Une grande faiblesse

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Avril de retour, je me suis souvenue de ce matin où Jules était entré dans notre chambre, le visage radieux, une main cachée dans le dos. Devant mon peu d'intérêt à la surprise maladroitement mise en scène, il s'assit sur le bord du lit. Sous mon nez, il agita une poignée de graines retenues précieusement dans sa paume, comme des pépites de diamants. « Tu viens les semer avec moi ? » susurra-t-il aussi ému que s'il me demandait ma main. Je tirai la couverture sur ma tête et poussai un long grognement dissuasif.
Il s'affaira toute la journée dans le potager. Lorsqu'il rentrait en coup de vent dans la cuisine, pour un café ou un en-cas, il réitérait son invitation sans se décourager. « Tu es sûre ? » Ou : « Tu ne sais pas ce que tu rates. » Et encore : « Viens au moins jeter un coup d'oeil. » La campagne, la boue dans les ornières, les araignées dans la cuisine, se pâmer devant la diversité de la flore et de la faune. Tout cela était au-dessus de mes forces. Des nano-événements éveillaient en Jules un émerveillement à la fois risible et suspect. Les sens réceptifs à un univers microscopique, il restait longtemps captivé par un spectacle à mes yeux invisible. Son exaltation m'excédait. Or, j'avais connu ce sentiment dans ma vie de citadine où un rien m'émoustillait et me poussait à croire que j'évoluais constamment au coeur de l'action. À l'inverse de Jules, mon transfuge à la campagne se traduisait par un échec. Par conséquent, ses invitations à visiter le potager me surprenaient comme un accès de cruauté. Je les ignorai farouchement et il finit par se lasser.
En septembre, Jules disparut en laissant un billet énigmatique sur le comptoir de la cuisine : « Je pars en voyage. » La nature de nos échanges au moment de son départ justifiait le ton laconique.
J'appelai son entourage. Personne ne sut où il se trouvait. Avait-il eu quelque contact avec ses proches pour s'épancher  ? Ils ne se montrèrent guère inquiets et leur voix mielleuse semblait me préparer à l'éventualité d'une autre femme.
Le manque a mordu tout au fond de mon ventre, à l'endroit où je réservais ma colère. Cette dernière disparut en une bouchée. Ridicule combat contre le bonheur, au profit de l'ego, pensai-je. J'avais cultivé le désert et je me retrouvais seule. Vide.
La nourriture a remplacé la présence de Jules. Sans cesse, la béance criait sa gloutonnerie. Elle dégageait l'odeur fétide des profondeurs croupies et poussait dans ma gorge une nausée tenace. Je mangeais pour la tromper et calmer les assauts du manque.
Durant six mois, j'ai vivoté. Puis avril est arrivé.
Le potager offrait le spectacle d'une vie flétrie. Abandonné comme moi. Des tiges cassées telles des nuques brisées. Des tumeurs à la surface des plantes. Des trous dans les feuilles semblables à celles de mon ventre. Sinistre.
« Imagine », répétait Jules la première fois que nous avions visité le potager. Embrassant du regard la terre en friche, il énumérait les innombrables possibilités. J'ai toujours manqué d'imagination. C'est là ma grande faiblesse.

Dans la cabane à outils, les bocaux de semences munis d'une étiquette s'alignaient en ordre alphabétique sur une étagère de bois vernie. Jules était minutieux pour un rêveur. Un sens de l'organisation qui le destinait davantage à un rôle d'entrepreneur.
À la lettre F se trouvait un bocal nommé « FT », sans plus de précision. Je reconnus, honteuse, les précieuses graines de Jules boudées en avril dernier. Ils possédaient un aspect inhabituel, une forme striée, une tête d'épingle et une belle couleur bleu irisé. Je semai de pleines poignées de cette espèce inconnue.
Le labeur redonna de la souplesse au temps. Il se mit à avancer au gré de ce que la nature faisait croître. Courgette, céleri, navet, panais, chou, betterave, pomme de terre et poireau. Lors de la récolte, les minutes se distendaient pour m'envelopper dans un instant d'éternité.
Fin septembre, j'avais perdu tout espoir concernant les précieux semis de Jules. Nul frémissement ne parcourait leur emplacement. Et puis un matin, sept petites têtes d'obus colorées se mirent à crever la surface de la terre. En quelques heures, des visages surgirent jusqu'au cou. L'après-midi sortirent les épaules. À la fin de la journée, le potager était enrichi d'une rangée de légumes à l'apparence féminine humaine et à la peau bleue turquoise. Ces drôles d'espèces avaient la taille d'une courge butternut et se tenaient assises en tailleur, le visage droit et l'expression impassible. Dans leur dos était taillé un U inversé d'où jaillissait un faisceau de fleurs sauvages dont elles tenaient un exemplaire dans la main. Je les observai un long moment, profondément émue. Jules me manquait atrocement. J'optai pour un ragoût d'agneau accompagné de ses légumes d'automne. Un doigt en crochet dans la béance du dos, je tranchai au couteau, sous les fesses, au cœur des racines emprisonnées dans la terre. L'espèce inconnue poussa un cri unique, strident, qui se réverbéra dans l'air. Saisie, je la fis tomber. Au sol, elle gisait inerte et silencieuse. Je la plaçai avec précaution dans mon panier, intriguée.
De ma vie, je n'avais rien goûté d'aussi savoureux. Pour la première fois depuis le départ de Jules, je cessai de dévorer pour me mettre à déguster. Le plaisir déchargeait ses bienfaits dans tout mon corps. Une satiété à la fois physique et mentale me gratifiait à chaque consommation de ce nouvel aliment. Il me devint très vite addictif. Hélas, sa croissance n'était pas aussi rapide que ma récolte. Son apparition était d'ailleurs aléatoire et capricieuse. Seul phénomène régulier observable, le cri strident de la cueillette continuait à retentir, chaque fois plus insistant.

