On ne tue pas l'amour.

il y a
16 min
263
lectures
40
Qualifié

Julien, 81 ans. Depuis 5 ans j'écris et Je remercie toutes celles et ceux qui par leur bienveillance et leur soutien, m'ont encouragé à poursuivre cette merveilleuse expérience. Je leur dois ... [+]

Image de Grand Prix - Hiver 2022
Image de Nouvelles

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Les troupes allemandes étaient aux portes du bassin minier et des bruits couraient comme quoi les soldats égorgeaient les Français... Les mineurs du Pas de Calais en avaient vu d'autres, mais cette fois le danger incluait les femmes et les enfants... Les gens s'affolaient, ne savaient pas quoi faire, le Maire proposa donc de quitter les lieux. Des charrettes attelées, quelques voitures, des vélos et des poussettes d'enfants, formèrent une colonne qui partit sans trop savoir où elle allait...

J'avais neuf ans, mes parents embarquèrent de quoi nous nourrir pour quelques jours. Nos voisins et amis Mario et Magda se joignirent à nous, Lina, leur fille, était une enfant unique comme moi, nous avions le même âge et souvent nous partagions nos jeux, cet exode était pour nous une nouvelle aventure, comme un jeu que nous allions vivre ensemble. Il fallait marcher certes beaucoup et c'était la guerre, mais les choses nouvelles que nous découvrions, associées à l'insouciance de notre jeune âge, prirent vite le pas sur les évènements du moment.
Il y a quelques décennies, les parents de Mario, tout comme ceux de Magda, étaient venus d'Italie pour rejoindre la Belgique en quête de main-d'œuvre pour les mines. Ils s'arrêtèrent dans le Pas-de-Calais, là où les houillères embauchaient elles aussi, c'est donc dans notre petite ville que ces immigrés posèrent leurs bagages.
L'amicale des Italiens de France permit à ces deux familles de se rencontrer. Une quinzaine d'années plus tard, ils célébraient l'union de leur enfant respectif, Magda et Mario, mariage très vite suivi par la naissance de Lina.
Peu de temps après, mon père, mineur et syndicaliste, fit la connaissance de ces jeunes mariés, il s'occupa de leur trouver un logement. C'est ainsi que cette jeune famille devint voisine et amie de mes parents.

― Ce soir, nous dormirons à la belle étoile, avait dit ma mère.
Nous étions en juillet 1940, il faisait très chaud et la proposition nous avait beaucoup excités. Nos parents mirent en commun le repas du soir, rassurés de nous voir heureux, ils firent que cela puisse durer en donnant au souper l'allure d'une petite fête campagnarde... cela nous fit presque oublier que nous fuyions les Allemands.
Je profitai de la discussion des adultes pour proposer à Lina une partie de dominos, jeu que j'avais mis dans mes affaires avant de quitter la maison.
― Ch'est bieau d'ête jeune, dit Mario, les infans n'ont pon l'air trop perturbé... in tout cas in vient d'passer un bon momint, cha fait du ben et chu qu'in a minger ch'est pon les fridolins qui l'auront din leu niaf * ! (dans leur bouche*)
Cela eut pour effet de déclencher le rire de tous avant que nous installions nos lits de fortune.
En arrivant sur les lieux, mon père dénicha un abri pour animaux au milieu d'une pâture, un simple appentis qui permit de nous réfugier pour dormir... Lina et moi étions installés côte à côte entre les deux couples... toute la nuit, je lui avais tenu la main...

