Lost in cerebration

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Image de Printemps 2019

Cette étrange impression de me réveiller d’un long sommeil. Il fait froid. Je ne distingue rien. Est-ce que mes yeux sont ouverts ou fermés ? Le brouillard dans ma tête.
Une décharge. Je suis aveuglé par une lumière violente. Il faut que je cligne des yeux, mais où sont mes paupières ?
Je suis fatigué. Il faut que je me concentre, la lumière m’aveugle moins, mes paupières bougent peut-être. Prendre le contrôle de mes paupières.
Je ne comprends pas ce qui se passe, ce qui ralentit mon cerveau.
Me concentrer. Suis-je en train de rêver. J’ai mal à la tête. Mes paupières ne battent plus. Mes yeux me brulent, il faut absolument que j’arrive à cligner des yeux.
Comment suis-je là ? Je n’arrive pas à réfléchir, je n’arrive même pas à maitriser ce battement de paupière.
Un murmure, il y a des gens qui parlent, ou bien c’est une télévision, j’entends un bruit de voix. J’ai vraiment mal à la tête, j’aimerais le silence.
Je suis dans une pièce très éclairée, la lumière est blanche, j’entrevois des formes autour de moi, et puis de plus en plus distinctement je les entends parler. Je ne comprends pas. Est-ce que je connais cette langue ? Il faut que je me concentre. J’ai mal au crane.
Je regarde droit devant, je ne sens pas mon corps, je voudrais tourner la tête. Un grand engourdissement, torticolis géant. Figé droit devant.
Où suis-je et qu’est-ce que je fais là ?
Dieu que j’ai mal à la tête, un bourdonnement m’empêche de me concentrer.
J’arrive à maitriser le battement de mes paupières. Je ne comprends pas ce que disent les voix qui m’entourent. Ce n’est pas la télévision. Je ne connais pas cette langue. Comme le flot de l’eau entre mes doigts, je ne retiens rien.
Le flot de l’eau. J’ai soif, j’ai tellement soif. Je ne sens pas ma langue dans ma bouche empâtée.
J’ai le nez qui me démange, je voudrais me gratter. Où sont mes mains ? Il faut que je me gratte. Pourquoi cette sensation désagréable de sortir d’un sommeil profond. Étais-je dans le coma ? Bizarre je ne suis pas dans un lit, pourtant, de façon fulgurante me viennent les images d’une chambre d’hôpital.
J’ai mal à la tête. Je dois être debout, figé, amnésique.
Je maitrise parfaitement le battement de mes paupières.
Je vois distinctement une femme en blanc. Elle me regarde. Je la fixe, je voudrais lui sourire mais je ne suis pas sûr que le mouvement que fait ma bouche soit un sourire. Sa main s’approche. Elle a dû toucher mes cheveux. Je n’ai rien senti mais je suis traversé par un drôle de frisson, vague de mal de tête absorbée par mon cerveau en coton.
Des lumières virevoltent au bout de ses longs doigts quand elle balaye l’espace.
Elle écrit sur un écran en suspension dans la pièce. J’ai déjà vu cette sorte d’écran. Les signes qui s’affichent me sont-ils familiers ? Je ne sais plus les lire.
Je voudrais parler. J’ai la bouche engourdie et la gorge en pierre.
Et toujours cette femme, et puis d’autres aussi. Ils me regardent. Je suis l’objet de toute leur attention.
C’était Tom Cruise qui écrivait sur un écran. Je ne sais plus qui je suis et je me souviens de Tom Cruise.
Dans une pièce au loin, à travers une sorte de brouillard, je vois des cylindres, des rangées de cylindres en métal où la lumière se réfléchit brutalement.
Je me souviens de cette image.
Cette femme devant moi ressemble au souvenir d’une autre femme en blouse blanche. Mais pourquoi fait-il si froid et pourquoi je ne sens plus mon corps.
La brume se lève peu à peu, mes neurones se connectent. Je me souviens d’une chambre blanche. Qu’est-ce qu’ils ont mis dans la perf ? Je ne sais plus quelle case j’ai finalement cochée...
