Lignée

il y a
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Il s'était posé là sans un bruit. Parmi toutes les épaules frêles et décharnées, c'était la sienne qu'il avait choisi. Sans hésitation, d'un battement d'ailes assuré, il avait traversé le réfectoire défraîchi, évité les néons blafards, survolé les têtes grisonnantes des grabataires. Et, nullement effrayé par le cliquetis métallique de sa fourchette et les déglutitions douloureuses de sa gorge sèche et étroite, il s'était niché là, juste sous son oreille. Puis il s'était mis à chanter dans son creux. Comme pour lui dire un secret. Sans même le regarder, ma grand-mère avait levé délicatement un sourcil l'air de dire : te revoilà enfin toi. Depuis le temps que je t'attends. Sors-moi donc de là, loin de ces vieux croûtons rances, et ramène-moi dans notre jardin.

Le jardin de ma grand-mère. Ses bottes crottées. Sa brouette rouillée dans ses mains burinées. La fumée nauséabonde de sa Gauloise, pincée entre ses lèvres minces et scellées. Et son fidèle rouge-gorge sur l'épaule chantant à tue-tête. Que murmurait-il à son oreille ? Merci pour la coupelle d'eau sur le rebord du puits ? Merci pour le délicat parfum des hortensias ? Merci pour l'abondant potager au fond du jardin ?
Le potager de ma grand-mère. Sa botte verte sur la bêche prête à enfoncer l'acier oxydé. Le parfum de la terre retournée. Les betteraves, les patates. Les monticules de haricots.
Et ces buttes de terre. Comme des verrues dans le jardin. Ces petites montagnes que j'écrasais en sautant dessus les pieds joints. Celles formées par ces fouineuses sans scrupules rompant l'harmonie de ce soi-disant Eden. Et ma grand-mère attendant-là, patiemment, à côté des trous, pelle à la main. Les yeux plissés, le mégot en coin, toujours muette, mais prête à écrabouiller le moindre museau boueux osant chercher l'air après avoir fouillé sa terre. Le choc métallique sur la bête. Clang. Clang. Clang. Les brouettes de taupes ensanglantées vidées dans le fossé et le rouge-gorge sur le manche de l'arme piaillant de plus belle. Que criait-il donc cette fois-ci ? Arrête d'enfouir et de cacher ? Ce que tu enterres dans ton jardin repousse dans celui de ta fille ?
Le jardin de ma mère. Ses ongles striés et noircis. Les griffures des rosiers mourants sur ses mains crevassées. Les maigres récoltes. La terre aussi sèche que le cœur.

J'eus envie de dire à ma grand-mère : avant de partir pour toujours dans ton autre jardin, fais comme l'oiseau perché-là sur ton épaule. Desserre les lèvres. Parle donc et déterre ! Sinon que poussera-t-il dans mon jardin et dans celui de mes filles ?

Mais je m'étais tu. Et l'oiseau s'envola.
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Brigitte Bardou · il y a
Dire plutôt que d’enterrer pour le mieux-être des générations suivantes. L’oiseau apporte de la douceur à ce beau texte dense et féroce.
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Patrick Peronne · il y a
Un conte réaliste, très fort, sans concessions, lucide, touchant et écrit avec maestria.
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Dominique Gil · il y a
Magnifique ! J'ai beaucoup aimé. Je vote mais j'aurais aimé donner plus de voix à ce texte très bien écrit et très émouvant.
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Blackmamba Delabas · il y a
La maltaupe de nos jardins...
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Virgo34 · il y a
Une sorte de conte plein de poésie qui met en relief les relations transgénérationnelles.
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Ombrage lafanelle · il y a
Vraiment très beau! Belle écriture
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Joli texte, vraiment !
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Utilisateur désactivé · il y a
J' ai beaucoup aimé. Bravo
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Christiane Tuffery · il y a
un style très agréable pour nous parler du fil qui relie les générations. Un bon moment de lecture
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Annabel Seynave- · il y a
Très jolie méditation sur la transmission familiale.
Rien que cette phrase : "Ce que tu enterres dans ton jardin repousse dans celui de ta fille" est une pépite. Bravo !

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Morgane Urban · il y a
Merci Annabel. Cette phrase je ne l'ai pas inventé. Si je ne me trompes pas à l'origine c'est "Ce que tu as enterré dans ton jardin ressortira dans le jardin de ton fils" (sagesse arabe). J'avais lu cette phrase dans un bouquin et elle m'avait beaucoup marqué moi aussi

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