Les absents ont toujours tort

il y a
8 min
182
lectures
13
Qualifié

Une île de caractère au milieu de la Méditerranée, sous le soleil, au bord de l'eau fraîche et salée. Le libecciu souffle sur le maquis, sur le lentisque et le cédrat. Du haut des monts Padro  [+]

Image de Été 2021

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Un dimanche de mai, à Tarente, Calabre, dans les années 80.


« Il faudrait vraiment que ta mère quitte cet immeuble, parvient à dire Tina, en reprenant son souffle, ça sent le moisi, tout part en morceaux », dit-elle, ventre en avant, avant d'appuyer sur la sonnette. Armando reste impassible sur le palier, à côté de sa femme, le bouquet de roses et la bouteille de campari au bras. Derrière la porte de l'appartement de Silvana, Armando devine des retrouvailles et une discussion joyeuse. Son jeune frère Vittorio et sa sœur Mariantonia sont déjà arrivés. Tina se met à toquer.

« Désolée, la sonnette est en panne, annonce Silvana en ouvrant. Bonjour mes chéris ! », clame-t-elle en leur tendant les bras.
Elle est radieuse, dans sa robe en mousseline bleue, qu'elle porte à chaque anniversaire. Un sourire ému apparaît sur le visage d'Armando. Il admire sa mère depuis toujours, sa beauté méditerranéenne, ses yeux noirs maquillés et ses cheveux grisonnants.
« Bon anniversaire, Mamma, chuchote Armando en serrant sa mère contre lui. Comment fais-tu pour les courses ? Tu ne prends pas cet ascenseur, j'espère, ajoute-t-il sur un ton de reproche en pointant du doigt la vieille cage métallique décatie.
— Et comment ferais-tu, toi ? Allez, entrez, jeunesse ! Répond Silvana.
Tina pénètre dans le vieil appartement familial de la via Foria, suivie de son mari. Très enceinte, mais apprêtée pour l'occasion, Tina s'avance jusqu'à la cuisine, d'où s'échappent une délicieuse odeur de cabri aux herbes et un vieux tube de Tizziano Ferro.
— Armando ne veut jamais prendre ce vieil ascenseur. Il a peur qu'on reste coincé dedans et que le petit y naisse ! », confie Tina en riant.

« Sors les verres, Vittorio ! On va ouvrir ce campari pour l'apéritif ! Annonce Silvana, disposant les roses dans le vase de Burano, alors que Mariantonia et Armando s'occupent de la table.
— On n'attend pas Salvatore ? », demande Mariantonia.
— Oh ? Salvatore, s'exclame Armando, on peut l'attendre longtemps ! ».
— Il prendra le train en marche. On va bientôt manger, il est déjà midi passé, répond Silvana. Allez, aide-moi un peu Vittorio, il n'y a que Tina qui est dispensée de mettre la main à la pâte ».
— Vittorio, tu as entendu ? Ordonne Armando. Essaie de ne pas fumer, au moins pour Tina ! ».
Campé à la fenêtre, Vittorio agite inutilement l'air autour de lui.

Sur la télé et les étagères trônent des bibelots qui n'ont pas été déplacés d'un centimètre depuis la naissance d'Armando, l'ainé. Tout est figé dans une propreté étincelante. Les portraits de la famille Schembri sont accrochés aux murs défraîchis du grand salon.
« Qu'est ce que c'est que cette peinture ? Demande Vittorio.
— J'ai refait un peu la décoration, le coupe Silvana.
Vittorio se penche vers Mariantonia :
— Il n'y avait pas un portrait de papa accroché ici avant cette nature morte ridicule ? Chuchote Vittorio.
— Vittorio, arrête, tu vas mettre maman de mauvaise humeur le jour de son anniversaire, ordonne Mariantonia, à voix basse.
— Qu'est-ce que vous complotez tous les deux ? », lâche Armando à leur attention.

Tina sourit à sa belle-sœur :
« Tu es magnifique, lui déclare Tina.
En guise de réponse, Mariantonia rosit et glisse une mèche auburn derrière l'oreille. Elle est très féminine dans sa chemise entrouverte et sa longue jupe fendue. Vittorio laisse son regard errer sur les bas couture et les magnifiques escarpins noirs de Mariantonia.
— As-tu un rendez-vous après ? Demande-t-il à sa sœur, en ajoutant un sifflement.
— Tais-toi Vittorio ! Assène Mariantonia.
— Toujours avec ton mec à Bari ? Pourquoi tu ne le présentes pas ? Lance Vittorio, taquin, ignorant les yeux agacés de Mariantonia.
— Bon anniversaire, clame Armando.
Vittorio approche de sa mère. Il sort de sa poche un écrin et présente un bijou en or assorti d'un pendentif grenat.
— De notre part à tous ! Dit Vittorio en ajustant le bijou sur le cou de Silvana. Les verres de Campari se lèvent vers elle.
— Bon anniversaire, maman ! ». Une petite larme d'émotion perle sous l'œil noir de Silvana.