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Le médecin rentre dans la pièce avec le résultat des examens médicaux que je viens de faire. La tête des mauvais jours. Le médecin me parle et je ne l’entends pas. Je choppe des mots comme « métastases », « au bout des traitements », « nous devons nous résoudre ». Je remonte à la surface pour entendre « soins palliatifs ».
Je vais donc mourir. Je n’y ai jamais pensé, considérant toujours les soixante-dix pour cent de malades guéris, sans qu’il ne me vienne jamais à l’esprit que je pourrais appartenir aux trente restants. A bien y réfléchir, mourir ne me fait pas peur, rien ne peut être plus brutal que ce que les traitements qui devaient me guérir, m’ont infligé. Non, ce qui m’est insupportable, c’est la perspective que tout ce qui a rempli mon existence, soit réduit au néant.
J’ai accumulé tant de connaissances, toute une vie de recherche. Je suis un expert mondialement reconnu en histoire médiévale, j’ai une chaire au collège de France, et un titre de professeur honoraire à Harvard. Je ne peux pas admettre que tout soit réduit en poussière parce que le crabe aura été le plus fort.
J’ai cinquante ans, je ne me suis pas marié. Des femmes ont fait parfois des bouts de route à mes côtés, et il m’arrive encore de penser avec un peu de nostalgie à cette belle archéologue si passionnée, qui m’a quitté un jour pour la cité enfouie sous le plateau de Gizeh. Comme je le dis parfois avec pompe, au risque de décourager toute velléité de me mettre le grappin, « la femme de ma vie c’est l’Histoire, la Grande ».
Mais pour l’heure, la Grande Histoire ne me tient pas la main. Plus seul qu’au premier jour, avec pour toute richesse des années de travail. Des livres, quelques élèves à qui j’ai transmis une infime partie de mes travaux. Ainsi que va devenir tout ce qui fait mon âme, ma réflexion, mes secrets ? Disparus, pulvérisés.
Mon âme ! Ça y est les grands mots. Les forces de l’esprit comme disait l’autre. Il est mort depuis vingt ans, et toujours pas de nouvelles. Je ne crois pas aux forces de l’esprit, ni au paradis, d’ailleurs que faire de cette éternité si j’y suis condamné sans le moindre neurone.
Ce médecin de malheur, du haut de toute sa science incompétente, me fait apercevoir le bout de ma route, à moi de découvrir des chemins de traverse.
Alors à force de taper sur Google « survivre après sa propre mort », « résurrection des corps » je découvre le monde inénarrable des illuminés, un « au-delà » fait de lumière blanche si attirante que tous ceux qui en parlent y ont vite renoncée pour nous en informer, des silhouettes fantomatiques de nos chers disparus au fond d’un long tunnel, ceux même que nous avions accompagnés jusqu’au crématorium et dont nous avions répandus les cendres légères dans des endroits charmants. Je n’omets pas les sectes nous promettant monts et merveilles, les conseilleurs n’étant une fois encore, pas les payeurs. Du côté des scientifiques, en dehors de quelques charlatans, rien qui ne contredise le sinistre présage de mon vieil oncologue.
Au milieu de ce fatras qui ne fait que me désespérer un peu plus, je tombe sur le site d’une société dont le slogan s’affiche : « Vous pouvez résoudre tous vos problèmes en les gelant ! »
Pourquoi ne pas demander la documentation, les tarifs, et le formulaire.
Alors aussitôt dit, aussitôt apparait dans ma chambre, un gentil commercial, tel le messager souriant d’une nouvelle formidable.
La morphine embrume mon cerveau quand cette charmante personne détaille par le menu le processus de cryogénisation qui figera mon immense culture et qui me permettra de la retrouver intacte dans un futur radieux. Quand je lui demande s’il a des témoignages de clients satisfaits de ses services, j’entends son rire gêné, comme si c’était inconvenant de vouloir plaisanter juste avant de claquer.
Le voilà qui me montre les cylindres où j’attendrai le jour de ma résurrection. Cela ressemble vaguement aux cuves des vignerons. Je souris à l’idée de ma conservation, comme les meilleurs crus.
