« Riders on the storm » ou « C'est vrai? Elle est dangereuse la vie? »

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C'est un truc tellement incroyable l'écriture ! arranger les mots entre eux, raturer, recommencer, trouver enfin le rythme. Et derrière chaque stylo, un monde

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Il est tôt, le soleil est encore caché par les falaises de Rocherousse. La maison est dans la pénombre fraîche du petit matin, la lumière est timide. Elle s’approche de la fenêtre, un peu de brume matinale s’étiole entre les troncs, s’étire sur les champs. Le front appuyé contre la vitre elle se dit qu’il n’y a rien de plus beau au monde que ce paysage-là. À la radio, un journaliste parle de Jim Morrison et de la légende du club des 27, une des plus belles de l’histoire du rock. Jim Morrison.... Les images se bousculent dans sa tête comme un puzzle un peu fou. Elle se verse une tasse de café et allume la chaine HIFI. Sur l’étagère, des dizaines de vinyles bien rangés attendent. Voilà ! Morrison, album « L.A. woman ». Elle ferme les yeux. Les premières notes de « Riders on the storm » claquent comme des gouttes de pluie sur le goudron. « Riders on the storm, riders on the storm, into the house we’re born, into the world we’re thrown... » C’était en 75, à Grenoble elle avait 16 ans.

