Arrêt Buffet

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« Belle voiture ! »

Antonin Barbin sursauta, tout en refermant la portière. Se retournant, il vit un jeune homme, assis sur un banc, l’air désœuvré. Il avait tout du loubard : cheveux longs, blouson noir, jeans délavé. Il faisait tourner dans sa main une espèce de tige en métal. Barbin ne voyait pas trop ce que c’était.
« C’est quoi comme modèle ?
- Une traction avant. Enfin, je crois.
- Vous croyez ...?
- C’est que je n’y connais pas grand-chose en voitures...
- Hum... C’est bien la vôtre ?
- Pourquoi ? Je n’ai pas une tête à avoir une telle voiture, c’est ça ? »
L’autre pouffa.
« Je n’ai pas dit ça. Mais maintenant que vous le dîtes...
- Alors quel genre d’auto je pourrais avoir, selon vous ?
- Je sais pas trop... Une voiture petite et ronde, comme vous.
- Et celle-ci, élégante, racée... Elle serait faite pour vous peut-être ? »
Le jeune homme haussa les épaules.
« Vous ne m’avez pas répondu. Cette voiture est bien à vous ?
- Non. Je l’ai empruntée.
- Ah ? Et à qui ?
- Je ne sais pas.
- Vous conduisez une magnifique voiture, et vous ne savez pas à qui vous l’avez empruntée ?
- Une personne de cette ville j'imagine. Mais enfin je ne connais pas tout le monde, moi... »

Le gars se leva. Il s’approcha de la voiture, commença à en faire le tour en l’admirant, faisant glisser sa main libre sur la carrosserie lustrée.
«  Et vous l’avez empruntée où cette voiture ?
- C’est important ?
- Si c’est important ? (Il s’emporta) Évidemment que c’est important ! Vous ne pouvez pas avoir emprunté cette voiture au milieu de nulle part, ça manquerait complètement de style ! Ce serait indigne d’une telle beauté...
- Je vois. Vous avez raison. En fait, je l’ai trouvée... Au milieu... »
L’autre était pendu aux lèvres de Barbin. Comme il avait donné beaucoup d’importance à cette question, il ne pouvait en donner moins à la réponse.
« ... Au milieu d’un pont.
- Un pont ? Mais... (il fronça les sourcils) Qu’est-ce-qu’elle faisait au milieu d’un pont ? Et quel pont ?
- Un magnifique pont à haubans, au-dessus d’une rivière. Un décor splendide. Vous qui parliez de style... !
- Quand même... Je ne vois pas qui l’aurait abandonné en un tel endroit, et pourquoi...
- Peut-être que son propriétaire a sauté dans l’eau ?
- Et pourquoi aurait-il fait une chose pareille ?
- Je n’en sais rien moi... (Barbin écarta les bras et se frappa le côté des cuisses, signes de sa totale ignorance) Peut-être qu’elle avait chaud, qu’elle voulait nager un peu... »

Le jeune voyou (il avait l’air d’un voyou) avait fini de faire le tour de l’auto. Il revint vers Barbin.
« Vous savez quoi ?
- Non. Non, je ne sais pas... Mais euh... Ça vous dérangerait de ranger votre cran d’arrêt ?
- Hum... ? Ah ça ! »
Le voyou arrêta de manipuler son joujou. Il le rangea dans la poche de son blouson.
« Désolé... C’est juste... c’est juste pour m’occuper les mains, vous voyez ?
- Oui, je vois. Je comprends. Ça me rend un peu nerveux ces engins-là c’est tout... Vous disiez donc ?
- Je me disais qu’à mon tour, je pourrais vous emprunter cette voiture. »
Barbin pris un air soucieux. Il se gratta un peu le menton.
« Mais... Vous en avez besoin ?
- Pas du tout !
- Ah... ! (soulagé) Je préfère ça... Non, vous comprenez... Si vous en aviez eu besoin, j’aurais pu imaginer que vous vouliez me forcer la main... »
Barbin ricana. L’autre rit bruyamment.
« Non, bien sûr que non ! J’ai l’air d’un voyou comme ça, mais je suis quelqu’un d’honnête, rassurez-vous !
- Tant mieux. Eh bien... Affaire conclue, comme on dit ! Je vous la laisse. Eh... ! J’ai une idée. Vous pourriez la rendre à son propriétaire ?
- Mais je ne connais pas cette personne !
- Moi non plus, rappelez-vous ! Je n'en sais pas plus que vous... »
L’autre sourit à Barbin.
« C’est vrai. Vous êtes... Vous êtes un malin, vous... »

Barbin eut une petite moue de fausse modestie. C’est vrai qu’il était assez malin. Le voyou qui n’en était pas un s’installa au volant, qu’il caressa avec une sensualité dont on ne l’aurait pas cru capable. Enfin si, à partir du moment où on savait que ce n’était pas un voyou.
« Heureusement...
- Je vous demande pardon ?
- Heureusement que vous me l’avez laissée de bon gré cette voiture. Sans quoi, j’aurais dû vous tuer.
- Me tuer ? Mais enfin, quelle idée... ! Me tuer pour une voiture qui n’est même pas la mienne ? Dont vous n’avez même pas besoin ? Non... Vous vous seriez senti bête, je vous le dis.
- Vous avez cent fois raison... Décidément, vous êtes plein de bon sens... »

Ce furent les dernières paroles du voyou qui en était peut-être un finalement. Une ombre venait de passer sur son visage, qui avait perdu l’espace d’un instant toute expression. Il s’affaissa doucement sur le volant. Il était mort.