Je n’ai pas d’héritier, la société s’occupera donc de tout dès que les pompes funèbres la préviendront de mon décès, afin de me réfrigérer dans les meilleurs délais. Le gentil commercial, ne parle pas de mort, mais de « désanimation », ainsi dans l’au-delà, le diable se cache aussi dans les moindres détails.
Tout cela a bien sur un cout, mais l’éternité n’ayant pas de prix, je vide mon compte en banque afin de m’assurer d’être conservé autant que nécessaire, et retrouver, au jour dit, mon cher moyen-âge.
Le gentil commercial est parti, ravi, s’abstenant toutefois de me dire « à bientôt ».
Je me sens seul, si seul, j’allume la télévision, « Minority report », j’ai déjà vu ce film et je regarde, distrait, Tom Cruise et ses précognitifs.
L’infirmière se penche sur moi, je ne sais pas ce qu’elle a mis dans la perf, je n’arrive pas à me souvenir la case que j’ai cochée sur le formulaire de cryogénisation.
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Ils m’ont déplacé. L’impression de glisser sur un tapis volant. Je vois mon reflet dans la glace et je découvre une vision d’horreur. Je suis relié par des tuyaux emplis d’un liquide incolore, pulsé par une sorte de cœur artificiel, qui entrent et sortent de mon cou.
J’ai une mine de chien et je suis au centre d’un circuit continu.
Au-dessus de ma tête, une sorte de soucoupe volante qui s’incline en tous sens, et au même rythme des lumières s’affichent sur un écran virtuel. Je suis entouré de signes, de formules de chiffres, un bulletin de santé complétement indéchiffrable
Je suis une tête vivante posée dans le vide. En suspension. Une tête sans corps.
J’ai donc coché la case « congélation partielle ». Effectivement, sur l’instant force était de constater que l’idée d’un esprit sain dans un corps bien pourri, privilégiait ce choix.
N’empêche que maintenant, je ne peux m’empêcher de penser à la tête du guillotiné qui se regarde rouler dans le fond du panier.
Je n’ai pas d’autre choix que de faire confiance à cette bande d’humanoïdes. Je suis certain qu’ils ne sont pas humains. Leur peau est bien trop parfaite, pas le moindre bouton, ni poil, ni couperose, un teint tout frais, loin du teint tout brouillé des savants de mon temps, confiné sans soleil dans leur laboratoire.
Ils ont l’air satisfait du tour que prend les choses, à les voir je devrais être rassuré, tout parait sous contrôle.
Mais pourquoi avais-je si peur de mon trépas ? Maintenant que je suis mort de longues années, force est de constater que je ne m’en portais finalement pas plus mal. Le plus dur était fait ! Quelle prétention de croire que mon esprit cultivé, ma grande intelligence était à ce point admirable qu’ils devaient être immortels. Je suis certain que cette sorte de femme, là devant moi, a un circuit neuronale mille, dix mille, un million de fois plus performant que le mien, et que ma grande culture n’est rien d’autre que la compilation d’un savoir accessible par n’importe quel moteur de recherche, même ancienne génération.
Spécialiste du moyen-âge dans la cité des mille planètes ! Quelle blague !
J’étais mort, dans un néant salvateur. Pas de vie éternelle, rien que le vide réfrigéré. Nulle trace de paradis, ni même de purgatoire. Est-ce que Dieu, voyant arriver un corps sans tête et ne sachant qu’en faire, en refusa l’accès ou tout ceci n’est-il que foutaise ?
Je regarde mon reflet et j’ai du mal à croire que j’ai signé le fameux formulaire. Vont-ils greffer ma tête sur un corps neuf ou transférer mon cerveau dans le crâne d’un autre ?
Je voudrais revenir dans mon néant glacé. La mort était finalement extrêmement reposante. Je voudrais tout arrêter, mourir une bonne fois, à l’ancienne. Ne pas recongeler un produit décongelé.
Je vois passer devant moi une forme bizarre sur une sorte d’hybride entre brancard et tapis volant. Est-ce mon receveur ?