Déjà, le soleil dardait ses rayons à travers les arbres proches, il annonçait encore une chaude journée. Du lait froid et des biscuits nous calèrent. De bon matin, nous étions prêts à reprendre le deuxième jour de notre périple. Lina me donna un baiser sur la joue pour me dire bonjour... il eut pour effet de faire sourire nos parents, ce qui nous mit mal à l'aise !
Pour la première fois, un sentiment bizarre s'était emparé de moi, et j'aurais aimé pouvoir poser cette question à ma mère : « Dis, m'man, tu crois qu'on peut être amoureux à neuf ans ? »
Je n'en eus pas le temps, car sur un signe du Maire, la colonne se remit en route.
Très vite, des témoignages de fatigue apparurent chez quelques personnes âgées, des charrettes et autos furent réquisitionnées pour que les plus handicapés soient pris en charge, évitant ainsi de ralentir la marche.
Bien que jeune encore, la silicose avait déjà sévèrement atteint mon père, au dernier contrôle, le médecin des mines lui avait annoncé que ses poumons étaient déjà fortement chargés de silice ! Le manque d'air lui coupait les jambes pour avancer, mais jamais il n'aurait accepté qu'on l'aide.
Nous progressions maintenant sur un large chemin de campagne, la terre sèche avait durci, au soleil, les ornières aux reliefs saillants, raides comme du béton, imposaient aux gens une démarche mal assurée, on aurait pu les croire tous saouls. De les voir ainsi tituber déclencha le fou rire de Lina, aussitôt suivi du mien.
Nous devions être les seuls à tant apprécier ce déplacement pour nulle part, être ensemble en permanence nous ravissait, nous étions décidés à nous construire des souvenirs merveilleux. J'étais le jeune adolescent follement amoureux, qui se demande si sa compagne est elle aussi sensible à sa présence. Quand, à un moment, Lina frôla mes lèvres d'un baiser furtif, je sus que je passerais ma vie avec elle...

Certainement pour satisfaire un besoin pressant, à presque midi, je vis s'éloigner Magda suivie de Lina, en direction d'un bosquet situé à une centaine de mètres de notre chemin. Au même moment, on entendit des vrombissements, ils s'approchaient très vite, aussitôt le Maire hurla :
― Messerschmitt ! Ce sont des Messerschmitts ! Des avions boches... mettez-vous à l'abri !
Tandis qu'un vent de panique s'emparait de tous, mon père nous tira ma mère et moi pour nous entraîner sous une énorme charrette faite de bois épais. J'essayai d'appeler Lina, mais ma voix fut couverte par les bruits de l'attaque et rien n'y fit, elle et sa mère n'étaient plus visibles, et Mario avait disparu.
Des gerbes de terre éclataient du sol, soulevées par les balles envoyées par rafales de la mitrailleuse des avions. Des chevaux hennissaient, les gens criaient, humains et animaux s'écroulaient sous les tirs nourris de ces deux Messerschmitts qui renouvelèrent leur passage assassin à plusieurs reprises.

Mario retrouva Magda couchée sur le flanc à quelques mètres du petit bois, une seule balle avait suffi... une dizaine de pas aurait peut-être pu la soustraire de la vue du Messerschmitt...
Le cri que poussa son mari transperça l'air et le cœur de tous, quand je l'entendis appeler Lina de toutes ses forces, je me sentis vidé de toute substance... je priai, j'implorai Dieu de toute mon âme pour qu'elle ne soit pas morte... elle n'était plus là... La colonne cantonna sur place, tous participèrent trois jours durant à la recherche de Lina... elle resta introuvable.
En un instant, ce douloureux épisode avait brisé notre rêve, je savais qu'un jour, Lina serait devenue mon épouse, nos parents s'appréciaient et nous serions devenus le trait d'union d'une grande et belle famille.
À la suite de ce drame, je fus malade durant plusieurs mois. Les médecins, incapables de me soigner, invitèrent mes parents à s'attendre au pire...
Mario avait perdu la socialité qui le caractérisait, la dernière fois que mon père le vit, son comportement l'avait frappé, les poings serrés, il avait dit :
― J'min va din l'Aubrac parait qu'y a du chleuh à restapler*... j'te jure que j'vas in dégommer un'n paire ed'ches ordures !
Il ne revint qu'à la libération...
(restaplé *) nom donné aux mineurs tués ou gravement blessés sur leur travail.

Après cinq années de guerre, la misère se fait ressentir, les ménages ne parviennent plus à joindre les deux bouts. Mon père malade reste à la maison, le besoin d'argent est devenu crucial, je vois ma mère désemparée. Je viens d'avoir quatorze ans, l'âge de travailler. Je décide d'être mineur comme mon père.