C'est un beau dimanche de printemps. Le soleil et un air fleuri réchauffent Tarente. Les cloches de l'église Santa Lucia toutes proches sonnent une heure de l'après-midi. La famille Schembri est à table. Silvana affiche soudain un air préoccupé.
« À quoi penses-tu ? Demande Mariantonia, en coupant les parts de gâteau.
— Salvatore devrait être arrivé, répond Silvana. Il m'a promis d'être à l'heure.
Armando glousse.
— Tu crois qu'on peut encore compter sur Salvatore ? Franchement maman, à quoi tu t'attendais ? Il n'a jamais été fichu d'être à l'heure.
Mariantonia hausse les épaules.
— Il n'a même pas appelé.
— Dieu sait s'il viendra pour la naissance du petit, renchérit Armando.
— Pourquoi ? Ce sera lui le parrain ? Demande Vittorio, provocateur, en distribuant les assiettes à dessert.
— Salvatore, le parrain ? Où est-ce que tu peux trouver des idées pareilles, Vittorio ? », répond Armando.

Des banalités sortent de la bouche de Tina. À l'évocation de Salvatore, elle dissimule son émotion. Une rougeur menace d'envahir son cou et son visage, qu'elle aurait pu mettre sur le compte de son état. Il y a un an, dans les mêmes circonstances, Salvatore était aussi en retard. Dans l'après-midi, Tina, qui le guettait à la fenêtre du salon, l'avait vu descendre la via Foria. Elle avait prétexté un objet oublié dans la voiture pour venir à sa rencontre et ils s'étaient retrouvés face à face à l'entresol. Un doigt sur la bouche, Salvatore avait pris Tina par la main et l'avait entraînée jusqu'à la discrète alcôve, sous l'étage des Schembri. Pris d'un furieux désir, Salvatore avait relevé la jupe de Tina et l'avait possédée là, à l'abri des regards, en trois minutes. Elle revoit tout, l'extase de Salvatore, sa respiration saccadée, leurs vêtements en désordre. Étourdie, Tina pose sa main sur la base de sa nuque, là où Salvatore l'avait mordue, risquant de lui laisser une marque.
« Tina ? Entend-elle en sursautant, Tina, tu m'as entendue ? Quand dois-tu accoucher ? Insiste Silvana.
— Dans deux mois » souffle Tina, l'esprit encore tenaillé par le souvenir des bras de Salvatore la soulevant du sol.
Tina, la mal-mariée et Salvatore le mal-aimé étaient tombés amoureux après le mariage de Tina et Armando. Décidément, tout cloche chez les Schembri, se dit-elle les yeux fixés sur le carrelage en damier du salon.

Un instant plus tard, la discussion s'envenime entre Armando et Vittorio.
« De quel droit tu t'es accaparé la voiture de maman ? Lance Vittorio à son frère.
Armando lui répond :
— Tina est enceinte. Ça te suffit comme raison ?
— On n'a plus que cette vieille Chevrolet. La moindre des choses aurait été de nous concerter ! On peut tous en avoir besoin. Donc elle doit rester garée dans la via Foria, répond Vittorio.
Silvana, debout, tente de s'interposer. Armando la coupe :
— Laisse, maman. Vittorio, est-ce toi qui paies l'entretien de cette voiture ?
— Depuis quand celui qui paie l'entretien de la voiture en devient le propriétaire ? Demande Vittorio en tapant de la main sur la table. Les couverts et les convives sursautent.
Armando hausse le ton.
— Bon sang, ne commence pas à me chauffer, Vittorio ! C'est moi qui ai pris soin de vous depuis que papa est parti. C'est là toute ta gratitude ?
Nous y voilà ! Pense Mariantonia. Quelle famille de tarés.
— Cesse immédiatement, Armando, ordonne inutilement Silvana. J'en ai assez entendu !
Armando pince la bouche et plisse les yeux.
— Lorsque je me charge de ta famille, ton rabat-joie de fils ne te dérange pas ! Répond Armando, acerbe.
Silvana chancèle puis se laisse tomber sur une chaise. Armando poursuit, le doigt levé tel Moïse dans le désert :
— Je paie déjà les traites de mon appartement. La seule fois où je vous ai laissé vous occuper de l'entretien de la Chevrolet, Mariantonia a dû être remorquée depuis Bari. Courroie grillée. Et c'est encore moi qui ai payé la dépanneuse. Et tout est comme ça avec vous ! ».