Me vient la drôle d’idée qu’on greffe d’ordinaire, les organes d’un futur mort en bonne santé sur un corps bien vivant mais malade, et qu’il est maintenant question de greffer les organes d’un ancien mort de maladie sur un corps en bonne santé. Que va donner le mélange de mes méninges, leur méandre et leur histoire, avec l’ADN d’un autre. Est-ce un condamné à mort ? Un pauvre bougre qui vend son corps pour faire survivre sa famille ? Tentera-t-il de rejoindre les siens une fois mon cerveau greffé, comme dans le film où un vieux milliardaire dans le corps d’un homme jeune, était soudain pris de remords. « Renaissance ».
Pourquoi est-ce que je m’en souviens maintenant, cela ne m’a, même pas effleuré, au moment de signer ce fameux formulaire. La morphine sans doute !
Et mon cerveau, sera-t-il comme ce steak surgelé qui même après cuisson, garde un arrière-gout de frigo. Marchera-t-il aussi bien qu’avant ?
Ma voix ne porte pas puisque je n’ai pas de cordes vocales alors j’articule le mot « STOP », mais la jolie chercheuse n’est pas programmée pour lire sur mes lèvres, ou bien elle se contre fiche de ce que j’essaie de lui dire.
Je suis là sur mon socle, n’ayant pas d’autre choix que d’aller au bout de cette folle expérience, tel un Pic de la Mirandole, gonflé de prétention, qui débarquerait au 21e siècle face à Wikipédia.
Soudain j’entends distinctement que l’on me parle, je ne sais qui me parle puisque personne ne me regarde. Je comprends ce que la voix me dit. Quelqu’un parle ma langue, de façon métallique, avec le même affect que la voix de mon GPS, mais elle s’adresse à moi alors je suis tout ouïe.
— Bonjour et bienvenue. Nos experts ont analysé les données stockées dans votre cerveau, c’est pourquoi je parle votre langue et j’utilise le vocabulaire issu du scan de vos propres méninges, ainsi nous pouvons communiquer...
J’essaie de garder la tête froide, petite Lucie perdue dans la silicone Valley de mon autre monde.
— Vous avez contracté dans l’autre monde, la survie de votre cerveau avec la société « Cryonics for Ever ». Les dirigeants de cette société ont disparu depuis longtemps, certains sont encore dans les containers que vous voyez au fond, d’autres n’ont pas eu le temps de le faire, comme la plupart des humains qui peuplaient votre terre. Nous sommes des humanoïdes dernières générations, extrêmement performants, puisque nous savons comment réanimer de vieux cerveaux humains cryogénisés depuis des siècles.
Mon gentil commercial était donc bien optimiste quant aux progrès de la recherche de nos savants humains...
— Toutefois, après déchiffrage par nos historiens des dispositions contractuelles vous concernant, le prix de la prestation que vous avez payé, n’intègre pas celui de votre réanimation.
Pour une humanoïde dernière génération, elle n’a pas perdu le nord ! Elle n’est pas sans savoir que j’ai oublié mon portefeuille dans cet autre monde et je ne suis pas certain que ce salmigondis soit des plus rassurant.
— La cryogénisation est une technique obsolète... « moyenâgeuse », je ne sais pas exactement ce que ce mot signifie mais je trouve qu’il sonne bien. Bref, nous avons décidé de détruire ce site. En l’absence de tout paiement de votre part, nous avons donc la pleine propriété du contenu de ces container, à savoir, dans votre cas, de votre cerveau.
Si je n’avais pas encore les lèvres gercées j’éclaterais de rire, mais j’attends la suite avant de me lâcher complétement.
— Le fonctionnement de vos cerveaux est extrêmement archaïque, mais nous avons appris de vos erreurs, et nous sommes dans une ère où nous ne gâchons rien. Ainsi nous allons vous recycler dans les programmateurs de nos robots-ménagers. Une fois vos connexions neuronales révisée, et vos zones de stockage remises à zéro, nous chargerons les nouveaux process et implanterons le contenu de votre cortex sur nos robots-laveurs. Ne craignez rien, l’opération est indolore. Elle vient d’ailleurs de commencer...
Les mots me manquent...

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