La mariée au printemps

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Comme souvent le matin elle cherche dans la poubelle, à la sortie du métro, les journaux. Les « gratuits » à peine lus, les payants, parfois ceux de la veille, plus épais, repliés tant bien que mal par des lecteurs pressés de s'en débarrasser. Pas question de prendre les feuilles tachées de café, pleines de miettes de pain ou maculées de beurre, elle ne prend que les journaux propres, dont il reste encore tant à lire. Elle ne fait pas partie de la triste cohorte de ceux qui fouillent les déchets des autres pour survivre, elle s'offre ainsi chaque matin une fenêtre sur le monde dont elle vit en marge, une distraction qui ne lui coute rien.
Elle habite à quelques rues de là, une ancienne loge de concierge dans un immeuble vieillot, le loyer est modeste et la pièce exiguë, mais elle aime le quartier, et elle se sent bien dans ce petit espace, entourée des souvenirs d'un temps qui fut meilleur.
Elle s'installe sur le banc au soleil dans le petit square. Il n'y a pas encore de cris d'enfants, juste un vieux jardinier qui ratisse l'allée d'un mouvement mécanique, et des corneilles criardes arpentant les pelouses d'un œil menaçant. Elle vient là chaque matin, elle aime le calme à l'ombre des grands arbres d'où tombent parfois, une feuille, un pétale, une plume.
Le jardinier salue d'un geste imperceptible la vieille dame au visage ridé, sans aucun artifice assise droite sur le banc, une pile de journaux posés à ses côtés. Elle porte une robe noire, et un paletot défraichi qui garde, malgré l'usure, la coquetterie ancienne d'une broderie délicate aux couleurs fanées. Ses jambes sont fines et gainées de collants noirs épais, striés de fils tirés. À ses pieds minuscules, des bottines en cuir de Russie aux talons rabotés. Ses cheveux blanchis retenus en chignon sans qu'aucune mèche rebelle ne puisse échapper aux épingles plantées, et, pendues aux oreilles, deux grappes de diamants montées élégamment sur des griffes d'argent.
Elle commence toujours, si la chance lui a souri, par lire le carnet mondain, les faireparts de naissance, tous ces prénoms anciens remis au goût du jour, les fiançailles insouciantes, les mariages pompeux, et la nécrologie où parfois elle reconnaît une ancienne connaissance, elle a alors toujours une petite mimique mi-triste, mi-moqueuse, un peu comme un regret, une vieille nostalgie.
Elle parcourt, distraite, l'actualité du jour, et arrive enfin aux nouvelles culturelles qu'elle affectionne tant. Mais ce matin, son regard se fige sur un petit encart au-dessus de son pouce.
Axel de L., dans le cadre de l'élaboration du catalogue raisonné de l'œuvre du peintre Jean MALAURIE (1910-1965), recherche des informations sur le tableau à la gouache dit « la mariée au printemps » peint en 1955, vu pour la première et dernière fois en 1985 dans la galerie Malot, Place des Vosges. Me contacter... Suivaient un numéro de téléphone et une adresse e-mail.
***
Mai 1955, Alice, dans une robe en piqué blanc, au bras de son nouvel époux, sortit de la petite église du village, sous le carillon des cloches, les petites filles d'honneur tout en organdi, lançaient joyeusement des pétales de rose pourpre. Les mariés entourés de leurs parents prenaient la pause sous les applaudissements d'une foule joyeuse massée sur le parvis.
Plus tard, sur la pelouse tondue de près, les tables nappées de percale, les buffets chargés de canapés colorés, et de petits pâtés dorés attendaient dans un ordre parfait les invités, pour une garden-party gourmande.
Il faisait grand soleil, l'air était juste chaud comme il fallait. La mise en scène chic et élégante se déroulait conformément au plan élaboré pendant des mois.
Dans le bourdonnement des conversations, d'où éclatait parfois, impromptu, un rire raffiné, personne ne remarqua, à l'écart, Jean Malaurie derrière son chevalet. Le peintre, comme envouté par la mariée, esquissait sur la toile, d'un geste maitrisé, la silhouette élancée et charmante d'Alice.
Jean était une relation du père d'Alice, il l'avait invité pour peindre les nouveaux époux. C'était une idée de sa femme qui, ne pouvant échapper aux vulgaires clichés de l'inévitable photographe, trouvait qu'un tableau serait tellement plus distingué. Ce serait à coup sûr, un merveilleux souvenir pour les enfants, l'interprétation artistique du plus beau jour de leur vie. Le père y avait vu aussi un placement intéressant, la cote de Jean Malaurie était fort convenable, à l'âge de la maturité le peintre avait, enfin, une petite réputation.