Ma mère s'était mariée jeune, aujourd'hui, à 33 ans, elle est toujours très belle, j'admire son courage sans limites. Pour mon père, elle est la meilleure des infirmières, c'est elle qui gère tout à la maison, l'argent, les courses, le ménage, les repas et les lessives. Cette charge de travail est le quotidien de l'épouse du mineur, d'aucuns vous diront qu'elles ne travaillent pas, qu'elles ont la belle vie, ce sont là des ignares qui ne connaissent rien de la vie des gueules noires.

Sur la table, mon briquet* est emballé dans une mallette pour que la poussière de charbon ne souille
le pain, chaque jour ma mère en met une propre, elle a fabriqué elle-même ces petits sacs dans une toile récupérée d'un matelas, dans le surplus, elle a aussi fait des torchons pour la vaisselle, rien ne se perd chez nous.
― Michel ch'est l'heure ! va falloir y aller min garchon, eul cage a n'va pon t'ateinde, teul'sais.
― Ouais, m'man !
― Finis donc ed'mette tes toiles bleues... teu va ête in r'tard... j'vas faire t'musette... j'ai mis du
saindoux sur tes tartines et pis du café aveuc du miel din tin boutlot** i a aussi un'n pomme, t'aime
ben cha aveuc eul'graisse. (saindoux)
― Merci, m'man, à t'aleur !
― Fais ben attintion à ti, hein, min tchiot ! Garde toudis t'barette*** su tiète surtout !
(casse-croûte*, bouteille en aluminium**, casque en carton bouilli ou en cuir***)

Il est quatre heures et quart, il fait encore nuit. Je rejoins d'autres mineurs du matin comme moi, nous ne verrons pas la lumière du jour avant treize heures trente.
Chacun a pris sa lampe. À une vitesse vertigineuse, la cage nous emmène à plus de mille mètres dans les entrailles de la Terre. En bas, les groupes d'ouvriers se forment pour se diriger vers les chantiers qui sont souvent éloignés, cela nous oblige parfois à déambuler plus d'une heure dans des labyrinthes de galeries avant d'arriver à pied d'œuvre.
C'est là que je retrouve Mario, il a repris son métier de mineur après avoir fait sa guerre dans l'Aubrac. Il est abatteur, celui qui abat le charbon. Mon père, ancien abatteur lui aussi, était retissant à mon embauche à la mine, c'est pourquoi Mario m'a pris avec lui en jurant qu'il me protégerait des dangers du fond.
Le mur ébène et brillant qui se dresse devant nous va subir ses coups de pic, il frappe avec rage, les dents serrées, comme si cette masse de pierre noire était la cause de la misère vécue là-haut. Il va abattre le charbon en risquant trop souvent sa vie pour gagner un peu plus.
Mon rôle est de charger des berlines de cette précieuse terre destinée à enrichir un monde extérieur qui ne se soucie guère de la dure vie des gueules noires.

