Le prix Cassiodore

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Une île de caractère au milieu de la Méditerranée, sous le soleil, au bord de l'eau fraîche et salée. Le libecciu souffle sur le maquis, sur le lentisque et le cédrat. Du haut des monts Padro ... [+]

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Paris, 13 juin 2081

Au retour de la crémation de son ami Thibaut Laborde, Adrien vit, sur son palier, un jeune coursier pressé de lui remettre un pli. Il reconnut immédiatement l'écriture. Sans tarder, il s'engouffra dans son minuscule appartement pour lire le message de son ami disparu quelques jours plus tôt. La lettre de Thibaut disait ceci :



cher Adrien, cher ami,

Tant de souvenirs voguent sur le fleuve de ma mémoire, défilent tandis que je reste là, à les contempler, immobile sur la rive. Par où commencer ?

Il y a un an de cela, le collège des Historiens me décernait par tes mains l'illustre prix Cassiodore, la récompense ultime, le Pulitzer de notre discipline. Te souviens-tu ? Nous avons trinqué ce soir-là, et en rentrant à pied dans les rues de Paris, je t'ai même confié que ce qui me rendait le plus heureux, c'était que cette vieille fripouille de Detlev Schmitt, qui se prenait pour la sommité de notre matière, n'avait jamais obtenu le Cassiodore ! À dire vrai, maintenant que Schmitt est mort et que j'approche de la fin à mon tour, je regrette de m'être ainsi laissé aller. Je l'aimais bien, en dépit de ses critiques et de son éternel air supérieur.

Ma vie s'est résumée à des miracles déposés çà et là par notre chère Providence : je n'ai manqué de rien, les études universitaires, de merveilleux voyages, ton amitié indéfectible, la renommée. Oh, bien sûr, il y a eu des regrets, celui de ne pas avoir fondé de famille. Longtemps, je me suis imaginé quitter ce monde tel un vieux patriarche, entouré de mes enfants et petits enfants. À présent que le bout du chemin se dessine, je me figure que cette solitude était le prix à payer de certains miracles.


Je devrais te dire, Adrien, que la mort est une affaire très sérieuse, une invitée qui s'impose à l'heure qu'elle choisit et ne te laisse pas repartir.

Cependant, je souris, car la mort se moque bien parfois de cette règle absolue. Tu dois penser à cet accident de moto en 2016, dont je t'ai parlé à notre rencontre et qui m'avait plongé dans le coma, rigidifié sur ce lit d'hôpital, pendant des semaines. Je me suis réveillé indemne, un matin d'été, devant ma famille et une équipe médicale incrédule. Une victoire inespérée, une pure pulsion de vie ! J'avais dix-huit ans, je traversais une amnésie totale, je devais soudain tout réapprendre, à lire, à écrire, à marcher, me ré-approprier le monde auquel j'étais revenu, les souvenirs et l'amour de ces proches que je ne connaissais pas.

Il y a eu la vie officielle de Thibaut Laborde jusqu'à cet instant, maudit ou béni, je ne saurais dire, où sa moto a glissé à pleine vitesse sur la plaque de gazoil. Et puis, il y a eu l'autre vie de Thibaut, la vie après son coma, la vie que je lui ai volée. Car je suis une sorte de voleur, ou un usurpateur involontaire, mon ami. Mais je peux te l'assurer, Thibaut était bel et bien condamné.

Dans ma toute première vie, je me nommais Charles-Anatole Brun. Je vivais à Noyers, un pittoresque village de Bourgogne où coule le Serein, une rivière où je me baignais l'été, après les travaux des champs. C'est sur ses berges que j'ai embrassé et aimé ma chère Mathilde, qui m'a voulu pour fiancé avant que je sois mobilisé. J'étais un simple paysan plein de vie. Pauvres de nous.

Je suis mort à Verdun en avril 1916, à dix-huit ans. Ce matin-là, couleur de cendre comme tous les jours depuis ma mobilisation, le froid brumeux s'était soudain levé et on pouvait contempler la boue et les corps de soldats inertes, à perte de vue. Je terminais de dicter une lettre au capitaine Bouvier, pour Mathilde, car je ne savais pas écrire, lorsque l'assaut a été sonné. Le courageux Bouvier a gravi l'échelle de notre tranchée. Un long sifflement et une douleur indescriptible dans les tripes nous ont cueillis, alors que je courais derrière Bouvier, sous une pluie de projectiles ennemis. Je n'ai jamais revu Bouvier, ni mes infortunés compagnons de tranchée, ni Mathilde. Alors que j'agonisais au fond de mon cratère, songeant une dernière fois à la rangée de saules pleureurs qui bordait ma paisible rivière, une femme magnifique qui s'est présentée comme la Mort s'est approchée. Pour une raison qui restera mystérieuse, elle a fait la fine bouche et m'a accordé un étrange sursis. Une deuxième chance. Il me fallait juste patienter cent ans, dans le noir et le silence, avant de renaître dans un autre corps. Cent ans de solitude, pour paraphraser un célèbre auteur.