Brigitte lui avait proposé d’aller à une fête au centre-ville. Elle avait réussi à entourlouper sa mère qui aurait dit non, de toute façon. Elle n’était jamais autorisée à sortir, elle souffrait de son manque de confiance, de cette suspicion perpétuelle. Elle n’avait pas droit non plus à de l’argent de poche « tu en ferais quoi ? » lui avait répondu sa mère.
C’était sa première fête, elle n’avait jamais vu autant de monde. Tout lui paraissait extraordinaire. L’appartement bourgeois résonnait de la musique qui tapait fort sous le lustre du salon, les danseurs se pressaient, se mêlaient, se frôlaient. Les visages souriaient, on entendait parfois des hurlements de joie, des cris d’ivresse, les filles étaient belles et les garçons aussi. Ils étaient libres, bien dans leurs pompes. Elle se trouvait gauche.
Appuyé contre le bar improvisé, l’air détaché, un garçon l’observait. Pas grand, pas spécialement beau gosse. Il paraissait plus âgé que la moyenne. Il avait gardé son blouson de moto. Il sentait le cuir et le tabac. Ils avaient discuté, un peu.
— Tu viens chez moi ? Il s’était rapproché d’elle à la frôler.
— Non, faut que je rentre... Ma mère ne sait pas que je suis là.
— Alors quand ? Un sourire à peine dessiné sur les lèvres, un peu narquois peut-être ? Oui, c’est sûr, carrément narquois !
— Mercredi après les cours si tu veux, je mange à la cantine et on se retrouve vers une heure et demie devant mon lycée ?
— Ça marche, je serai là.
Les mots étaient sortis tous seuls avec naturel, elle avait voulu jouer à la fille décomplexée.... Elle en tremblait !
Il était tard, bien trop tard, elle était partie discrètement et la musique l’avait accompagnée jusqu’au bas des escaliers. Elle n’avait pas aimé le retour sur sa vieille mobylette grise qu’elle détestait ! Sa grande sœur la lui avait donnée, elle était un peu rouillée, mais surtout ce n’était pas la Peugeot 102 de ses rêves. Elle avait ouvert doucement le portail de la maison familiale, dans la cuisine, une lampe brillait encore. Son père, insomniaque, lisait l’Huma. Elle lui fit un petit signe au passage et poussa la porte de sa chambre. Sa mère l’attendait assise sur son lit.
— C’est à cette heure-ci que tu rentres ? Ne me dis pas que tu as fait tes devoirs jusqu’à minuit...
— Non, non ! Mais les parents de Brigitte sont arrivés vers huit heures, on a joué aux cartes, j’ai pas vu le temps passer.
— Je ne veux pas le savoir ! Tu rentres un point c’est tout. Sinon plus de sorties chez les copines.
— Mais pourquoi c’est toujours compliqué avec toi ? J’en ai marre de ne rien pouvoir faire comme les autres ! J’ai l’impression d’être en prison ! J’ai seize ans !
Une gifle. « Les autres, je m’en fous. Tu connais quoi de la vie ? Rien ! La vie c’est dangereux ». Sa mère était sortie en claquant la porte. Elle avait mal dormi. Elle se débattait dans un voile opaque qui l’étouffait, la vie c’est dangereux ?
Mercredi. Elle avait passé la matinée à griffonner des fleurs dans les marges de ses cahiers, elle avait des fourmis dans le ventre. Le dernier cours terminé, sa copine Annick l’avait attrapé par le bras et elles s’étaient dirigées vers le réfectoire.
— Ça va toi ? Tu as l’air bizarre depuis 2 jours...
— J’ai rencontré un mec à la fête samedi soir. Il ne s’est rien passé de spécial, mais il vient me chercher après la cantine.
— Non ?? T’es sérieuse ? C’est cool !
Cool.... Le nouveau mot à la mode ! Dire cool, c’était comme fumer des Camel, porter un jean avec le signe « Peace and Love » dessiné au feutre sur la cuisse, c’était le désir de se démarquer et de choquer les parents.
Il était là comme prévu, nonchalamment appuyé sur sa bécane. C’était comme dans un rêve, ou plutôt non, comme dans un film. Tous les yeux étaient braqués sur le garçon inconnu du lycée et sa grosse cylindrée. Une légère suspension des conversations quand elle s’approcha de lui pour lui faire la bise. Il lui tendit un casque, démarra la moto, elle s’installa derrière lui et il accéléra. Fort.
« Like a dog without a bone, an actor out on load, riders on the storm ».
Elle ne savait plus quelles rues ils avaient prises. Elle n’avait rien vu de la ville, seulement des images distordues par la vitesse, des courbes parfaites, leurs genoux qui frôlaient la tôle entre deux files de voitures. Elle avait serré ses cuisses contre les siennes, ses mains agrippées à son blouson et toujours son ventre en vrille et l’odeur de cuir et de tabac. La moto enfin s’était arrêtée devant un immeuble de la cité universitaire. Il lui avait pris la main. Devant la porte d’un appartement, il lui avait dit « c’est pas chez moi ici, c’est l’appart d’un pote, il est étudiant et rentrera tard ce soir ». Après ? Ses mains calleuses sur sa peau, ses yeux verts moqueurs, le goût du joint d’herbe sur sa langue, leurs corps qui se cherchent. Elle avait juste gardé son long foulard autour du cou, comme un doudou. Après l’amour, il avait laissé sa main courir sur son corps : « Tu es vraiment bien foutue ! Tu es belle en fait, un peu jeune, mais belle ! Elle lui avait lancé l’oreiller à la figure.
‘Girl, you gotta love your man, girl you gotta love your man, take him by the hand, make him understand ».
Après, tout était parti en morceaux. Elle sautait les cours, signait le carnet de correspondance, mentait, volait de l’argent dans le porte-monnaie de sa mère. Elle voyait aussi le regard triste de son père qui ne disait rien. Quand son motard s’était installé avec deux amis dans une vieille baraque de l’avenue Jean Perrot, elle n’était pas rentrée de la nuit. De retour chez elle au petit matin, elle avait affronté les parents, il y avait eu une engueulade monstre, elle avait repris son sac, claqué la porte et retrouvé Annick devant le portail du lycée.
— Tu ne devrais pas aller si loin, tu fugues et après ? Dans un an on est majeure, ce n’est pas si long, un an !
Elle était partie une semaine entière. Les nuits s’étaient étirées plus longues que les jours, pleines de musique, de sandwichs tunisiens et de café. Il lui racontait sa vie comme une anecdote drôle : Casse-prison-drogue-prison-vol de moto-accident-course poursuite-prison, ça le faisait rire, elle, elle le trouvait extraordinaire.
« Riders on the storm, riders on the storm, into the house we’re born, into world we’re thrown ».
Ce jour-là, elle était seule dans la maison, Il avait dégoté un petit boulot en intérim. Elle avait entendu des pas dans l’escalier : sa mère était appuyée au chambranle de la cuisine. Elle avait fini par la retrouver grâce au lycée qui lui avait donné le nom d’Annick qui avait fini par cracher le morceau. Elle regardait avec dégoût la vaisselle sale dans l’évier, les détritus qui débordaient de la poubelle. « C’est ça ton rêve ? Vivre dans un taudis ? » Elle l’avait prise par le bras, sèchement, elle n’avait pas résisté.
Pourtant le mal était fait, un abîme s’était creusé entre elle et sa famille. Elle ne voulait plus du cocon soi-disant protecteur qui l’étouffait, elle leur en voulait de l’avoir élevée comme ils avaient été élevés eux, sans perspective. Ils avaient quand même trouvé un terrain d’entente, elle retournerait au lycée finir son année et elle pourrait continuer à le voir.
Cette demi-mesure ne convenait ni à l’un ni à l’autre. Il lui manquait, elle lui manquait. Alors un jour de printemps, il l’avait attendu devant le lycée et il lui avait dit « on se marie ! » Elle avait dit oui.
3 juillet 1976 : mariage, famille, ses parents avaient joué le jeu comme si se marier à 17 ans était normal, ses beaux parents eux, espéraient que leur fils deviendrait enfin sage.
5 août 1976 : une voiture lui avait coupé la route, il allait vite comme d’habitude, iI n’avait pas de casque. Dernière sortie de route pour lui, Il avait vingt-trois ans, elle, était veuve à dix-sept ans. Elle avait perdu son premier amour, elle s’était perdue. Dangereuse la vie ?
« There’s a killer on the road, his brain is squirming like a toad, take a long holiday, let your children play, if you give this man a ride, sweet family will die, killer on the road... »
Elle se lève du canapé pour éteindre la musique. Il est presque midi et elle déjà soixante ans.
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