La source

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Max Abadie aime regarder la vie et y lire de petites histoires amusantes, poétiques ou absurdes. Histoires pour enfants ou déambulations sensibles, Max Abadie vous emmène en balade ! Vous ... [+]

J'essuie la salive qui coule au coin de ma bouche. Ma main est maintenant poisseuse, pleine de cette poussière maudite qui envahit tout. Trois jours que la Calima dure. Elle ajoute à la guerre une teinte martienne, les soldats s'enturbannent et essuient sans fin leurs viseurs. Je dois marcher. Avancer dans cette chaleur opaque. Au loin, des bruits trop connus dirigent mon corps, un peu à gauche, un peu plus vite. Pars, sauve-toi. Il ne reste rien pour toi. Rien ni personne. Surtout ne pense-pas, oublie les regards, le vert des arbres et son rire. Les lanières du sac me scient les épaules, chaque pas brûle un peu plus mon talon. J'aime ça. Sentir mon corps exister, exiger. Vivre pour ne pas mourir, équation simpliste, rassurante. Une rafale soulève le foulard, mes yeux sont secs, je m'arrête et cligne doucement pour tenter de les apaiser. J'hésite à cracher dans ma main pour les humecter. Trop sales. Fais attention à l'hygiène. Prends soin de toi. Il ne reste que toi.

 La route est droite, mon chemin est long. Je lève la tête et j'aperçois un disque qui irradie au Sud-Ouest. Encore un peu, arriver avant la nuit. Avant le scintillement intenable des bombardements. Si je les vois encore, je vais vomir, je vais me vider de toute cette horreur qui s'est emmagasinée depuis trois ans. Je dois trouver cet abri. Dans ma poche, je palpe le papier froissé, arraché à son cahier. Il y est allé, je peux le faire. Je l'appelle et il vient, toujours fidèle au rendez-vous. Il circule dans mes veines et apaise chacun de mes membres. En moi, je le garde en moi. Je le berce de mon pas à présent assuré, je le réchauffe de mon souffle. Il est là. Il me guide.

 Assise sur un muret, je déplie le papier. Poème à moi seule transparent, mots semés, cailloux blancs sur le bitume. Encore une fois, j'écoute sa voix rire et me dire le lien entre les mots et les lieux, entre les lieux et la vie. J'aperçois la bifurcation et l'orée de la forêt. La montée commence là. Mon dos devient douleur, entre mes jambes la chair crie. Il faut y aller. Je rajuste le foulard et je commence l'ascension. Le chemin est étroit, presque disparu. Ça et là, un cairn indique une direction, je n'y cherche plus sa main. Je suis épuisée. L'ombre se fait plus épaisse, laiteuse et poudreuse. Je monte. Mon corps n'existe plus, il est devenu l'Univers, expansion incontrôlable. Mes yeux, phares et boussoles, scrutent, sondent et enfin pénètrent le demi-jour. La mire fabuleuse se montre. Quelques pierres, un arbre centenaire, une cavité à peine visible derrière les fougères scolopendre. Je me glisse doucement à l'intérieur, poussant mon sac avec les pieds. La terre est chaude, collante, je la supplie de m'accueillir, je suis prête à pleurer, je ne veux pas retourner là-bas. Soudain, de terrier elle se fait caverne puis de caverne, palais. Une longue cheminée laisse apparaître une lueur, demain il fera jour.

 J'allume ma lampe, un monde de calcaire émerge. Je caresse la couche, sculptée il y a si longtemps par d'autres mains et je l'entends. Elle est là. Il ne m'avait pas menti, il ne m'a jamais menti. Ses mots si doux n'étaient pas que des papillons pour émerveiller mon amour, elle est là et je vais vivre. Je m'allonge et goulûment je bois. Source oubliée, moi la paria à présent plus riche que les puissants. Je bois puis je me dénude, j'entre dans l'onde, je me coule dans la froideur du bonheur. Je m'immerge sans fin, ma peau redevient enveloppe et le monde de moi s'extrait.

 Un nouveau monde.

 Un nouveau cri.

 Je t'appellerai Naïs, nymphe de la source. Pour toi ma fille, le monde sera eau et forêt.

 Pour toi seulement.
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