Il n'en restait plus que deux lorsque je remarquai l'anomalie. Autour des légumes inconnus, la terre, sèche malgré mon mécanisme d'irrigation, se craquelait. Devenue stérile, elle avait cessé d'offrir ses fruits. Sur le visage de mes deux légumes, une moue affaissait les traits de la bouche. Une fougère dissimulait le regard. Tournée de trois quarts, la tête semblait guetter avec méfiance le sentier par où je surgissais. Tous deux ressemblaient à des bêtes menées à l'abattoir, les yeux bandés, terrifiées. Heureusement, la qualité du ragoût ne s'en trouva pas gâché.

Inconsolable à l'idée de la privation prochaine, je me tenais devant le dernier légume quand Jules est réapparu. D'abord la tête, puis les épaules, enfin les genoux ramenés contre le ventre. Nu comme un verre, il est sorti du dos de mon légume chéri, par ce U inversé dont les bords se sont écartés sans effort pour le mettre au monde. Sa peau recouverte d'une pellicule bleue translucide exhalait un parfum d'humus. Il sentait l'inconnu.
Bougon comme un nouveau-né, il a poussé un cri de fureur : « C'est malin ! Tu les as toutes mangées. À cause de toi, on m'a dérangé dans ma retraite. Qu'est-ce qui t'as pris ? » Je n'en revenais pas. J'ai simplement répondu : « Oh mon Jules, où étais-tu passé ? » Il m'a lancé un regard désabusé. « Écoute, il est trop tard pour les questions à présent. Laisse ces Femmes de Terre tranquille. Elles ne sont pas destinées à être mangées dans un ragoût. C'est un gâchis effroyable, tu n'as pas idée ! » Il secouait la tête au spectacle du potager décharné. D'une voix de petite fille repentante, je me suis entendue m'excuser : « Je ne savais pas. Je te jure. » L'expression de Jules s'est faite douloureuse. Il a écarté et laissé retomber les bras. « Mais enfin, chérie, tu vois bien qu'elles ont une porte dans le dos ? Tu n'as pas imaginé une seconde les possibilités ? »
J'ai toujours manqué d'imagination. C'est là ma grande faiblesse.
En empruntant la même voie d'accès, Jules s'est expulsé de la terre pour retourner naître dans son nouveau monde. Derrière lui, dans le dos de la Femme de Terre, la porte s'est refermée. J'ai battu plusieurs fois des paupières pour chasser les larmes. À mes pieds, le légume s'était dilaté, sans doute par l'épreuve des passages de Jules. Serait-il encore bon pour un ragoût ?
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Mireille Bosq · il y a
Cruelle sous son humour cette histoire. Par dépit amoureux en arriver à manger de hominés/légumes... Rare imagination!
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Marie Van Marle · il y a
Il fallait les trouver, ces "femmes de terre", et plus encore avoir l'idée de les manger ! L'écriture est agréable, pleine d'un humour "moderne" sur le couple éphémère, le retour à la terre et la solitude, la malbouffe et une certaine ronchonnerie existentielle.
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Cristo R · il y a
Un joli conte avec une belle imagination et de l'humour . Les femmes de terre sont loin d'être des pommes il ne faut donc pas les manger.

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Joëlle Brethes · il y a
Texte original...
Contrairement à ce que vous dites, vous ne manquez pas d'imagination, chère narratrice ! Mais... j'espère que vous n'allez pas manger cette dernière Femme de Terre ! Je suis prête à pétitionner et à manifester pour sa survie ! ;)

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Dilek Isik · il y a
Merci Joëlle! Oui, pauvre Femme de Terre... mais les addictions sont si difficiles à vaincre ;)
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Christophe Pourbaix · il y a
Ta plume n'a rien perdu de sa superbe, et, contrairement à la protagoniste de cette histoire, tu ne manques décidément pas d'imagination.
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Dilek Isik · il y a
Merci pour ce commentaire encourageant Christophe!
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Virgo34 · il y a
Un conte original avec l'illustration en toile de fond.