Le père et la mère d'Alice posaient maintenant avec condescendance au côté des parents du marié devant le fameux photographe. Quelques mois auparavant, ils avaient accueilli ce fiancé avec suspicion, l'extraction était des plus modestes, mais devant l'insistance de leur fille et les études de médecine réussie du prétendant, ils finirent par se dire qu'il ferait finalement un parti convenable : le futur époux serait chirurgien, et d'après ce qu'il savait des honoraires de la profession, ce jeune homme quelconque serait bien en mesure d'assurer à Alice le train de vie qu'elle méritait.
Ainsi rassurés, les parents d'Alice l'accueillirent à bras ouverts.
Le jour de gloire était arrivé et Alice triomphante, butinait de l'un à l'autre, elle était la reine de la fête et s'enivrait de ce rôle éphémère, demain il serait bien temps d'entamer une vie conjugale dont elle n'avait pas la moindre idée. Elle s'était mariée au hasard, envie de porter une alliance, d'être appelée « madame », d'être maîtresse en son logis, et peu importait finalement celui qui serait son mari. Dans les années 50, il n'y avait pas trente-six façons de se débarrasser du joug de parents démodés.
Derrière son chevalet, Jean regardait la jeune femme et ne voyait plus qu'elle. Sa main, comme dans le prolongement du flux brûlant de son cerveau enfiévré, suivait le profil charmant, le port de tête, les petites boucles blondes sur le haut de son cou, insolentes, échappées du bel ordonnancement du chignon sophistiqué, comme la réincarnation de « la fiancée » romantique de Carpeaux.
Jean n'avait jamais été aussi inspiré, il sentait que cet instant précis resterait essentiel. Il n'en finissait pas de détailler les plis de la robe cintrant la taille bien marquée, et les deux petits seins sous ce décolleté voilé et indiscret. Il avait oublié la commande initiale, peindre le nouveau couple, l'objet de son désir occupait tout l'espace.
Il ne participa ni au diner ni à la soirée, n'écouta pas les discours, les toasts, et l'ouverture du bal sur les notes mystérieuses du Beau Danube Bleu. Jean, comme envouté, finissait son œuvre : un touché de rose pâle, un reflet de lumière, le blanc nacré du front.
Alice arriva sur la pointe des pieds. Elle s'était échappée, profitant du moment où son nouveau mari faisait valser sa mère. Elle voulait voir ce que ce barbouilleur engagé par son père avait réalisé. Elle aurait préféré qu'il fasse venir un cameraman pour filmer son mariage, c'était tellement moderne, mais elle avait rapidement capitulé : elle avait gagné d'autres guerres, elle leur laissait cette victoire.
Alice vit son portrait, son regard se troubla en regardant la main de Jean qui du bout de son pinceau, par petites touches, effleurait son visage. Elle toucha sa joue et sentit la caresse, son corps se dissolvait dans un trouble inconnu. Elle n'avait encore jamais ressenti cette chaleur moite, cette étrange flamme au fond de ses entrailles. Elle priait pour que jamais son geste ne s'arrêtât, ce moment suspendu, cet étrange malaise, devait s'éterniser.
Jean, sentant une présence, se retourna et la vit défaillir. Ils se regardèrent pris dans une tempête électromagnétique, incapable de ne rien dire et sans autre issue que de prendre la fuite. Alors sans un mot, ils quittent la maison, emportant avec eux le témoin de leur crime, « La mariée au printemps ».
***
La vieille dame déchire avec soin l'encart et remet dans la poubelle le reste des journaux. Elle regagne songeuse son appartement, le petit bout de papier dans la main. Elle ne voit pas sa voisine qui la salue et la dépasse l'esprit ailleurs. Elle réfléchit à ce qu'elle va faire, une petite voix lui dit qu'elle ferait mieux de se taire et une autre, plus insidieuse, lui souffle que la requête de cet Axel de L. serait peut-être l'occasion de mettre le point final à toute cette histoire.
Elle a pris sa décision, elle va l'appeler, juste le mettre sur une piste, ne pas tout dévoiler. Ses doigts tremblent quand elle compose le numéro.
— Allo ?