Mario lève sa lampe à hauteur de sa montre à gousset accrochée sur un bois de soutien, elle est enfermée dans un boîtier en acier avec un mica transparent sur un côté.
― I est huit heures... in va faire briquet min tchiot ! J'ai r'visé m'montre, mais m'n'estomac i'est pus sûr qu'elle !
― C'est une bonne nouvelle, lui dis-je, je meurs de faim !
― T'es mineur et teu n'parles pas le ch'timi ? Ch'est not' lanque... teu l'sais !? Fais attintion ichi, au fond d'el fosse, in va t'printe pour un bégueule si teu parles trop ben !
― Je le parle à la maison avec maman, mais tant que je le peux, je m'efforce d'entretenir le français que j'ai appris à l'école.
― Ouais, t'as sur'min raison...
La pose casse-croûte nous accorde un peu de repos, il n'y a pas d'eau et je tiens mes deux tartines avec ma mallette, il fait chaud, le saindoux a fondu et passe à travers le tissu... je mangerai ma pomme vers midi, pour casser ma faim.
― Et tin père, commint qu'i va ? me demande-t-il, i a in momint qu'je n'l'ai pon vu, i'n dot pu sortir souvint ?
― Vous devriez passer à la maison, vous verrez, c'est de pire en pire, réponds-je. Il n'arrive plus à respirer. Hier, le médecin des mines a dit que ses poumons étaient durs comme la gaillette* !
― I a qu'eul âche asteur ? demande Mario.
― Il a eu 40 ans la semaine dernière !
(gaillette *pierre de houille)
Mario a six ans de moins que lui, il est torse nu, je regarde son corps d'athlète entaillé de cicatrices boursouflées, des cailloux coupants comme des lames de rasoir ont marqué sa peau en tombant. Sans pansements, la poussière de charbon s'est collée aux plaies, leur donnant un aspect bleuté à vie.
― Et vous, Mario, est-ce que vous voyez le médecin ?
― Mi teu sais, depuis qu'j'ai perdu m'femme et m'file i n'y a pus grand coss' qui m'intéresse...
Lina ressemblait à son père, et en regardant Mario dans la pénombre, il me semble voir son visage. Il ne se doute pas que moi aussi j'aurais voulu mourir pour elle.
― Vous devriez passer voir mon père, ça lui ferait plaisir... il me parle souvent de vous. Il vous dira que ça le tourmente de me savoir ici, mais il faut bien travailler, n'est-ce pas !?

― Cha y est !? Aucor un'n ed'faite min garchon !? Tin père est assis su un'n chaiss' din l'gardin*l'solel y fait du ben... va y dire bonjour, après teu viendras t'laver... l'caudron* i est prêt, j'ai mis un'n grosse peugnée d'potasse** din l'ieau cha va d'aller mieux pou t'néttyer**
(grande bassine*, cristaux de soude,** te nettoyer***)
Comme chaque jour, ma mère a fait plusieurs voyages avec deux seaux chargés chacun de 20 litres d'eau. La pompe se trouve au bout du coron et, bien souvent, l'hiver, ses mains restent collées dessus à cause de la gelée. Après en avoir fait chauffer, elle emplit le grand baquet et ajoute dans l'eau une grosse poignée de cristaux de soude pour que parte plus facilement la crasse noire collée à ma peau.

Mario, venu voir mon père, se rend compte que malgré les soins précieux prodigués par ma mère, la silicose ne va pas tarder à accomplir son œuvre.
Début 1948, il part rejoindre la cohorte des mineurs déjà morts de ce terrible mal qui finit par priver l'homme de la moindre parcelle d'air. Ses funérailles rassemblent toutes les familles de la cité, personne ne manque, hommes, femmes et enfants sont venus l'accompagner à sa dernière descente sous terre. Après, chacun selon ses moyens viendra nous proposer son, aide à ma mère et à moi, chez nous la solidarité n'est pas une légende.

Dans le convoi qui mène au cimetière, alors que je marche derrière le corbillard au bras de ma mère, une jeune fille vient me rejoindre.
― Je m'appelle Hélène, dit-elle tout bas, mon père est parti de la même manière, alors je sais ce que tu ressens, si tu le veux nous pourrions nous rencontrer, devenir des amis ? Tu me diras quoi ? lance-t-elle avant de reprendre sa place auprès de sa famille.
J'avais rencontré en primaire une adolescente qui lui ressemblait beaucoup, l'école des filles jouxtait celle des garçons et notre ballon était passé dans leur cour. Deux filles avaient été autorisées à nous le rapporter, Lina en avait profité pour venir me voir, et elle était accompagnée.
― C'est Hélène, une copine, m'avait-elle dit en me rendant le ballon.
J'ai répondu à l'invitation d'Hélène. Nous sortons ensemble de temps en temps, mais Lina est là, entre elle et moi... elle est en moi à chaque instant.

Depuis l'enterrement de mon père, Mario partage ma peine comme il le peut. Il passe plus souvent à la maison, il s'occupe du jardin qui nous donne une bonne partie de notre nourriture, il m'apprend à choisir ce qu'il faudra planter, à savoir comment et à quel moment faire les semis. Conscient de nos difficultés, un jour, il me dit :
― Teu devrot faire un poulailler ! Din l'cour, i a l'plache... un'n paire eud glaines (Poules) pis des canards... aveuc eul récolte des œufs cha pourrot faire un plus pour minger, avait-il avancé comme argument.
Il trouva du matériel à bas prix et avec l'accord de ma mère, ensemble, nous avons bâti cette réserve à volailles.