Mariantonia se lève d'un bond et saisit son sac. Elle en sort une liasse de mille lires et la jette sur l'assiette d'Armando, hargneuse.
« Tiens, je te la rembourse ta putain de dépanneuse ! Un pli amer tord le bas de son beau visage, pourquoi tu t'acharnes, Armando ?
— Parce que madame prive tout le monde de la voiture pour passer ses week-ends à Bari. Pour la bagatelle ! Répond Armando, moralisateur. Regardez-moi ça, le jour de l'anniversaire de maman, ajoute-t-il, l'air scandalisé devant la tenue suggestive de Mariantonia.
— Non, invective Mariantonia, la vérité c'est que maintenant que tu as ta petite famille et ton appartement, tu n'aideras plus tes frères et sœurs. On a compris le message.
Vittorio s'interpose :
— Personne n'a le droit d'accaparer la Chevrolet, mais Mariantonia n'a pas de compte à te rendre, Armando. Sa vie ne regarde qu'elle. Elle, au moins, n'a pas d'enfants abandonnés derrière elle. On t'en pose des questions à toi, Armando, sur tes petites affaires ? ».

À l'autre bout de la table, Silvana s'est mise à pleurer :
« Ma famille se déchire, c'est de ma faute.
— Mais qu'est-ce que tu racontes, maman, arrête ! Dit Mariantonia, s'agenouillant et l'entourant de ses bras.
Silvana se met à sangloter. Elle saisit son verre et lui demande :
— Ma fille, re-sers moi un peu de Chianti ». La discussion houleuse retombe, pour un temps.

Vittorio rallume une cigarette.
« Voilà un repas d'anniversaire foutu. Tout est foutu dans cette famille, se lamente Silvana en reniflant.
Armando répond :
— C'est faux. Tout aurait pu partir en vrille quand papa est parti, mais on a tenu le choc !
— Tu te prends pour le nouveau père de famille, ma parole ! C'est vrai, Armando, que ferait-on sans toi ? Ironise Mariantonia, piquée par la remarque au sujet de sa tenue.
— Oui, heureusement que j'étais là, soupire Armando.
— Et bientôt tu vas nous sortir le couplet "après tout ce que j'ai fait pour vous, bla-bla... ?" demande Vittorio, moqueur.
— Mais vous êtes tous aveugles ? Demande Mariantonia, vous croyez que tout était rose quand papa était encore là ?
Les regards sidérés se tournent vers elle. Silvana manque de s'étrangler.
— Ne salis pas la mémoire de ton père !
En guise de réponse, Mariantonia hausse les épaules.
— Maman, je croise grand-père chaque semaine au marché. Il n'ose même plus me regarder. On ne fait plus partie de la famille Schembri... On a su pour l'enterrement de grand-mère une semaine après, par les voisins 
— Ça suffit ! Hurle Silvana.
L'air désolé, Tina s'approche d'elle et lui sourit. Un moment de trêve arrive, où les Schembri ne perçoivent plus que les cris des hirondelles par les fenêtres de leur vieil appartement.
— J'avais seize ans quand papa est parti. Je vous ai tous soutenus. C'était mon rôle, persiste Armando. Et heureusement qu'on a pas attendu après Salvatore ! Déjà aux abonnés absents celui-là ! ».

Un nuage de fumée sort de la bouche de Vittorio :
« Quel orgueil ! Tu fais bien le fier. Tu serais capable de lui dire ça en face ? Vittorio reprend une taffe et fixe son frère, laisse Salvatore en dehors de tout ça, Armando, il a fait sa part. Quand papa nous a plantés là pour décamper avec cette garce de Monica, c'est Salvatore qui m'a consolé dans mon lit le soir, c'est lui qui a joué avec moi. Il m'a protégé des mauvaises fréquentations.
— Vous avez oublié que je suis l'ainé et que je me suis sacrifié ! J'ai travaillé dur avec maman pour qu'on garde cet appartement et vous donner de quoi manger ! Gronde Armando.
— On a tous fait comme on a pu, réplique Mariantonia exaspérée, mais franchement, Armando, qu'est-ce qui te prend aujourd'hui ? Regarde dans quel état tu es !
— Et voilà, dès qu'on prend les choses en main dans cette famille, on est encore plus détesté que Mussolini ! » Déclare Armando avec amertume.

***

Le même matin...

Quand Silvana l'a appelé pour l'inviter au traditionnel repas d'anniversaire à Tarente, Salvatore a pris cette bonne résolution : il ne serait plus en retard. Ce dimanche matin, il s'est levé, rasé de près et a sorti son plus beau costume gris.