— Allo, je vous appelle pour l'annonce que vous avez fait passer dans le journal, à propos du tableau de Jean Malaurie.
Suit un temps suspendu,
— Vous avez des informations sur ce qu'il est devenu ?
La vieille dame hésite, et puis, crispant sa main sur le combiné, elle se lance.
— Pendant l'exposition dans la galerie, il a été volé.
— Comment cela ?
— Un homme est entré, a décroché le tableau, et s'est engouffré dans une voiture qui a démarré en trombe.
Le cerveau d'Axel de L. fonctionne à cent à l'heure, il digère l'information, et l'analyse comme un détective
— Personne n'en a jamais parlé, comment le savez-vous ?
La vieille dame tremble, elle sent son cœur s'emballer, elle se tasse sur sa chaise avant de répondre,
— J'étais là le jour où cela s'est passé.
— Il n'y a pas eu d'enquête ?
— La galerie a préféré étouffer l'affaire.
— Mais le propriétaire du tableau ?
— Il n'a pas porté plainte, les certificats de propriétés étaient faux, la galerie était au courant.
— ... ?
— Le tableau avait déjà été volé.
***
Les premières années furent haletantes. Jean et Alice vécurent comme des parias, elle aima être maudite. Ses parents la harcelèrent pour qu'elle reprenne le chemin tout tracé, et puis, découragés, ils décidèrent de la bannir. Le mariage fut annulé sans aucune difficulté, la mariée ayant fui avant de consommer.
L'histoire du tableau resta secrète, personne n'était au courant du projet de portrait, et peu d'invités avaient remarqué la présence du peintre.
Par contre le scandale de la mariée enlevée par un artiste fou d'amour fit monter la cote de Jean Malaurie, le monde des arts aime bien les proscrits.
Jean était trop amoureux pour peindre, il avait besoin pour créer d'être comme accaparé par une émotion, une sorte de souffrance, un état second. Pourquoi fixer sur la toile celle qu'il pouvait serrer chaque jour dans ses bras ? Il passait tout son temps à suivre d'un doigt fiévreux les courbes du corps d'Alice, il embrassait sa nuque, et il aimait le rose qui montait sur ses joues quand il éveillait les sens de son amante alanguie.
Ainsi les pinceaux séchèrent et les couleurs pâlirent dans l'atelier déserté.
Pour payer le loyer, Jean vendit toutes ces toiles, il en brada certaines et bien sûr il garda celle qui avait scellé à jamais leur destin « La mariée au printemps ».
Alice était trop jeune et inconsciente, peut-être égoïste pour sentir le danger. Elle avait Jean pour elle et elle s'épanouissait dans les bras de cet homme plus âgé qui lui ouvrait chaque jour de nouveaux horizons. Elle oubliait que Jean était artiste, et qu'un artiste en panne de création est toujours inquiétant.
Le temps passa ainsi dans une bohème radieuse, incandescente, jusqu'au matin funeste où, en se levant, Jean constata que la fenêtre de son atelier battait au vent. Il était certain de l'avoir fermé la veille. En s'approchant, il vit le petit rond de verre découpé au-dessus de l'espagnolette. Une décharge d'adrénaline le fit se retourner : « La mariée au printemps » n'était plus dans son cadre, la toile avait été découpée d'un coup de cutter précis.
La police appelée sur les lieux, constatant que rien d'autre n'avait été volé et que les occupants de la maison n'étaient pas blessés, ne chercha pas longtemps : le dossier descendit graduellement sous la pile avant de glisser sans bruit au fond de la corbeille : Jean Malaurie était un illustre inconnu et ils avaient autre chose à faire que d'enquêter sur la disparition d'une croûte.
Alice fut contrariée, Jean sombra dans le désespoir. Il s'éloigna de sa femme comme si le tableau était le lien magique, le souffle de son amour et sa force vitale. La présence d'Alice n'était pas suffisante.
Il devait retrouver le désir, recréer la magie du portrait de la mariée. Il ressortit ses toiles, racheta des tubes de couleur, humidifia ses pinceaux et demanda à Alice de poser pour lui, il voulait retrouver le charme, recréer l'émotion. Alice resta immobile de longues heures, de profil, de face, la frêle ligne de son cou, les boucles effrontées, le rosé de sa peau.
Jean peignait platement, il n'émanait jamais de sa peinture aucune sensualité. Il avait beau chercher, il ne retrouvait pas le vertige inspirant du jour du mariage.