Cela me change de mon père qui, malheureusement, ne pouvait plus bouger depuis plusieurs années, je me rends compte aujourd'hui que ce genre de contact avec lui m'a beaucoup manqué.
Je passe beaucoup de temps avec Mario, l'affectif fait à présent partie de notre relation au point où un jour, je lui dis :
― Je dois te dire, Mario, pendant l'exode, Lina et moi nous n'avions que neuf ans... tu vas peut-être rire, mais malgré notre jeune âge nous étions déjà amoureux l'un de l'autre...
Il me dit qu'avec Magda et mes parents, ils en avaient discuté très sérieusement pendant que Lina et
moi jouions aux dominos. Heureux de découvrir notre bonheur d'être ensemble, ils avaient même pris du plaisir à anticiper et imaginer l'organisation du mariage...
― Mon amour pour ta fille est toujours présent, je suis certain qu'un jour, elle nous reviendra. Le destin nous a séparés, mais on ne tue pas l'amour, Lina est vivante et elle sera ma femme...
Ce jour-là j'ai découvert qu'un colosse, ça pouvait aussi pleurer.

Ma mère tente d'obtenir la reconnaissance de la responsabilité des houillères dans la mort de mon père. L'administration l'oblige à accepter son autopsie pour évaluer le pourcentage de silicose dans les poumons, ceci afin de déterminer le montant de la pension à verser. Alors qu'il est mort complètement asphyxié, le taux accordé est de 50 % !
Les houillères ont le pouvoir de tout gérer, médecins, hôpitaux, avocats, elles ont la main mise sur tout, même les politiques sont à leurs bottes. Nous sommes en 1948, un ministre de gauche fait voter une baisse des salaires des mineurs, la grève qui s'en suit dure deux mois !
La misère s'installe dans les corons ! Des syndicalistes sont emprisonnés ! L'armée se prépare à faire feu ! Les gueules noires sont à genoux !
Mario repart en guerre pour cette fois casser du CRS à tout va. Ciblé et recherché par la police, il doit disparaître. Avant son départ, il me confie qu'il va se cacher dans les Pyrénées, peut-être en Espagne. Je lui promets qu'à son retour, j'aurai retrouvé Lina.

Les mineurs finissent par reprendre leur lampe et le travail. Mon ouvrier parti, je me retrouve avec un autre abatteur plus jeune et plus fougueux, les règles de sécurité qu'appliquait Mario passent au second plan. Le boisage sur l'avancée des travaux, souvent mal ajusté, engendre des bruits inquiétants. Ce jour-là, à l'heure du briquet, un craquement sinistre des bois de soutènement résonne, il s'ensuit un éboulement de plusieurs tonnes de terre.
C'est à l'hôpital, en me réveillant, que j'apprends le décès de Marcel mon abatteur.
― Tu as eu de la chance, me dit l'homme en blouse blanche, ton équipier n'a pas eu la même. Comme vous dites, vous les mineurs : « Il est restaplé », il a fallut déblayer pendant trois heures pour le retrouver. Toi tu as sauté dans une berline au bord de l'éboulement, des bois se sont mis en travers et ont empêché la terre de t'ensevelir.
― Vous avez raison, docteur, j'ai eu de la chance, dis-je dépité.
― Attends ! Tu as quand même eu ton bras gauche écrasé entre un des bois et le bord de la berline, on va essayer d'arranger ça, mais ça va prendre du temps ! Pour l'instant, repose-toi et reprends des forces et tes esprits. Ah ! Ta mère est là, je vais la faire entrer.
― Merci, docteur !
Je la vois, son visage est ravagé par la douleur, puis il s'illumine soudain.
― Mon dieu min tchiot, qu'tes m'as fait peur ! dit-elle en me serrant de toutes ses forces.
Je dois me retenir de hurler... elle a oublié que mon bras est esquinté !