Être soudain projeté en 2016 dans le corps de Thibaut Laborde pour y renaître constituait un défi, presque au-delà de mes forces. Cette nouvelle existence signifiait revêtir au quotidien l'identité d'un inconnu, sans faux pas, trouver ma place dans ce monde fou de sept milliards d'habitants, où s'étaient produits deux guerres mondiales, la conquête spatiale, la révolution numérique et le réchauffement climatique.

J'ai beaucoup appris, cher Adrien, avec lenteur et parfois avec désespoir. L'école, l'université, m'ont accueilli, moi, le petit paysan bourguignon illettré du temps des crinolines, moi qui n'avais jamais pensé un jour posséder tant de connaissances ! Entreprendre des études d'histoire est vite apparu comme une évidence. Te souviens-tu de notre rencontre, l'année de licence d'histoire, la fameuse année du Covid, en 2020 ? L'été arrivant, je projetais de me rendre quelques jours à Noyers. Tu m'as accompagné, amusé par cette destination champêtre. Ce voyage s'est transformé en pèlerinage, je goûtais l'herbe fraîche et odorante des berges, contemplais l'église où je devais me marier, les champs que j'avais moissonnés, les vergers dont j'avais cueilli les fruits. La rangée de saules était encore là, leurs longues branches caressaient le courant du Serein. Le nom de Charles-Anatole Brun figurait sur le monument aux Morts du village et je dissimulais à peine mon émotion.


Mon pauvre Adrien, tu dois t'imaginer que je suis un vieillard sénile. Me voici à l'aube d'un autre voyage. Je ne crains pas la solitude, ni l'attente, ni la mort. Elle sait, à ses heures, pour d'obscures raisons, faire preuve de bonté. Vais-je retrouver cette vieille fripouille de Detlev Schmitt en chemin ? Qui sait, peut-être a-t-il profité du même sort que moi ? Toute plaisanterie mise à part, peut-être l'avais-je abattu, sur le champ de bataille à Verdun, avant de mourir à mon tour ? C'est peut-être pour cette raison que j'ai été ma vie durant la cible de ses sarcasmes.

Adieu, cher Adrien, passer ces années à tes côtés était un cadeau inestimable.

Charles-Anatole/Thibaut



Au cours de l'hiver qui suivit, Adrien se rendit à Noyers, muni de l'urne de son ami Thibaut. Ému, il versa avec solennité les cendres dans un champ, non loin du Serein qui méritait bien son nom.
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François B. · il y a
Une idée très originale, mais je partage l'avis de Fred Panassac ci-dessous : j'aurais aimé que le narrateur s'exprime plus sur son ressenti, ses impressions, ses questionnements... Mais quand je critique, c'est que j'aime, alors je clique
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Fred Panassac · il y a
Je reviens car j’avais oublié de cliquer sur J’aime !
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Fred Panassac · il y a
Une histoire de réincarnation qui se lit agréablement et qui pour moi aurait mérité un peu plus de développement. L’évocation de ce paisible lieu de vie un siècle plus tard, est rassurante, dommage que le personnage de Detlev Schmitt soit seulement esquissé.
J’aime et je pose un 💝 sur la page de votre texte.

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Randolph B. · il y a
Un véritable voyage au pays des réincarnations. Croyance ou spéculation, le sujet est passionnant et vous l'avez présenté à merveille. Un plus pour l'évocation de G. Garcia Marquez !
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Alkos K · il y a
Superbe texte sur la réincarnation et la vie antérieure.
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agirlinindia C. · il y a
Merci je ne m'attendais pas à de si encourageants commentaires. En fait une de mes connaissances m a mise devant un simple défi d ecriture qui était "mourir et renaître "
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une belle évocation , un sujet abordé avec sensibilité , une âme qui voyage.
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Daisy Reuse · il y a
Une belle écriture, un sujet original et bien mené. J'ai beaucoup aimé, je like et je m'abonne.
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JAC B · il y a
L'idée est intéressante,on se prend au jeu des personnages, le ton de cette lettre est un peu suranné pour être écrite en 2084...mais ce n'est que mon avis, je like, c'est original.
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Chantal Sourire · il y a
Quête d'identité...Un beau texte !

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