Alice l'encouragea, avec cette petite moue qui l'avait fait craquer, elle trouva ça « si joli ». Jean, à cette expression, rentra dans une rage abyssale, si bien qu'Alice se garda bien de donner à nouveau son avis. Elle posait docile, moments interminables, qui finissaient immanquablement par la destruction de plus en plus violente de son portrait raté, comme un témoin muet de l'incompétence du peintre à retrouver la grâce originelle de sa folle passion.
Alors, comme Jean rejetait ses toiles, il rejeta Alice. Il se mit à la regarder comme une étrangère, elle n'était plus éclairée par la mariée du tableau, elle n'en était que le pâle fantôme, présence insupportable de son piètre talent.
Alice resta, malgré la folie qui rôdait.
Jean s'enferma dans son atelier et las de peindre la mariée, il se mit à peindre son autoportrait. Droit devant la glace il esquissait à grand trait la ligne de sa joue, ses orbites enfoncées, ses lèvres serrées. Au début, sa peinture était précise, la ressemblance était nette, il savait saisir la fièvre de son regard, la crispation amère de sa mâchoire.
Alice ne comprit pas, elle s'étonna à peine qu'il ne peigne plus que lui.
Au fil du temps, ses portraits devinrent effrayants, peut-être à cause de l'héroïne qu'il s'infiltrait dans les veines, ou de l'alcool qu'il buvait au goulot. Il peignait sa descente aux enfers, sa propre destruction. Jean saisissait toujours avec un certain talent les éclairs de folie au fond de son regard sous influence.
Et arriva le drame. Jean, dans une crise de démence, lacéra à grands coups de couteau la galerie de ses doubles, avec une telle fureur qu'il s'entailla les mains. Il regarda le sang couler, et avant qu'Alice puisse arrêter son geste, il enfonça la pointe acérée au milieu de son cœur et s'écroula, sans vie, dans une mare de sang.
Jean fut enterré dans le carré des indigents, Alice fut la seule à suivre son cercueil. Elle disparut ensuite dans l'anonymat de la ville avec son chagrin.
***
La vieille dame reste longtemps assise dans la pénombre après avoir raccroché. Elle a quitté Axel de L. bien déconcertée en lui laissant une piste, son nom et son adresse, mais les a-t-il notés ?
Elle se souvient, mais c'est déjà si loin, de ce jour, où passant par hasard devant une galerie de la Place des Vosges, elle vit avec stupeur, accroché sur un pan de mur blanchi, « La mariée au printemps » dans toute sa majesté. Saisie par une émotion trop forte, elle dut prendre appui sur une colonne. Elle venait de voir un fantôme resurgir du passé, après vingt-cinq ans.
Elle ressent encore les mêmes battements de cœur, comme emballés dans une chamade infernale.
Elle marcha longtemps sous les arcades, prise d'assaut par des injonctions contradictoires, ne pas ressusciter les souvenirs enfouis ou prendre sa revanche.
Le soir était tombé quand elle se décida : elle n'avait plus l'âge de jouer les monte-en-l'air, il lui fallait un complice.
Les jours suivants, elle le vit pourchassé par les flics, courant à perdre haleine, et sautant d'un bond le mur au fond de l'impasse. Elle connaissait le quartier, elle sut le retrouver.
Elle le recruta. Une liasse de billets scella leur accord.
Au cours de multiples repérages, à regarder, mine de rien, la configuration de la galerie, ils mirent au point le vol. Courir jusqu'au mur, prendre garde à la sculpture, arracher le cadre, il ne semblait pas qu'il y eut une alarme, courir, de toute façon courir et laisser pétrifier les témoins de la scène.
Il surgit de la galerie avant que personne n'eût le temps de réagir, il jeta à l'arrière le tableau dérobé, elle démarra en trombe.
Elle conduisit pied au plancher, rue de Béarn vers le boulevard Beaumarchais, la place de la Bastille, rue St Antoine, les dieux étaient avec eux, une grande coulée de feu passant au vert. Peu importe si quelqu'un avait eu le temps de relever l'immatriculation, les plaques étaient fausses.
Il y a si longtemps, elle est si vieille, si seule depuis la mort de Jean. Il ne lui reste plus, sur les murs de la loge, que l'image lumineuse d'une mariée sensuelle, innocente, inconsciente, avec à ses oreilles deux grappes de diamants montées élégamment sur des griffes d'argent.
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