Le mois qui suit est employé à remettre mon membre en état de marche. Le médecin vient souvent me tenir compagnie, nous parlons de choses et d'autres, souvent du dur métier des gueules noires. Il ne cache pas la véritable empathie qu'il porte aux mineurs, sa profession l'oblige à côtoyer de terribles drames et cela l'affecte beaucoup.
― Ta mère m'a dit qu'en 1940 vous aviez évacué, et que votre colonne fut attaquée par des avions allemands... je venais d'être engagé comme médecin à la caisse de secours des mines, et on m'envoya sur les lieux pour prodiguer des soins. De ce que j'y ai vu, on peut dire que là aussi, tu as eu de la chance, ainsi que tes parents, d'ailleurs...
― Certes, docteur, mais j'ai perdu ce jour-là un être qui m'était très cher... Nous n'avions que neuf ans et...
Je raconte mon histoire en terminant par :
― Aujourd'hui, elle a 18 ans comme moi, entre nous, il n'y a qu'un mois de différence... je parle d'elle au présent, car j'ai la conviction qu'elle est toujours vivante...
― Je reviens te voir demain, me dit-il, la voix chargée d'amertume, tu t'habilleras pour sortir, je vais
t'emmener faire un tour. J'ai à faire des consultations chez d'anciens mineurs, ils habitent maintenant à la campagne, mais sont toujours couverts par le régime minier, et c'est pourquoi je me déplace pour eux.

Nous visitons successivement deux familles. À chaque fois, l'accueil est empreint d'une grande déférence envers le praticien, tout est prêt pour le recevoir : la cuisine est fraîchement nettoyée, sur la table, une cuvette emplie d'eau chaude et une serviette pliée lui sont destinées. Quand il ne vient pas pour eux, les enfants vont dehors pour ne pas déranger.
Chaque personne transpire un profond respect pour l'homme de science, il a fait de longues études pour le bien de tous, pauvres ou riches sont sur un pied d'égalité et au regard des gens modestes cela n'a pas de prix. Dans l'esprit du mineur, l'instituteur fait également partie de ces hommes qui ont acquis la culture pour la transmettre et libérer les gens du peuple de la servitude.
Au moment de partir, le docteur ouvre le coffre de la voiture, dedans gisent une poule et un canard ! Cela me fait sourire de voir cette volaille, il se sent obligé de me dire :
― Refuser serait leur faire affront, tu comprends ? Et il m'arrive souvent de donner ces victuailles à plus pauvres qu'eux...
― Je ne porte pas de jugement docteur... je vous admire !

Les poursuites envers les grévistes réfractaires ont été levées, Mario est revenu aussitôt qu'il apprit ce qui m'était arrivé. Depuis son retour, il vit à la maison. Je suis chez nous en convalescence, je vois que l'affection s'est installée entre ma mère et celui qui fut là quand j'en avais besoin. Encore jeune et belle, je ne suis pas étonné qu'un homme la trouve désirable. Très vite, je leur dis ma satisfaction de les voir heureux, ce qui clarifie la situation et met tout le monde à l'aise.

Mon ami médecin est venu me chercher pour une nouvelle visite à la campagne. À un endroit, il me semble reconnaître le lieu du drame de 1940. Il confirme, c'est bien là qu'a eu lieu le carnage. Nous parcourons encore une trentaine de kilomètres sans voir d'habitation. Enfin, apparaît au loin une ferme totalement isolée du monde des vivants.
On nous fait entrer dans la cuisine, le rituel d'accueil est présent, le malade semble être le grand-père. Assis sur une chaise, il respire avec difficulté.
Le médecin se lave les mains et s'approche du souffrant, je me tiens à l'écart pour ne pas gêner.
Dans un coin sombre de la pièce, une personne que nous n'avions pas vue semble être en désaccord avec ce qui se passe... elle exprime soudain ces quelques mots :
― Pas faire mal à pépère ! Pas faire mal à pépère ! Non ! Pas faire mal à pépère !
Après un long silence qui ne dissout en rien notre surprise, elle ajoute :
― Pas faire mal... HEIN, MICHEL !?
Je sens mes jambes fléchir, le médecin arrête pile sa consultation et m'observe.

