Même les géraniums halètent dans leurs pots ternes sous le soleil indécent. Il n’y a pas un seul de ces corbeaux qui viendrait pousser ma voiture ! Je ne vais tout de même pas sortir avec ma robe coquelicot et mon vernis senteur d’herbe. Je me suis mise sur mon trente-et-un aujourd'hui, façon bohème, en gardant mes baskets en toile sinon j'ai le vertige.


C’est dingue comme les pensées défilent en un quart de seconde alors que l’on voudrait devenir invisible, comme le nuage qui n’est pas là-haut dans le ciel. Affolées, elles font tant le tour de la place qu’elles s’étranglent. Comme moi. La sueur dégringole dans mon dos. Je vais bientôt glisser sous les pédales. Faudra me ramasser à la petite cuillère.


Le corbillard !... Marcel se rapproche. Entre mes quatre portières je suffoque. Te voilà piégée martèle la tempête dans ma tête. Je n’arrive même plus à déverrouiller ma caisse tellement ça fait du boucan. Allez ! j’appuie sur un bouton, n’importe lequel, il y en a tant. De mon coude je frôle le klaxon, si sensible qu’il se met à beugler. Puis c’est au tour des essuie-glaces de rincer frénétiquement des larmes sur le pare-brise. Pas une goutte dans le ciel pourtant. Ma vue se brouille. Le capot fume. Je vais mourir c’est mieux.

Il y a quelqu’un qui toque à ma vitre. Je ne suis pas là. Ce n’est pas moi. C’est mon ombre innocente, errant dans une réalité parallèle. Elle flotte immobile dans cette seconde tétraplégique, qui n’en finit pas d’écarquiller les mirettes, comme un phare sous le naufrage en mer d’Iroise. Un éclat toutes les..., non, non, juste un éclat à perpétuité qui crucifie le temps.

Il a l’air gentil le gars avec sa tronche de pompier volontaire, ou de sauveteur en mer selon le péril. Ils aident tout le monde les pompiers, même les chats qui n’arrivent pas à descendre de l’arbre. On va vous pousser ma p’tite dame qu’il dit de son sourire dentifrice à mon autre qui vient de se coller à ma peau dans un accident de cosmos. Pas douée l’autre !
Je n’ai jamais vraiment eu les pieds sur terre alors, au bord des pédales, je vise le bout du capot invisible, j’inspire, je ferme les yeux, je l’imagine très fort muer en ailes de dragons, elles vibrent derrière mes paupières allumées, elles m’envolent loin de cet univers impitoyable, loin du sourire qui me ratatine. J’expire. J’ouvre les yeux...


C’est bon, j’ai traversé le Styx... enfin, la route quoi ! Pour Marcel tout s’est bien passé aussi, il n’est pas vraiment pressé au fond. Et puis, ça lui fera une histoire à raconter à ses copains de l’autre côté de la vie.


La portière claque ses mâchoires sur la ceinture lunatique, j’ai enfin réussi à m’enfuir. Je flâne dans ma robe coquelicot jusqu’au garage Ray’l’auto, deux pas plus loin, je connais bien le mécano. Puisqu’il en pince pour moi, j’en profite pour ne pas le déranger.
Juste à l’entrée une ardoise couchée dans les gentilles herbes crayonne la citation du jour :
La vie est une aventure qui se relève chaque matin en oubliant qu’elle s’est couchée la veille.
C’est Ray tout craché ; au lieu de faire la réclame des pneus, il offre à ses clients des mots à l’air libre.
J’aperçois des brodequins sous un break. Ça cliquète dans ce coin-là.

« Salut Ray ! mon auto a calé ! » je claironne.
Il glisse sur ses roulettes jusqu’à mes pieds, clé en main.
« Salut Yonna ! Laisse-le donc où il est ton tacot, il est bon pour la casse !
— Mais comment je vais faire moi ?
— Je te prête l'Opel comme la fois dernière, lance-t-il, avant de regretter sitôt, en tordant son chiffon graisseux, ses mots échappés.
— Hmm... tu voudrais pas plutôt me conduire à Plurien ? » je dis comme ça, au hasard des mots, en jetant un regard naufragé vers l’horloge de l’atelier. Le temps des fois, il fait exprès d’aller plus vite.

Ni une ni deux ! Ray frotte ses mains au savon de Marseille, change sa salopette contre un bermuda à bretelles accordé à sa chemisette florale, tout en sifflotant un air enchanté de Mozart derrière un paravent de pneus.
Du haut de mon mètre cinquante et des poussières, je me mets à peine sur la pointe des pieds pour accrocher son regard noisette cerclé par ses lunettes olive.


Nous arrivons sur la placette de Plurien dans sa camionnette jaune brinquebalante. Des morceaux de tulles, empruntés à mon auto plus mobile, s’enroulent sur les essuie-glaces et les poignées des portières. Moteur éteint, on entend une volée de cloches. Je saute. Le sol tangue, je me rattrape de justesse au marchepied. On a les mêmes baskets fanées, à dix pointures près, des grains de riz crissent sous nos pas. La timidité nous effleure comme une rose qui bégaie, je manque de déraper sur une dragée.

J’aperçois la mariée sur les marches de l’église Saint-Pierre, son voile écume, le temps se gâte. Ray me lâche pour aller boire un tue-mouche chez Pierrette*. Moi, Yonna, j’avance comme la vague qui se retire. Les regards, aiguilles d’un cadran rouillé, me transpercent impitoyables.

Je suis en retard au mariage de mon fils...
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