Il imagine déjà la surprise qu'il va leur faire : Salvatore, en avance, un jour de repas familial ! Quel événement. Sa mère aura nettoyé l'appartement de la via Foria de fond en comble, comme à son habitude. Elle portera la robe en mousseline bleue, avec fierté, parce que c'était celle que papa lui avait offerte. Elle entretenait ce culte de l'amour, même s'il l'avait quittée depuis des années. Ses yeux seront pétillants et rehaussés de rimmel. L'immense table sera recouverte de la nappe blanche brodée et finira immanquablement tâchée de vin. Les cristaux du lustre et les verres tinteront. Mariantonia aura préparé le cabri ou les moules farcies à l'ail, avec maman. Mariantonia, parfumée et ravissante, prête pour aller passer la nuit à Bari, dans les bras de son nouveau chéri. Et Armando et Vittorio, éternels rivaux, qui vont inévitablement se tirer la bourre. La dernière fois, ils s'étaient disputés pour embarquer un bibelot : une tour de Pise miniaturisée qu'ils avaient achetée à maman à l'occasion de leur seul voyage dans le Nord, quand ils étaient encore enfants.

Enfin lui revient en tête la belle Tina, sa joie, son corps, leur amour, tout ce qui l'a rendu fou. Il soupire. Il y a quelques mois de cela, Tina, en pleurs, a rompu en lui annonçant l'arrivée d'un enfant pour le début de l'été. La revoir toute une journée au bras d'Armando sera très difficile. Ah, cette nostalgie de leurs rencontres furtives ! C'est fini. Inutile de se rendre plus malheureux, se dit-il, en franchissant le porche de son immeuble. J'ai décidé que ce serait une belle journée.

Au moment de démarrer sa petite Fiat, une main tape contre la vitre côté passager. Salvatore se penche et abaisse la vitre. Un jeune inconnu se penche et le dévisage en silence. La main de l'inconnu armée d'un pistolet avec silencieux vise alors Salvatore et tire. Une dernière pensée traverse l'esprit de Salvatore : c'est l'anniversaire de maman, ça sera résolument une belle journée. Puis, les yeux de Salvatore fixent le ciel bleu de Calabre.

***

Brindisi, quelques jours plus tard.

Armando prend la voie rapide vers Brindisi. Le ciel est menaçant. Quand il arrive derrière le port, le terrain vague où il se gare est transformé en bourbier. Armando quitte sa Chevrolet sous un rideau de pluie et monte dans l'autre voiture. Il remet un sac au conducteur, sans un mot. Le jeune conducteur ouvre le sac de sport. Il contient dix millions de lires, en grosses coupures.
« Le corps et la voiture ont disparu ? », demande Armando, cheveux dégoulinants.
Le conducteur hoche la tête, le regard encore accroché aux liasses intactes. Il entend à peine la portière du côté passager se fermer. La pluie continue de tambouriner sur le toit de la voiture.

Armando repart vers Tarente. Il se sent nerveux, comme dimanche dernier. Car une question reste en suspens : Salvatore était peut-être le père de cet enfant. Et le plancher de la Chevrolet est à présent maculé de boue, il devra le nettoyer.
13

Un petit mot pour l'auteur ? 7 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de François B.
François B. · il y a
Je me suis tellement laissé emporter par l'atmosphère vivante et tumultueuse du repas de famille que je n'ai pas vu venir le dénouement. C'est très réussi
Image de Maryvonne Chevite
Maryvonne Chevite · il y a
Ah les repas de famille…qu’ils se passent en Italie ou ailleurs, c’est très souvent mouvementé !
Image de Carl Pax
Carl Pax · il y a
Une ambiance italienne réussie, ainsi que les dialogues de cette réunion de famille houleuse. Bien ficelé.
Image de Vero. La Comete
Vero. La Comete · il y a
Ha ces fêtes de familles, ce que ca peut être mortel...
Image de Randolph B.
Randolph B. · il y a
J'aime cette plongée dans l'Italie, véritable ou fantasmée. La trame du récit lui-même est bien maîtrisée.
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Une saga à rebondissements dans la lignée des drames familiaux qui cherchent à se redorer l'image sans pouvoir échapper au destin .
Image de Chantal Sourire

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Amelia

Patricia Vignat

— Millie ! Descends ! Descends tout de suite ! Je t’en prie, Millie, s’il te plaît ! Tu me fais peur ! Tu vas tomber ! 
— Mais non, Grace ! Rappelle-toi ! On a dit que j’étais ... [+]