Quand la jeune personne s'approche de la lumière, mes doutes disparaissent, Lina est là... devant moi... Elle m'a reconnu, s'est souvenue de mon prénom... elle me sourit.
Plus un son ne sort de ma bouche, mon ami médecin n'en revient pas. Il vient vers moi et me serre dans ses bras, en partageant mon bonheur, il me dit à l'oreille :
― Tu as réveillé ses souvenirs, tout doit être resté intact dans son cerveau... elle vient de faire le premier pas vers une reconstruction totale de son passé... tu as raison quand tu dis « on ne tue pas l'amour », car il fait des miracles !
40

Un petit mot pour l'auteur ? 63 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Un joli titre pour évoquer la suprématie de l'amour !
Image de Mireille d agostino
Mireille d agostino · il y a
Une belle histoire d'amour dans la tourmente de la Grande. Joliment bien restituée.
Image de François Duvernois
François Duvernois · il y a
Une histoire particulière dans la Grande Histoire. Une très belle histoire d'amour, une histoire pleine d'humanité.
Image de jusyfa julien
jusyfa julien · il y a
Merci François.
Julien.

Image de Mica Deau
Mica Deau · il y a
Bravo, un récit vrai et optimiste, malgré tout !
Image de jusyfa julien
jusyfa julien · il y a
Merci Mica, un peu de lumière dans le noir, à bientôt !
Julien.

Image de Margue xx
Margue xx · il y a
eh ben, julien ! c'est triste mais tellement .... mon émotion me trahit !
Image de jusyfa julien
jusyfa julien · il y a
Content de te lire chère Margue, mais désolé d'avoir touché ta sensibilité. C'est en effet une région chargée de beaucoup d'histoires, mais malheureusement trop souvent pénibles.
Je t'embrasse. 😚
Julien.

Image de Fleur A.
Fleur A. · il y a
Magnifique tout y est...la souffrance de la guerre, la vie des mineurs, la silicose
Mon grand père était mineur...

Image de jusyfa julien
jusyfa julien · il y a
C'est en effet une région dans laquelle les mines ont laissé beaucoup d'histoire trop souvent pénibles.
Merci pour votre commentaire Fleur 🌸
À très vite.
Julien.

Image de Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Une histoire bien ancrée dans un passé que je connais bien car ma mère m'en a beaucoup parlé.
Image de jusyfa julien
jusyfa julien · il y a
C'est en effet une région dans laquelle les mines ont laissé beaucoup d'histoire trop souvent pénibles.
Merci pour votre commentaire Patricia.
Julien

Image de Nadine Gazonneau
Nadine Gazonneau · il y a
Un récit émouvant, admirable pour narrer les conditions dans lesquelles vivaient les mineurs et leurs familles .
L'exploitation de ces hommes est fort bien rendue .
Un récit plein d'empathie.
Vraiment un récit très dur mais tellement beau .

Image de jusyfa julien
jusyfa julien · il y a
Bonjour chère Nadine, j'ai eu beaucoup à faire ces derniers temps et n'ai pas eu le temps de répondre au sympathique commentaire que tu as laissé sur le poème en ch'timi " Mon père " Je m'en excuse et te remercie pour tes fidèles soutiens, dont j'ai encore la preuve pour cette nouvelle.
Toute mon amitié t'accompagne.
Julien.

Image de Randolph B.
Randolph B. · il y a
Un récit puisant, émouvant, jamais trop long, on en redemande, Julien, tu es un passeur, merci !
Image de jusyfa julien
jusyfa julien · il y a
Merci à toi cher ami Randolph, difficile de s'arrêter quand toi ou moi parlons de notre région, c'est le partage du Sud et du Nord, nous les aimons tant !
Je t'embrasse.
Julien.

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Julien

F. Gouelan

Je m'appelle Julien, je suis né à l'automne 1912. Laissez-moi vous conter mon histoire.
Tout commence un dimanche de janvier. Le givre recouvre le paysage, laissant comme imprimées les ... [+]