L’incompréhension et la panique gagnèrent immédiatement Antonin Barbin. Ses yeux roulèrent dans leurs orbites. Il fit un pas en avant. Deux en arrière. Il se tint la tête. Une sueur glaciale parcourût tout son être. Après de longues secondes de confusion totale, il sût enfin quoi faire. Il tira le type hors de la voiture, l’allongea sur le bitume, tira le cran d’arrêt de sa poche, « clic ». Il planta la lame à six reprise dans l’abdomen du macchabée.
Après cela, il put s’asseoir et souffler un peu.

Ce fut à ce moment, à ce moment seulement, qu’il entendit les pas de la vieille dame. Elle marchait sur le trottoir d’en face. Forcément, elle n’avait rien perdu de la scène. Cependant, elle ne s’était pas arrêtée. Elle continuait de marcher tranquillement.

Barbin se releva et alla au devant de la vieille femme.
« Je l’ai tué, vous avez vu ? C’était un voyou, je n’avais pas le choix. Il voulait voler cette voiture...
- C’est une très belle voiture... Une traction avant ?
- (un Barbin un peu décontenancé) Oui... Oui c’est bien ça.
- Je connais bien, ma fille a exactement la même.
- D’accord. Heu, pour le voyou...
- C’était la voiture de son papa, qui est mort il y a peu. Elle y tient beaucoup vous comprenez ?
- Ah oui ? Oui...! Non, bien sûr, enfin... Je comprends tout à fait...
- Des voitures comme ça, il ne doit pas y en avoir beaucoup en circulation...
- C’est certain. »

La vieille ralentit et ouvrit son sac à main. Barbin ne s’était pas méfié. C’est un geste tellement naturel pour une vieille dame. Chercher quelque chose dans son sac à main...
Elle en sortit une arme à feu, un petit calibre, et tira sans hésiter sur Barbin. Une balle. En plein abdomen. Puis elle rangea son revolver dans son sac à main. Comme une vieille dame range dans son sac à main... Eh bien, n’importe quoi en fait...

Barbin voulût dire quelque chose, mais il ne savait pas quoi. En plus de la stupeur de se faire tirer dessus à bout portant, il avait peur de paraître idiot, pour sa dernière réplique. C’est important les dernières paroles que l’on prononce avant la mort. Souvent on n’a pas le temps de bien choisir ses mots et on dit n’importe quoi, c’est d’un pathétique... Il préféra ne rien dire.
Avant qu’il ne s’écroule, la vieille eut le temps de lui caresser la joue, presque affectueusement.
«  J’étais obligée vous comprenez ? Un voyou qui a volé la voiture de ma petite fille... Je devais le tuer ! »

Barbin comprenait. En tombant au sol, et ce fût sa dernière pensée, il se dit que cette voiture traînait un paquet de morts derrière elle...

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Ce jour là, l'humanité connût sa dernière victime par SMI (syndrome mortel immédiat), en la personne d'Auguste Tram. Ironie du sort, Auguste mourût quelques heures seulement après son frère Alphonse, qui était tout comme lui un jeune homme torturé et un peu maniaque du cran d'arrêt. La Grande Hécatombe s'était enfin arrêtée, aussi brusquement qu'elle était apparue, et de manière tout aussi inexplicable.

Malheureusement, comme personne ne pouvait savoir qu'Auguste Tram était le tout dernier des Maudits, les hommes et les femmes du monde entier continuèrent de s'entre-tuer. Antonin Barbin devint le premier parmi les humains à mourir assassiné après la fin de la Grande Hécatombe. Il y eut beaucoup d'autres morts après lui... Jusqu'à ce qu'enfin, malgré la folie dans laquelle elle avait plongé corps et âme depuis une décennie, malgré l'addiction au meurtre qui avait été son seul exutoire en même temps que la seule façon d'apprivoiser la mort, la seule mort qui ait un sens, l'humanité trouva la clé de son salut et de sa survie.

Mais c'est une autre histoire.

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Hommage à « Buffet froid » de Bertrand Blier.
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Aubry Françon · il y a
Un récit grinçant et caustique où l'absurde le dispute au tragi-comique. Une lecture rafraîchissante.
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Gilles Pascual · il y a
Belle conversation absurde, bravo !
En revanche je n'ai pas trouvé d'information sur le SMI. C'était à quelle époque ? Dans quelle réalité parallèle ?

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Denis Crozet · il y a
à ne pas confondre avec le système monétaire international... Oui c'est forcément un univers parallèle datant des années 80. Beaucoup de monde souligne l'absurde et le burlesque de Buffet Froid, moi j'y vois une oeuvre majeure de SF... Mais... Je me comprends !

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