Petit matin

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C'est un truc tellement incroyable l'écriture ! arranger les mots entre eux, raturer, recommencer, trouver enfin le rythme. Et derrière chaque stylo, un monde

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Sept heures trente, le radio-réveil fait entendre sa voix nasillarde. C’est l’heure où l’obscurité se bat encore avec le jour, la neige est tombée cette nuit, je le sais avant d’ouvrir le rideau à la qualité particulière de la lumière. Je resterais bien au lit.
« Vous êtes sur France Radio, il est 7 heures 35. Gérard Depardieu vient de recevoir la nationalité russe, le gouvernement soviétique a accueilli à bras ouverts l’artiste et son compte en banque lourd de cachets confortables - Coup de foudre au prochain village, la nouvelle émission de téléréalité sur TF1, a fait le plein d’audience hier soir. »
Je me lève enfin, je jette un œil par la fenêtre. Mes seules vis-à-vis sont les montagnes, blanches de neige. Je m’étire et ouvre, une minute pas plus, juste pour le plaisir de refermer vite et de ressentir la chaleur de la maison. Aujourd’hui ça ne marche pas, j’ai froid tout de suite. Je frissonne en préparant mon thé. J’allume la radio de la cuisine.
« De nombreuses personnalités du show biz se mobilisent pour les sans-abris. Elles dénoncent la lenteur des pouvoirs publics face aux situations d’urgence. »
Je verse l’eau sur le bouquet de petites fleurs blanches, la délicatesse du jasmin s’enroule autour de mon visage. Une mésange s’est installée sur le dossier d’une chaise de la terrasse. Elle se tient bien droite, fière d’avoir trouvé un endroit protégé où poser ses deux pattes. Elle a de la chance, elle est hors du temps, sans passé, sans avenir. Je tape sur la vitre d’un geste sec. Elle m’agace.
« Les médecins sont en grève, ils protestent contre le projet de loi sur l’encadrement des dépassements d’honoraires - Un forcené garde en otage dans un bunker, depuis trois jours déjà, un enfant de dix ans ».
J’ai toujours aimé le petit déjeuner, sas de tranquillité avant l’agitation de la journée. Quand les enfants étaient petits, je me levais bien avant eux pour profiter du moment. C’était il y a longtemps, maintenant la maison est vide. Je repose ma tasse sur la table, son bruit sec me fait sursauter.
« ... Les chars français sont entrés dans Tombouctou sous les vivats de la population - L’Europe réfléchit à supprimer l’aide alimentaire, ce sera 180 millions de repas aux plus démunis qui seront supprimés. Les équipes des associations caritatives sont en émoi ».
Voilà que le ciel a tiré un écran léger sur son bleu comme une mariée qui cache ses yeux sous son voile. J’ai trop attendu, le thé est trop fort, même si je rajoute de l’eau, il ne sera pas parfait... Je vais le boire quand même, son amertume finalement colle à mon état d’âme. Je repose ma tasse, je suis lasse. Je voudrais me recoucher et dormir jusqu’à demain.
« Les professionnels du livre s’inquiètent des achats sur internet, les ventes en magasin sont en chute libre – Les sages-femmes lancent un cri d’alarme : elles demandent des moyens financiers supplémentaires pour exercer leur savoir-faire en toute sécurité ».
J’appuie mon front sur la vitre. Sa fraîcheur me fait du bien. Je voudrais être ailleurs ou bien nulle part. Je regarde au-delà de la barrière du balcon. Le vide...
« Les ouvriers de PSA se sont regroupés pour protester contre les licenciements boursiers. Ils bloquent l’entrée des ateliers et se sont organisés pour passer la nuit dehors. Leur chef de file accuse... »
Je saute dans mes pantoufles, attrape une veste sur le porte-manteau et sort sur la terrasse. J’ai besoin d’air. Le soleil caresse mon visage. Je fais quelques pas jusqu’au laurier rose qui ne ressemble à rien avec ces grosses pelotes de neige sur les branches. Je le secoue délicatement. Je respire à fond, je me sens mieux, l’air frais m’a fait du bien. Je vais rentrer finir mon petit déjeuner.
« Une jeune mère s’est donnée la mort après avoir tué son unique enfant. Son mari au chômage, s’était suicidé une semaine auparavant ».
Ma tartine pend au bout de ma main. Je n’ai plus faim. Je ne sais pas ce que je vais faire aujourd’hui... Je pourrais peut-être mettre des miettes dehors pour la mésange...

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